Interview – 1 livre en 5 questions : Le sacre des impies – Ghislain Gilberti

1 livre et 5 questions à son auteur, pour lui permettre de présenter son œuvre

5 réponses pour vous donner envie de vous y plonger

GHISLAIN GILBERTI

Titre : Le sacre des impies

Editeur : Metropolis

Sortie : 05 novembre 2020

Lien vers ma chronique du roman

Ce troisième tome de ta Trilogie des Ombres se focalise sur les forces du Mal…

Alors oui, c’est une façon de dire et de voir les choses. Le mal est bien là, et personne ne saurait adhérer avec les actions et l’idéologie des antagonistes de cette trilogie.

Mais on peut également jouer dans la nuance en parlant plutôt des damnés, les éjectés du corps social. Ces membres du réseau criminel, qui devient une véritable organisation révolutionnaire et terroriste dans ce tome de clôture, sont des maudits, ils n’ont pas pu ou pas su s’intégrer au monde d’aujourd’hui. Ils se retrouvent dans la partie la plus violente de la marge, ce morceau de notre système qui sert de refuge à tous les inadaptés, les laissés pour compte, les enragés, les sociopathes et autres parasite que nos dirigeants préfèrent laisser pourrir plutôt que d’agir pour tenter de guérir l’infection.

Tout est dans le titre : ce sont des impies. Pour certains c’est un écartement volontaire de la norme, mais pour la majorité – ceux qui ont été recrutés et qui forment l’armée contrôlée par les dirigeants – leur place s’est imposée à eux parce qu’ils y ont trouvé ce qui aurait dû leur être donné par leurs cellules familiales aux déficiences multiformes et gravissime : tout simplement un entourage protecteur et des objectifs. Il y a bien entendu ceux qui ont plongé dans cette organisation dans un besoin de rébellion, mais ils sont rares.

Quoi qu’il en soit, qu’on parle du mal ou de la perdition, le résultat est le même : notre système a les monstres qu’il mérite. Et c’est bien sur eux que ce dernier volet se focalise.

Il est à présent important de le dire, comme je l’avais déjà esquissé dans la Carte blanche que tu m’avais aimablement confiée en 2014 (et pour laquelle j’ai été ému par le nombre de retours), Borderline a bien existé. Bien entendu, rien n’a été aussi loin, on en aurait entendu parler. Mais je n’ai pas eu à inventer ce réseau de narcotrafiquants qui était solidement établi en Alsace, en Franche-Comté, en Haute-Saône, mais aussi en Suisse et en Allemagne. Ils ont été terriblement affaiblis en 2008 et finalement démantelés en 2011, ce qui a permis d’éviter la progression fictive que j’ai développée au fil des tomes. Mais il est bon de savoir que même si je n’ai pas donné le vrai nom de cette association de criminels endurcis et possédés, réunis autour d’une structure très analogue à celle que j’ai décrite, si j’ai changé le gros des détails pour ne pas impliquer qui que ce soit sans le vouloir, ils ont bel et bien vécu autour de vous pendant des années.

Pour moi, qui ai côtoyé de très près ces individus dont les descriptions sont d’ailleurs très proches de la réalité, c’était l’occasion de présenter à mes lecteurs l’envers d’un décor qui n’a rien de littéraire. Même si quelques lectrices et lecteurs ont trouvé l’ensemble un peu too much pour une région comme l’Alsace, et bien évidemment si j’ai poussé mon analyse en imaginant ce qui aurait pu se passer si certains détails avait été différents, quelques personnes m’ont écrit pour me faire part de leur connaissance périphérique du milieu que j’ai dépeins. Ils me posaient parfois des questions d’une précision incroyable, auxquelles bien sûr je ne m’attendais pas et ne pouvais pas répondre pour ma propre sécurité et celles de ces observateurs incroyablement sagaces.

Alors si, pour la large majorité, vous n’avez pas pu imaginer avoir vraiment partagé les rues de vos villes avec cette bande de dégénérés, c’est justement parce qu’ils étaient très discrets et terriblement efficaces. Soyez bénis que les services de police et de gendarmerie ont bien fait leur travail, sans quoi tout aurait été bien plus loin. A ceux qui ont trempé dans le trafic de stupéfiants lié au milieu des musiques électroniques, je remercie le ciel pour vous de ne vous être jamais trouvé sur le chemin de Lolita et son escadron de tueurs.

Je tenais à cet effet d’inversement de polarité dans l’angle d’approche narratif au fil des ouvrages afin de pouvoir vous raconter, avec les distorsions qui s’imposaient, certains des parcours et des choix de vie de ces hommes et de ces femmes qui ont franchis la ligne jaune avec plus ou moins de facilité, et pour certains une absence de raison glaciale et terrifiante car dénuée de toute folie. Le réalisme me tenant toujours à cœur, j’ai vu ici l’opportunité de témoigner pour ceux qui n’ont pas eu l’occasion de le faire. Je voulais aussi rendre hommage à certains d’entre eux pour qui la vie a été si dure que je m’étonne qu’ils n’aient pas tout simplement fait un carnage au sein de leurs entourage familial ordurier. Enfin, j’avais l’occasion de démontrer avec quelle facilité un individu peut s’adonner au mal et au crime parce que son existence a pris un tournant tragique qu’il n’a pas réussi à gérer autrement qu’en s’en enfuyant pour atterrir dans les égouts du corps social.

C’est sans prétention aucune que j’ai donc tenté de faire passer un message assez simple au final : estimez-vous chanceux, vous qui avez eu une enfance et une éducation à peu près acceptable et supportable, et félicitations à ceux qui ont eu la force de s’en sortir indemne par une volonté de fer sans plonger dans de tels travers. Vous n’imaginez pas comme il est facile de tomber tout cuits dans les mâchoires du crime organisé, avec la sensation paradoxale de devoir remercier les leaders des structures qui savent ramasser avec maestria ceux qui tremblent dans le vide d’une vie sortie de son axe.

Pourquoi avoir fait le choix de raconter cette dernière partie en alternant deux périodes ?

Il y a deux raisons principales à ce choix acrobatique.

La première est simple : lorsqu’on parle du Mal, il est toujours intéressant de remonter jusqu’à ses racines, surtout quand on dispose de tant de matière première pour le faire.

Personne ne naît avec des dispositions à tourner au crime. Même les pires des bourreaux ont été des enfants innocents. Je trouvais intéressant, surtout dans le cas des pires d’entre eux, de disséquer les origines de cette perdition. Comme je l’ai écris dans Le Sacre des Impies, le mal aime le terreau de l’enfance, c’est un environnement qui lui permet de planter de solides racines qui vont s’y ramifier et s’épaissir. Une fois que c’est fait, qu’arrive l’adolescence, il est trop tard : les fruits malades sont déjà en train de grossir sur d’énormes branches solides et il n’y a plus rien à faire pour inverser le processus.

C’est à cette période que mes propres démons se sont multipliés dans mon esprit, devenant une légion contre laquelle toute lutte allait devenir vaine. Pour moi, cette facette de la réalité était essentielle à développer, et du même coup ça a été un exutoire efficace bien qu’à double tranchant.

En effet, j’ai joué avec le feu en réveillant ces entités et en déterrant certains souvenirs. Bien entendu, en prenant cette voie, j’ignorais à quel point j’allais m’y brûler. Je développerai ce point un peu plus loin.

L’autre raison, c’est que je suis terriblement nostalgique des années 90. Alors quand l’occasion de replonger dans cette période s’est présentée, je me suis jeté dessus.

J’ai vraiment du mal à comprendre comment m’épanouir dans l’époque actuelle, et tout particulièrement ces deux dernières décennies. Si ce n’était pas évident au début des années 2000, j’ai vu tout ce que j’aimais partir progressivement en lambeaux. La culture devient jetable, les réseaux sociaux ont détruit toute la cohésion que j’ai pu connaître, les gens ont plus souvent le nez sur leur téléphone portable que dans les yeux de ceux qui sont autour d’eux. Plus les années passent, moins je me sens à ma place dans ce 21ème siècle que je vois comme un vaste cimetière socioculturel, le tombeau de valeurs qui étaient fondamentales à mes yeux et la deadline de toute évolution des libertés individuelles.

Souvent, j’ai envie de supplier qu’on me tire de ce monde qui agonise et qu’on me renvoie dans mes 90’s. Même s’y je m’y suis brûlé les ailes, j’y ai aussi passé des moments d’une rare intensité. Le monde des arts était en ébullition et nous offrait un underground plein de vie, de contacts, de plaisirs essentiels et d’une certaine magie qui a fané brusquement. Et encore, lorsque je vois la direction que prend le navire sur lequel on est tous embarqués, sauter par-dessus bord me paraît de plus en plus comme l’option qui s’impose.

Donc voilà pourquoi j’ai choisi de ne pas emprunter le chemin de la facilité dans la rédaction de ce tome final. J’ai pu goûter une fois encore à mon époque, à ces années durant lesquelles tout restait possible, cet ilot de temps à présent inaccessible physiquement, à mon grand regret.

Il y avait une vraie envie de rendre hommage aux années 90 dans ma démarche narrative, une volonté de plier cette ligne droite qu’est le temps pour y replonger symboliquement une partie de mon lectorat.

Les personnes qui me lisent savent, pour la large majorité, que je suis passé par des modes de vie intenses. Parmi eux, ceux qui ont pu goûter aux 90’s trouvent souvent des références à cette période dans à peu près toutes mes publications. Dans Le sacre des impies, j’ai donné la priorité à cette époque synonyme de nostalgie pour nombre d’entre nous.

C’est sans doute encore plus impressionnant cette fois-ci, ton écriture est vraiment tournée pour que le lecteur se sente « dans la tête de »…

Immersion totale ! C’était bien le but recherché, en effet.

Je ne suis pas étonné que tu aies deviné et/ou ressenti ça, mon cher Yvan. Tu fais partie de ces individus sensibles qui savent lire entre les lignes et trouver l’origine de la matière utilisée par les auteurs. Je pense sincèrement que c’est en grande partie ce qui fait d’EmOtionS l’un des blogs les plus riches de la toile.

C’est un travail très différent de narrer une histoire bâtie uniquement sur de la fiction, c’en est un autre que de prendre place dans l’esprit de personnes qu’on a vraiment connu. Les deux façons de travailler sont différentes mais se valent, seulement je serais incapable de tout créer, de partir de rien pour attaquer un récit. Il faudrait pour cela avoir de nombreuses compétences que je ne possède pas. Donc la plongée dans des faits réels (quoique distordus) est pour moi la seule solution, surtout en continuant de travailler dans le registre polar/thriller.

Bien sûr, pour la trilogie en général, et le tome 3 en particulier, j’avais matière à jouer sur le côté anxiogène de l’expérience. Je ne m’en suis donc pas privé : quitte à devoir plonger dans l’abîme, autant rapporter autant de noirceur possible pour faire d’un roman une expérience immersive, sans prendre de gants.

Je tenais aussi et surtout à ce que mon lectorat, pour une partie au moins, puisse se sentir dans les bottes d’un sociopathe dévoré par ses propres démons. J’ignore à quel point l’effet est réussi mais j’y ai mis du cœur. Je voulais que, de temps en temps, on puisse se dire qu’on comprend presque tel ou tel membre de Borderline, même si ce n’est que le temps d’un chapitre, et parvenir à générer un peu d’humanité dans la perception de ces monstres. Le but n’était bien entendu pas de les rendre tout à coup aimables ni même excusables, mais de permettre à tous ceux qui les ont suivi de comprendre cette bestialité froide, d’en saisir les origines.

Le processus de création a été vraiment riche de possibilités, mais le trajet final du récit, s’il n’était pas le plus simple de ceux qui s’imposaient à moi, a été le plus riche. Si j’ai pu faire en sorte que la lecture de ce dernier tome soit une entrée d’une visite intérieure des coulisses de la trilogie dans son ensemble, alors je suis parvenu à mon but.

Le rôle et l’influence du père sont omniprésents dans cette histoire…

Le rôle du père est récurrent chez moi. Quand il n’est pas en première place, il fait partie du décor, et c’est une malédiction dont je ne pourrai sans doute jamais me défaire.

Mon père, Sylvain Gilberti, est né en 1950 et mort en 2003. C’était un tyran, un tortionnaire, un véritable monstre. L’homme mesurait 1,80 m pour 120 kg, et il était constitué de haine et de violence, sans aucune dilution ni adjuvant pour adoucir les choses. Il s’agissait d’un malade mental auquel je dois un paquet de blessures physiques et un nombre incalculable de fêlures psychologique. Cet homme m’a brisé, anéanti et marqué au fer d’une empreinte indélébile.

Cet alcoolique violent n’était pas seulement un danger physique, ses attaques psychologiques étaient au moins aussi dures. Ne mâchons pas les mots, on parle ici de maltraitances à répétition subies sans interruption. Il en a toujours été ainsi, du plus loin que je puisse me rappeler, depuis que j’ai des souvenirs (autour de trois ans) et jusqu’à ma première rébellion à l’âge de 17 ans. Cette période a été un cauchemar de chaque jour, et il a continué de nuire un bon moment à nous, ses proches, ainsi qu’à tout son entourage de façon plus subtile.

Les antihéros de la Trilogie des Ombres ont subi des blessures similaires, dans le texte comme dans la vie réelle, et le rôle du père dans ce genre de malveillance. Sachant qu’inconsciemment, l’image du père d’un individu, qu’il soit croyant ou pas, est l’image qu’il se fait de Dieu, on peut dire que les membres de l’Hydre vivent dans un monde à l’aura intertestamentaire marquée, tout comme ça a été mon cas et comme ça peut toujours l’être par moment, surtout quand mes pensées dérivent vers cette partie toxique de mon mental.

Une fois encore, j’invite les lecteurs de ce blog à lire ma carte blanche de 2014 dans laquelle je parle, entre autres choses, de mon enfance. Notons aussi que j’y parlais déjà de la « Trilogie Borderline » qui a changé de nom entre temps. Mais c’était déjà dans mes priorités (Lien vers cette carte blanche).

Dans quel état sort-on de l’écriture d’un tel roman ?

Lessivé, épuisé, blessé, malade, en vrac, dépressif (au sens propre), intérieurement déchiré, triste, abattu…

On pourrait penser que j’exagère, mais il n’en est rien. Je me suis trop impliqué émotionnellement et le retour de manivelle a été d’une rare brutalité.

J’ai pris le plus puissant contrecoup de toute mon humble carrière d’auteur et je pense d’ailleurs que je ne m’en remettrai jamais totalement. C’est le prix à payer pour avoir voulu prendre une voie qui m’obligeait à replonger dans certaines archives de ma mémoire rangées dans les tréfonds de mon inconscient. Il a fallu que je retrouve tous ces points que mon esprit avait choisi de refouler et que j’y replonge. C’était trop en demander à mon psychisme qui a salement morflé au passage et je prends conscience qu’il aurait fallu faire ce travail avec un suivi psychologique et psychiatrique strict, ce qui ne se devine qu’après coup.

J’ai souvent écris dans la douleur mais c’est la toute première fois que je prends un retour de bâton aussi violent après coup, une fois le travail terminé. Je pense que les éléments autobiographiques qui m’engagent trop émotionnellement devront être évités pendant un bon moment, au moins le temps de guérir de ces blessures profondes. Mais je suis néanmoins heureux et plus léger d’avoir pu coucher sur papier ces mots libérateurs.

Mon prochain ouvrage sera incomparablement moins proche des traumas que j’ai subi, de sorte que je n’aggrave pas mon état actuel ; il faut savoir se ménager. Le travail est en route et je peux déjà vous annoncer qu’il s’agira bien d’un thriller, mais très différent de tout ce que j’ai pu écrire à ce jour.

Je profite de cette entrevue pour vous souhaiter, à toutes et à tous, une année 2021 un peu plus respirable que la précédente. J’ai hâte que les salons reprennent pour pouvoir vous rencontrer ou vous revoir.



Catégories :Interviews littéraires

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6 réponses

  1. Une âme torturée d’artiste…

  2. Oufti, au moins, avec les interviews de monsieur Gilberti, on en a pour son argent ! J’adore lire ce genre d’interview, même s’il nous fait une mise à nu et que je ne suis pas une voyeuse.

    Non, je n’ai pas encore commencé cette trilogie, oui j’ai un retard monstre, oui j’ai honte, non j’le ferai plus, m’sieur… Mais je sens que j’ai intérêt à ressortir mes Petzis pour me détraumatiser après chacun de ses romans…

    Nous ne savons pas toujours ce qu’il se passe dans nos villes, nous vivons tranquilles, pensons que tout va bien… J’ai appris, bien des années plus tard, que durant ma scolarité, il y avait des trafics de drogues dans mon école… C’était les années 80 et le début des 90, période que j’adore aussi, peuplées de bons souvenirs et parfois, je vendrais bien mon âme au diable pour aller y refaire un tour !

    Je rigole souvent intérieurement, lorsque je prends le métro, tout le monde est sur son téléphone et moi, sur mon Canard Enchaîné en papier, sur un livre ou sans rien en main, le téléphone au fond de ma poche 😉

    • Carrément d’accord avec toi.
      Rendez-nous nos 90’s, bordel !
      Ce devrait être un slogan 😉
      Merci à toi pour ton soutien.
      Gys

  3. Alors là, effectivement tout ça se sent parfaitement à travers les mots de l’auteur dans la trilogie, mais le voir confirmer de la sorte nous ôte tout espoir, si mince soit-il, de se dire qu’il ne s’agit que de fiction. C’est brut. Mais le plus important à retenir, c’est la réussite de l’auteur qui a pris sa revanche sur la vie en devenant ce dealer de mots puissants… je garde en mémoire deux rencontres avec l’auteur qui confirme l’impression générale de cette interview…

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