Interview Christopher Bouix – Tout est sous contrôle

1 livre et 5 questions pour permettre à son auteur de présenter son œuvre

5 réponses pour vous donner envie de vous y plonger

Editeur : Au diable vauvert

Sortie : 04 avril 2024

Lien vers ma chronique

Voici une histoire de notre futur pas si lointain, 100 ans après 1984…

Le clin d’œil à George Orwell, sans doute un peu facile, est évidemment volontaire ! J’ai beaucoup d’admiration pour 1984. J’aime beaucoup les auteurs de littérature « mainstream » qui font un pas de côté pour écrire de la SF. Je crois qu’il faut se méfier de la notion de « genre » en littérature. J’aime George Orwell parce que son œuvre ne peut pas être définie comme cantonnée à la science-fiction. Il a aussi écrit des essais, des fables, des témoignages, etc. Il a ressenti le besoin, pour 1984, d’écrire dans un genre qui à l’époque – et sans doute encore plus pour lui ­­– avait des contours encore assez obscurs. Je ne pense pas qu’il se soit jamais défini comme « écrivain de science-fiction ». On peut dire la même chose d’Aldous Huxley, Ray Bradbury, Richard Matheson – ou de Pierre Boulle et Robert Merle en France. Parmi nos contemporains, Hervé Le Corre, Emily St. John Mandel, Hervé Le Tellier, Alain Damasio, Margaret Atwood ou Dan Chaon pour ne citer qu’eux ont une démarche qui m’intéresse : ils ont recours à l’apparat science-fictif, non pas parce que c’est un genre auquel ils s’identifient en tant qu’auteurs et auquel ils ont envie de se rattacher, mais parce qu’ils ont pressenti que c’était, pour un projet donné, le bon média pour faire passer ce qu’ils avaient à dire.

Plusieurs des grands chefs-d’œuvre dystopiques de la SF du XXe siècle ont été écrits par des auteurs qui n’appartenaient pas à la communauté SF : 1984, Le Meilleur des Mondes, La Planète des singes, Fahrenheit 451, Nous de Evgueni Zamatine, Kallocaïne de Karin Boye, sans parler de Karel Čapek ou même de Franz Kafka.

Je crois que le phénomène de « fandom » en SF est apparu aux États-Unis dans la première moitié du XXe siècle autour des revues qui paraissaient à l’époque (Astounding, Amazing Stories, Weird Tales, etc.) et autour de personnalités exceptionnelles comme Hugo Gernsback ou John Campbell. Évidemment, cela a donné naissance à un certain nombre de purs chefs-d’œuvre, mais cela a aussi créé une attente formelle et thématique dont il est difficile, une fois qu’on appartient audit « fandom » de se séparer.

 » Les autrices et auteurs qui ont fait le « pas de côté » ont pour eux une certaine naïveté et une certaine fraîcheur « 

Les autrices et auteurs qui ont fait le « pas de côté » que j’évoquais plus haut ont pour eux une certaine naïveté et une certaine fraîcheur. Ils sont un peu le reflet d’auteurs qui revendiquent mordicus leur appartenance au genre mais font tout pour s’en distinguer, les plus célèbres étant Tolkien, Le Guin ou Dick. Il faut lire ce que disait Tolkien de la littérature d’imaginaire pure et du « fandom » de son époque ! Il était très méprisant. Silverberg aussi, à sa façon, dans les années 70, a écrit des romans à la limite de la littérature dite « blanche ». Je pense particulièrement à L’Oreille interne, que j’adore.

Bref, pour revenir à votre question, mon roman se déroule en effet à la fin du XXIe siècle. C’est le deuxième volet d’un triptyque d’anticipation après Alfie, qui se déroulait dans des décennies proches (le roman n’est pas daté, mais disons les années 2030 ou 2040), qui pousse tous les curseurs encore plus loin et regarde ce qui se passe. L’angle d’attaque est un peu différent de celui d’Alfie, mais ce qui lie les deux projets, je dirais que c’est cette idée d’exploitation commerciale des données que les algorithmes, via le progrès technologique et sa démocratisation, grapillent sur nos vies privées. Évidemment, cette emprise algorithmique – telle qu’on la constate déjà dans notre société, même si à une échelle moindre – finit par grignoter sur nos libertés.

Donc j’essaie de mettre en scène des personnages partagés entre cette acceptation tacite et leur légitime besoin de liberté. Le problème étant que ce besoin de liberté – et tout ce qui en découle, y compris les rapports humains les plus fondamentaux, comme ceux qui existent au sein d’une famille – se retrouvent pervertis par le rapport que nous tissons progressivement avec une technologie envahissante. Comment faire coexister l’amour, le respect, la compassion, toutes ces émotions qui demandent d’être actif, avec une technologie qui nous entraîne systématiquement sur le terrain de la passivité et qui a pour présupposé idéologique de nous « vendre du temps de cerveau disponible » ?

Dans Tout est sous contrôle, j’ai choisi de mettre en scène plusieurs personnages qui, chacun à sa façon, doit gérer cette problématique : montrer comment les liens humains les plus forts (en particulier ceux de parentalité et de filiation, mais aussi l’amour sincère) peuvent être eux-mêmes bouleversés et pervertis par l’irruption d’une société aveuglément technophile. En somme : voilà où la disruptive nation peut nous mener ! 🙂

Dans beaucoup de dystopies, le schéma narratif est le suivant : il y a un état totalitaire, et un groupe de résistants qui comprennent que la fraternité, l’entraide, l’amour et la bienveillance sont la clé face aux technologies liberticides.

Dans mes livres, je m’attache à montrer deux points : 1) L’État totalitaire ne se définit jamais comme tel, mais au contraire s’attache à paraître extrêmement bienveillant et progressiste ; 2) Tous ces liens fondamentaux de l’expérience humaine peuvent être eux aussi détruits sans même qu’on s’en rende compte, car tout est aisément réversible, même ce qui nous semble éternel.

C’est un point de vue un peu pessimiste, je l’accorde ! Mais j’ai souhaité tirer sur le fil du cauchemar et imaginer un possible futur en germe dans ce que j’observe de l’intrusion des réseaux et des algorithmes autour de moi.

Pour conclure, et boucler sur George Orwell, je dirais que j’ai utilisé le média de la SF pour Alfie et pour Tout est sous contrôle car ça me semblait la seule façon de bien représenter le présent. De la même façon que Orwell disait « la guerre c’est la paix, la liberté c’est l’esclavage, l’ignorance c’est la force », je dis à ma façon et en toute humilité face au maître : « le bonheur domestique c’est la collecte de datas, l’existence sociale c’est le réseau, l’amour c’est le nombre de likes que vous avez ».

 » La réussite individuelle est un mensonge « 

Dans ce futur où tout est apparence, vous poussez plus loin les curseurs de notre société actuelle…

Oups, j’ai déjà un peu répondu à cette question dans mon interminable réponse précédente. Mais oui, je crois que nous vivons de plus en plus, pour des raisons idéologiques qui nous ont été dictées et auxquelles nous avons, de gré ou de force, adhéré, dans une société qui valorise la réussite individuelle, la construction de soi, le développement personnel, l’aisance sociale et le bonheur individuel comme sésames. Or cette vision de monde, du moins je le crois, est fausse et tronquée.

Moi qui suis un indécrottable loser devant l’Éternel, j’ai parfois du mal à me reconnaître dans cette société de winners. La réussite individuelle est un mensonge : tous les hommes politiques et les idéologues qui la défendent, tous les « gagnants », tous les « ceux qui ont réussi » face à « ceux qui ne sont rien », sont eux-mêmes issus de familles fortunées ou ont eu la chance de faire des études qui ont coûté les yeux de la tête à l’État français (tous les énarques ne sont énarques que grâce à nos impôts). La construction de soi et le développement personnel sont une gigantesque arnaque qui nous incite à croire qu’on n’a que ce qu’on mérite et que l’on doit son propre bonheur à soi-même. L’aisance sociale n’est qu’une question de réseautage et d’emprise manipulatrice. Quant au bonheur individuel et à la course effrénée qu’on nous incite à faire pour l’atteindre à grands coups d’opérations commerciales… vous imaginez ce que j’en pense.

Je ne suis pas foncièrement pessimiste. Je crois à la durabilité et à la réalité des relations fondamentales de l’existence humaine : l’amour, la fraternité, l’entraide, la compréhension. Tout ça nous est accessible encore aujourd’hui. Mais mon roman – c’est une dystopie – imagine un monde qui nous dirait : « Bien sûr que ça existe encore ! Bien sûr que nous voulons votre bien ! Vous n’avez qu’à publier en ligne vos contenus heureux, montrer combien vous êtes une personne bienveillante et attentionnée, témoigner de votre facilité à vous faire des amis, manifester votre aptitude à être heureux ! » C’est le propre de tous les grands manipulateurs de vous faire croire qu’ils ne pensent qu’à votre bien. C’est la plus grande ruse du Diable que de vous faire croire qu’il n’existe pas. J’ai l’impression qu’on va vers ça. On nous crée des algorithmes et des IA – je pense évidemment à ChaptGPT – qui sont capables de singer et de reproduire, facticement, la capacité qu’ont les hommes à s’intéresser à un problème et à nous dire qu’ils nous ont compris. Mais ce n’est que de la singerie, de la poudre aux yeux.

Pourtant je le répète : je ne suis pas pessimiste ! Je crois au génie de l’humanité, j’ai confiance en un avenir plus respectueux des vraies problématiques existentielles et sociétales. En revanche, je crois un peu moins à la start-up nation et à son idéologie de réussite. Pour en revenir à Orwell, tout ça c’est du « novlangue » et ça fait partie du projet de tout désincarner, y compris et même surtout, le langage, pour nous en déposséder.

 » C’est un thriller, mais qui est abordé par l’angle de l’ironie « 

Avec ce roman étonnant, on navigue entre comédie et tragédie…

J’ai beaucoup lu Racine dans ma vie. Et j’ai beaucoup aimé Hitchcock. Quand j’ai commencé l’écriture de ce roman, je me suis dit : « ce qu’on appelait ‘tragédie’ à l’époque de Racine, on appelle ça ‘thriller’ maintenant ». Comme je voulais faire un thriller, je me suis intéressé à la construction de la tragédie classique. Donc oui, c’est un thriller, c’est une tragédie avec tout ce que ça suppose de fils narratifs qui s’entremêlent et qui finissent par se rejoindre.

Mais il y a aussi des éléments comiques car je ne peux pas m’empêcher de glisser une ou deux blagues ici et là. Mes personnages sont un peu ballotés et ne savent pas très bien ce qui les attend : comédie ou tragédie ? Traditionnellement, la tragédie se termine par une mort, la comédie par une naissance. Les personnages de Juliette et Néo se préparent à la naissance de leur premier enfant mais vont devoir traverser des épreuves compliquées…

Je voulais aussi, par cet aspect comique, donner un peu de recul aux situations. C’est un thriller, mais qui est abordé par l’angle de l’ironie. Façon de relativiser, et de me moquer un peu de moi-même. Je ne suis pas un donneur de leçons, je ne suis pas un lanceur d’alerte, je suis aussi ridicule que mes personnages (et même plus !) En somme : on est tous dans le même bateau et on ne sait pas vraiment à quelle sauce on va être mangés !

 » J’avais envie de beaucoup de personnages, car je voulais savoir précisément ce que ce monde futur que j’imaginais impacterait chez eux « 

Vous avez fait le choix du roman choral, avec des personnages pas toujours très sympathiques, une sacrée ménagerie…

Ça a été le grand défi d’écriture de ce livre. Quand j’ai commencé, certaines personnes m’ont demandé : « tu veux faire un thriller ou un roman choral ? » Moi j’avais envie de faire les deux à la fois. Réponse : « mais ça c’est pas possible ! » Du coup je me suis entêté. C’est vrai que le roman choral a en général la capacité de démultiplier et d’exploser un peu l’intrigue, alors que le thriller doit se tenir sur une crête et ne jamais bivouaquer. Il a fallu que je réfléchisse beaucoup à la construction que je voulais, à la structure même du roman (une structure en cinq actes, évidemment !)

J’avais envie de beaucoup de personnages, car je voulais savoir précisément ce que ce monde futur que j’imaginais impacterait chez eux. Dans le roman, j’essaie de rentrer dans le point de vue de chaque personnage, sans jamais le juger. Chacune et chacun ont leurs motivations, leurs histoires personnelles, leurs justifications. Je crois qu’ils ne sont ni sympathiques ni antipathiques, juste humains. On a tous des moments de faiblesse, des moments où l’on est minable, des moments où l’on se comporte bien, et d’autres où l’on se trouve, après coup, un peu nuls, c’est normal, c’est la vie.

Ce que je voulais voir surtout, c’est l’impact de l’environnement social sur ces personnalités diverses. Alors oui, certains personnages peuvent sembler plus sympathiques que d’autres. J’ai moi-même mes chouchous : Ming et Mina. Mais je ne blâme pas les autres, je les comprends et je les aime. Il n’y a ni gentils ni méchants.

Je voulais surtout montrer que les uns comme les autres sont pris dans un double engrenage : celui de la société dans laquelle ils vivent, et celui de la tragédie dans laquelle ils sont embarqués. À ces deux engrenages, nul ne peut se soustraire.

 » Je crois que c’est l’un des principes fondamentaux de la littérature : que le lecteur soit actif et non passif « 

La singularité de votre univers tient aussi de votre plume, mordante, cynique. Vous avez effectué un énorme travail sur l’écriture et sur la narration…

Merci pour votre remarque ! Oui, ce qui m’intéresse dans la littérature, c’est avant tout la littérature ! La narration, la structure, les personnages, l’histoire : tout ça m’apporte énormément de jouissance. Pour ce livre, j’ai essayé de prendre le contre-pied d’Alfie. Alfie se déroulait à travers le point de vue d’un personnage unique, un point de vue tronqué et limité, dans un espace qui était essentiellement celui d’un huis-clos : la maison. Pour Tout est sous contrôle, j’ai au contraire décidé de multiplier les personnages, les points de vue, et d’ouvrir l’espace. Les deux livres partent de la même idée de départ, à savoir qu’un point de vue sur le monde, quel qu’il soit, est nécessairement fautif et défaillant, mais adoptent des directions différentes. Dans Alfie, on est avec le narrateur et on croit (ou pas) tout ce qu’il nous raconte. Dans Tout est sous contrôle, le lecteur est obligé de composer avec la myriade de points de vue auxquels il accède, et doit trouver sa vérité au milieu.

Je crois que c’est l’un des principes fondamentaux de la littérature : que le lecteur soit actif et non passif. Je trouvais que ça résonnait assez bien avec la thématique que j’explore dans ces deux livres : la passivité face au réel qui nous est donné. « Notre » réel n’existe pas, c’est une construction. Une construction individuelle, une construction collective, et une construction sociétale (donc idéologique). Quand vous allez sur Google aujourd’hui, vous pensez utiliser un outil neutre, mais il ne vous donne accès qu’à des résultats de recherche estimés algorithmiquement satisfaisants par rapport à votre historique de navigation. Donc évidemment, votre rapport au réel et à la vérité est biaisé. Je pensais que la littérature – le roman en général, et le roman de SF en particulier – était le bon endroit pour développer cette réflexion via des partis pris narratifs forts. Avec, en trame de fond, cette interrogation : qu’est-ce que la vérité ? peut-on y accéder ?

Ce n’est sûrement pas moi qui y répondrai aujourd’hui !


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Catégories :Interviews littéraires

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8 réponses

  1. J’ai adoré Alfie que j’ai découvert il y a peu. Hâte de lire ce nouvel opus ! Merci pour l’interview

  2. Aude Bouquine – « Lire c’est pouvoir se glisser sous différentes peaux et vivre plusieurs vies. » Ici, je lis, je rêve, je parle de mes émotions de lectures, avec des mots. Le plus objectivement possible. Honnêtement, avec respect. Poussez la porte. Soyez les bienvenus dans mon univers littéraire.

    Passionnant !!!

  3. Merci à vous deux pour ce bel échange🙏😘 Il est bavard, ce monsieur 😊

  4. Les Lectures du Maki

    Je viens de finir ce roman à l’instant et premières impressions à chaud : j’ai trouvé le côté thriller plutôt réussi et le « 2084 » plutôt loupé. Des personnages ambivalents et très diversifiés, un ton ironique, un questionnement sur la qualité de vie permettent d’accrocher mais l’ensemble est un peu poussif.

    Laissons décanter mais je suis quand même partant pour le troisième épisode, espérant retrouver la fraicheur d’Alfie.

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