L’autre moi – Franck Thilliez – Interview littéraire : 1 lecture, 5 émotions
Voici une interview en cinq émotions autour de ce roman
En bref
Titre original : L’autre moi
Auteur : Franck Thilliez
Éditeur : Fleuve
Date de sortie : 28 avril 2025
Genres : thriller
Introduction
Une manière différente de découvrir un livre, et son auteur. Où je laisse toute la place à celle qui écrit.
Voici l’interview de Franck Thilliez au sujet de son roman L’autre moi. Il a accepté de jouer le jeu pour une approche tout en sincérité !
Copyright photo : @ Hannah Hassouline, pour Fleuve Editions
Une émotion qui résume la période où le livre a été écrit
Le doute
C’est toujours l’émotion qui domine lorsque je me lance dans l’écriture d’un roman, avec cette même interrogation qui se propage d’un livre à l’autre : est-ce que ça va être une bonne histoire ? Est-ce qu’elle plaira autant aux lecteurs que les intrigues précédentes ? C’est une émotion que je qualifierais ni de négative ni de positive. Elle installe une petite angoisse permanente au fond du ventre, mais en même temps, elle est nécessaire : c’est le doute qui permet de se remettre en question, de ne pas se reposer sur ses lauriers, et qui pousse dans les retranchements. Si un jour, je ne doutais plus, ça signifierait probablement que l’histoire que je suis en train d’écrire est trop évidente, pas assez réfléchie. Je douterais de ne pas douter !
L’écriture de L’autre moi a été l’une de celles qui m’a le plus fait douter, car tout au long, je me demandais si j’allais réussir à refermer toutes les portes et conclure cette histoire complexe. L’idée de ce village de scientifiques, Longepin, traînait dans ma tête depuis de nombreuses années, mais je n’arrivais pas à la matérialiser, à lui donner suffisamment de chair pour la concrétiser. En 2025, j’ai enfin trouvé un angle pour l’aborder en me disant, « ça va fonctionner ». Mais entre se le dire et l’écrire, il y a un ravin ! D’où mon gros doute.
Trois émotions décrivant le roman
La peur
Provoquer la peur chez le lecteur est un peu mon métier, mon fonds de commerce ! Il s’agit donc d’une émotion que je vais essayer de transmettre par procuration aux (mal)chanceux qui ouvriront mes livres. C’est un pacte tacite, presque pervers, que l’écrivain de thriller passe avec son lecteur : je vais te faire peur, et tu vas adorer ça. Car le lecteur est tout à fait prêt à ressentir cette peur, il en redemande, même. C’est l’une des raisons principales qui le poussent à lire ce genre.
Le degré de peur insufflé dans l’histoire est, d’ailleurs, l’une des caractéristiques qui permettent de distinguer un thriller d’un polar. On peut lire un très bon polar sans ressentir la moindre peur : on y suit une enquête, on y démêle des indices, on se confronte à la logique implacable d’un détective. La tension intellectuelle y est souvent au premier plan. Dans le thriller, en revanche, ce sont les tripes qui parlent avant la raison. Les fondements mêmes du genre sont ancrés dans cette émotion primitive, de survie, qu’est la peur : la peur de perdre, de mourir, de voir disparaître ceux qu’on aime. C’est cette menace viscérale, permanente, qui oblige le lecteur à tourner les pages, même quand il préférerait s’arrêter.
Le doute
Et la revoilà, cette émotion ! Mais c’est fois-ci, comme outil de romancier, d’auteur à suspense. Le doute est l’un des ressorts de L’autre moi, peut-être même sa colonne vertébrale. C’est l’émotion qui va habiter Sibylle, mon personnage principal, tout au long du récit. Sibylle souffrant d’une amnésie traumatique, elle n’a aucun souvenir de son passé, après un terrible accident qui a ôté la vie de son fils. Enfin, si, elle possède tout de même quelques bribes, des pièces de puzzle éparpillées dans sa tête, mais dont elle ignore le motif final. Des fragments d’images, des sensations fugaces, des voix sans visage : autant d’indices qui semblent vouloir lui dire quelque chose, sans jamais aller jusqu’à lui fournir une réponse.
Ce que vit Sybille est effrayant, ses morceaux de souvenirs sont incompatibles avec la réalité à laquelle elle est confrontée. Alors, elle doute. Est-ce le souvenir qui est erroné, ou la réalité qui est biaisée ? Est-ce sa mémoire qui lui ment, ou les gens qui l’entourent ? Doit-on faire confiance à un passé qu’on ne se rappelle pas, ou à un présent que l’on ne comprend pas ?
Comme pour la peur, le doute du personnage va se reporter sur le lecteur, presque par contamination. Le lecteur voit ce que Sybille voit, il doute de ce dont elle doute. Qui croire ? En qui faire confiance ? Cette incertitude permanente va créer une frustration, délicieuse, j’espère, et une envie furieuse de tourner les pages pour tenter de démêler le vrai du faux. Le lecteur devient, lui aussi, un enquêteur. Mais un enquêteur privé de sa boussole, perdu dans un labyrinthe dont Sibylle elle-même ne connaît pas la sortie.
Le soulagement
D’être allé au bout, encore une fois. D’avoir pu poser le tout dernier mot et de pousser un grand « ouf » ! Car qui dit soulagement dit souffrance. Bien sûr, le plaisir et la passion de l’écriture dominent, ils restent le carburant de chaque page. Mais il serait malhonnête de prétendre qu’il n’y a pas, quelque part dans l’aventure, une bonne part de galère. Ces matins où les mots refusent de venir, ces débuts de chapitre que l’on ne sait pas comment aborder, ces personnages qui, soudain, n’en font qu’à leur tête. Écrire un livre, c’est comme se lancer dans la course du Vendée Globe et de se dire, à un moment donné, « mais qu’est-ce que je fous là, seul au milieu de l’océan ? »
L’écrivain connaît bien ce moment, ce point de bascule, quelque part entre le premier et le dernier chapitre, où le projet semble soudain trop grand, trop exigeant, trop solitaire. Où l’on se demande si l’on va réussir à tenir la barre jusqu’au bout. Puis, finalement on tient. On finit par rentrer au port. Et c’est précisément parce qu’on a failli lâcher, que le soulagement final est aussi intense. Il a le goût d’une victoire qu’on a gagné tout seul, page après page, dans le silence de son bureau.
Une émotion face au monde actuel
L’inquiétude
J’aurais préféré choisir une émotion positive, mais il faut avouer que le contexte actuel laisse peu de place à la lumière. Évidemment, l’homme est capable de belles choses, et fondamentalement, j’ai espoir. Au moment où j’écris ces lignes, des missiles pleuvent sur des pays, des peuples sont opprimés et souffrent. Ce n’est certes pas nouveau, mais j’aurais aimé penser qu’on était capable d’apprendre de ses erreurs.
Aujourd’hui, l’horreur est partout, et c’est sa banalisation qui m’inquiète le plus. On scrolle sur son téléphone des vidéos de bombardements, de bagarres, d’idioties, on zappe, on continue, on recommence sans se rendre compte de ce qu’on est en train de voir. Comme si l’horreur était devenue un bruit de fond à laquelle on ne prête plus attention. C’est cette anesthésie collective qui m’inquiète autant que les conflits eux-mêmes. Un monde qui ne s’indigne plus est un monde qui capitule.
Résumé de l’éditeur
Ici, le cauchemar commence.
Longepin. Un endroit niché au cœur de la forêt de la Grande Chartreuse. Un site sur lequel militaires et civils travaillent à des projets classés secret-défense. Un cadre de vie d’exception, mais ultra-surveillé et régi par des règles étranges.
Sibylle vient d’arriver avec son compagnon, Erwann. Docteur en neurosciences, celui-ci a vu la possibilité d’intégrer cette communauté comme la chance de sa carrière. Comme un espoir, aussi, que là-bas des confrères parviennent à aider celle qu’il aime.
Car Sibylle, depuis l’accident qui a coûté la vie à son enfant et lui a valu une douloureuse reconstruction du visage, n’est plus la même. Elle souffre d’une amnésie post-traumatique et est sujette à des cauchemars aussi intenses que troublants, au point de ne plus toujours savoir distinguer le rêve de la réalité…
Pour aller plus loin
Lien vers la page de Franck Thilliez sur le site de Fleuve Éditions
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Catégories :1 lecture, 5 émotions - L'interview, Littérature

Comme d’habitude très interessant. Une petite question sur la couverture rose ? Je l’ai évoquée hier dans BePolar 😉- pourquoi ce choix ?
Il est toujours passionnant à écouter / lire ! Parce qu’il est sincère et humain. Pour la couverture, il faut demander à son éditeur, lui il n’a fait que valider l’idée 😉
Ça j’ai vu, ce choix me paraît quand même assez audacieux 😅
c’est clair 😉
Effectivement cette couverture est …bizarre. je suis en pleine lecture du livre
Je le rejoins tellement dans ses derniers mots… Sinon, je suis justement, je suis en train de lire un Sharko/Henebelle en ce moment, Le syndrome [E]. J’avance doucement mais sûrement dans la série.😁
Merci pour ce bel échange, et cette confiance partagée, c’est beau. 🤗😍
Un roman que je note ! 😉
Voilà résumé en quelques lignes pourquoi Franck Thilliez est le boss du polar en France… Et non seulement c’est un auteur génial (lorsqu’on ouvre un de ces livres, on n’est jamais déçu et immédiatement emporté dans son histoire) mais en plus il est d’une gentillesse et d’une authenticité rare, malgré son immense succès. Et rien que pour ça, on ne peut que l’apprécier.
Toujours aussi passionnant de découvrir les émotions des auteurs !! Merci à toi Yvan et à Franck Thilliez aussi bien sûr ! 🙂
Ce que j’aime, c’est cette humilité, cette bienveillance qui transpire dans ses mots. Au-delà de savoir que je vais passer un bon moment, cette personnalité qui doute encore et qui porte un regard lucide sur le monde est un atout de plus pour la lectrice que je suis !