Interview – 1 livre en 5 questions : Mauvaise graine – Nicolas Jaillet

1 livre et 5 questions à son auteur, pour lui permettre de présenter son œuvre.

5 réponses pour vous donner envie de vous y plonger.

NICOLAS JAILLET

Titre : Mauvaise graine

Éditeur : La manufacture de livres

Sortie : 11 juin 2020

Lien vers ma chronique du roman

Qu’est ce qui t’a donné envie de te lancer dans un tel roman inclassable ?

Je n’ai pas voulu faire un roman inclassable, au contraire. J’ai voulu faire un roman classable, voire classique. Je ne sais plus qui a proposé cette triple définition : « Le roman policier adopte le point de vue de l’enquêteur ; le roman noir celui du délinquant ; le thriller celui de la victime. ». (Si vous avez la source, faites-moi signe). J’ai voulu faire un vrai thriller. À condition que la victime, évidemment, refuse son statut et se révolte.

L’idée de départ : une jeune femme, absolument sûre de n’avoir pas approché un homme en deçà du mètre réglementaire depuis longtemps, comprend qu’elle est enceinte, et commence à enquêter, d’abord auprès de ses proches et puis… plus loin. Cette idée est de Dominique Forma. Peut-être parce qu’il a travaillé longtemps aux États-Unis, Dominique a acquis des méthodes de travail très pragmatiques et décomplexées. On échange beaucoup tous les deux, sur nos projets, à leurs débuts surtout. Au détour d’une conversation, il m’a lancé cette idée ; il me l’a vendue pas cher. Je crois que je m’en suis tiré avec un dîner au restau, et ce n’était pas la Tour d’Argent. C’est très agréable de se lancer dans un roman avec une idée de départ qui n’est pas la vôtre, ça désinhibe beaucoup. Par ailleurs, cette colonne vertébrale que je trouve très solide, m’a permis d’improviser un peu. Pour ce qui est de la méthode, je me suis inspiré de Stephen King. À l’inverse de son copain John Irving, King dit qu’il travaille sans filet, sans canevas, sans fiches de personnages (là-dessus, lire absolument ce court chef d’œuvre : Écriture, mémoire d’un métier). Jusqu’ici, j’ai toujours travaillé dans un cadre très serré. Cette fois j’ai voulu me laisser aller aux situations, dans le but de les rendre plus réalistes. J’espère que ça fonctionne…

Il est publié chez un (excellent) éditeur de romans noir, mais ton roman est avant tout un formidable divertissement…

La ligne éditoriale de cette excellentissime maison qu’est La Manufacture de Livres s’est, en effet, beaucoup construite autour du roman noir ; le plus complexe des genres de romans d’investigation (voir plus haut…). Pour moi, le roman noir, c’est surtout un goût. Une amertume. Le goût du café noir (pardon pour le truisme). Franck Bouysse, Éric Maneval ou Séverine Chevalier… en sont d’illustres interprètes. Mais Pierre Fourniaud a aussi publié des livres qui sont littéralement tordants, comme ceux de Luc Chomarat. Au passage, je ne crois absolument pas à la dichotomie entre divertissement, plaisir, humour d’un côté, et raison, intelligence, portée politique de l’autre. Quand Pierre Desproges dit qu’il faut tirer sur les Blancs avec des balles à blanc, et sur les Noirs avec des balles à Noirs, c’est drôle parce que c’est horrible. L’humoriste est avant tout un philosophe ; quelqu’un qui met le doigt dans la plaie. Bien profond. On rit, parce qu’on a mal.

Mais j’utilise aussi l’humour comme un effet de réel : dans la vie, les gens qui traversent des situations pénibles, le font souvent avec le sourire, parce que sinon, on ne tient pas le coup. Ce qui arrive à Julie est épouvantable, mais elle tient tête en balançant des vannes, façon Peter Parker. Ça me semble tout-à-fait réaliste. Oui, j’ai bien dit : Spider-Man, réaliste. J’assume totalement ce paradoxe.

Les personnages sont le sel de tes histoires. Et puis, il y a ta plume virevoltante…

Heu… ce ne sont pas des questions, ce sont des compliments, alors j’ai envie de dire : oui.

Pardon.

Dire à un auteur que ses personnages existent, c’est le plus beau cadeau qu’on puisse lui faire. Parce que pour lui, ses personnages existent vraiment. Ils sont vivants, même s’ils appartiennent à l’imaginaire. Or, en tant qu’imaginaires, ils appartiennent à l’enfance, et tout ce qui relève de l’enfance est sacré. Depuis quelques temps, je m’inspire de plus en plus précisément de personnes réelles. Le fameux bigger than life, ça ne m’a jamais attiré. Ou alors, il y a du bigger than life partout. Il suffit de regarder.

Julie et ses potes, ce sont des gens des classes moyennes, très impliqués dans leurs métiers ; des parents responsables et qui néanmoins font la fête, sont prêts à traverser la France pour assister à des concerts. Ils sont capables d’une certaine dinguerie ; ils refusent la monotonie de la vie, ils refusent d’entrer dans le monde adulte, et ils offrent beaucoup d’énergie à leur communauté. Ces gens sont des héros, pour moi.

Quant au style… Il y a une base rythmique qui est celle du blues. Le fameux shuffle. Une pulsation un peu ternaire, que l’on compare souvent à un œuf qui roule, avec une légère syncope, mais qui ne s’arrête pas. Je ne sais pas si je suis très clair… si ces explications ne vous parlent pas, écoutez John Lee Hooker et ça sera tout de suite limpide. J’ai cette pulsation en tête. J’écris en battant la mesure, littéralement. Et là-dessus, j’essaye d’aménager des ruptures, des changements.

Sur cette pulsation, j’essaye de ménager des ruptures. Ce qu’on appelle « le rythme ». Trop souvent, on confond la régularité – ça c’est le boulot du métronome – et le rythme. En fait, le rythme c’est le contraire de la régularité. C’est la rupture. C’est assez délicat. On ne peut pas tout casser en permanence. On pose une base, sur laquelle on peut amener un élément de surprise. C’est comme si on demandait au lecteur : « Tu veux être surpris ? Tu es prêt ? Tu es d’accord ? OK, alors, voilà… »

Encore un paradoxe…

Tu aimes décidément les femmes de tempérament. Nicolas Jaillet, féministe ?

Je ne suis rieniste. Je suis farouchement anti-iste. À la rigueur, je veux bien être libertiste, égalitiste, fraternitiste, mais je n’irai pas au-delà. L’égalité entre les sexes s’inscrit dans la cause de l’égalité tout court. L’égalité entre tous les êtres. Focaliser sur la cause des femmes au point d’oublier le fond du problème, qui est celui de la dignité humaine, tout simplement, me semble nocif à la cause générale (la liberté) et à la cause particulière (celle des femmes).

Il se trouve que tous mes romans tournent, en effet, autour d’un personnage féminin. Et je n’ai pas attendu que le féminisme soit à la mode pour le faire. Ça ne relève pas d’un engagement politique forcené, et surtout pas d’un opportunisme de salon ! C’est spontané. J’y vois deux raisons… paradoxales. La première c’est que je suis un garçon hétérosexuel, qui préfère passer les quelques années que réclament l’écriture d’un livre en compagnie d’une femme. La seconde, c’est que je me projette plus volontiers dans un être féminin, parce qu’au fond, je me sens plus proche des femmes que des hommes. Il y a beaucoup de choses qui me fatiguent dans les relations entre mecs. Les rapports de force permanents, je n’en peux plus. Je suis sûr qu’entre filles ce n’est pas plus facile, mais au moins, les femmes ne sont pas conditionnées par leur corps pour se placer immédiatement, et en toutes circonstances, sur le plan du rapport de forces.

J’ai tendance à fuir la compagnie des mecs, et je me trouve très souvent dans des environnements féminins. Du coup, les anecdotes, les expressions, les préoccupations dont je suis témoin, et que je vais avoir tendance à recycler dans mes romans, sont essentiellement féminines.

Dans le cas de Julie, c’est un peu particulier, parce que c’est une fille totalement émancipée, qui parle comme un mec, et qui pense comme un mec.

Le ton est léger, mais ça ne tempêche pas de lâcher des piques sur notre société de consommation

Le militantisme m’ennuie assez vite, dans la fiction. Ce qui m’intéresse, et qui me semble relever de mon métier de romancier, tient au monde du sensible. Ici, la question est : qu’est-ce qui nous fait peur ? Qu’est-ce qui, dans notre société contemporaine, est susceptible d’éveiller une inquiétude partagée, justifiée ?

Dans les années 50, la grande peur c’était la guerre froide. Des États qui se font la guerre. Aujourd’hui, les états n’ont plus les moyens de mener le moindre combat, et c’est bien le problème. Les multinationales sont plus riches que les états, et leur mission coûte beaucoup moins cher que les missions de service public. Certains états de grands pays démocratiques sont gouvernés par des gens qui se réclament exclusivement du monde de l’entreprise, et qui haïssent la fonction publique.

Là où ça peut devenir un sujet de livre, c’est au moment où la problématique atteint l’intime. Le corps. Or, par exemple, nous ne savons pas ce que nous mangeons. Nos corps appartiennent au monde du profit. C’est ce que raconte Mauvaise graine.

Il y a, en effet, quelques petites remarques au fil du livre, qui abordent cette question frontalement, mais je ne crois pas à l’efficacité du discours explicite. Sauf erreur de ma part, le Scarface de Hawks se termine par un discours extrêmement clair, adressé directement au spectateur, pour condamner les dangers du grand banditisme, et inviter le peuple à s’y opposer par tous les moyens. Sauf que… problème : Al Capone et ses potes adoraient le film.

S’il y a une vision du monde, dans Mauvaise Graine (et j’espère qu’il y en a une !) elle souterraine. C’est une métaphore qui court à travers tout le roman. Elle est au service du récit et non l’inverse. J’adore débattre, mais avoir raison ne m’intéresse pas. Personne n’a jamais raison, c’est une ânerie. La seule chose qui m’intéresse vraiment, c’est l’émotion.



Catégories :Interviews littéraires

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10 réponses

  1. Fort intéressant cet entretien ! Merci Yvan et Nicolas.

  2. Il a un visage très rieur qui va très bien avec son roman et des yeux qui pétillent.
    Interview passionnante !

  3. C’est bon, je suis convaincue 😁

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  1. Mauvaise graine - Nicolas Jaillet - EmOtionS - Blog littéraire

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