Interview – 1 livre en 5 questions : Askja – Ian Manook

1 livre et 5 questions à son auteur, pour lui permettre de présenter son œuvre.

5 réponses pour vous donner envie de vous y plonger.

IAN MANOOK

Titre : Askja

Editeur : Albin Michel

Sortie : 02 octobre 2019

Lien vers ma chronique du roman

L’Islande est un pays fascinant, pour de nombreuses raisons. Tu nous le prouves une fois encore, avec ton second roman islandais qui est différent de « Heimaey » par son ambiance…

Les plus belles médailles ont des revers. Ce pays que j’aime beaucoup, l’Islande, en a aussi. Heimaey, c’était la découverte physique et géographique de l’Islande. Askja, c’est un retour sur sa mentalité. Nous aimons bien les cartes postales, mais souvent ce qui est écrit au dos de la carte trahit une réalité humaine bien différente de la jolie photo. Alors de temps en temps, l’auteur sert aussi à remettre les choses en perspectives. Par exemple j’ai dit dans Heimaey que la moyenne des homicides criminels en Islande, sur les dix ou vingt dernières années, est de deux morts par an. Alors, étant donné nos 900 morts annuels en France, on se dit quel beau pays sûr et accueillant. Dans Askja, je souligne que ce sont deux morts rapportés à une population de 350 000 habitants. Si on rapporte ce chiffre à la population française, ça équivaut à 380 morts. Bien entendu, c’est toujours presque trois fois moins qu’en France, mais ce n’est plus 450 fois moins. Voilà comment Askja analyse l’Islande par rapport à Heimaey. Une certaine mise en perspective sociale et politique, à travers des décors toujours aussi fascinants

Tu penses que l’environnement forge les hommes ?

J’en suis convaincu, et ça me semble une évidence. Dans Crow, que je signe sous le pseudo de Roy Braverman, une simple fuite en Alaska devient une chasse à l’homme sauvage et féroce parce que l’Alaska est un environnement sauvage et féroce. La puissance mouvante et dangereuse de la mer forge le caractère des marins et leur attitude face à la vie. La force immobile des montagnes donne aux montagnards une tout autre vision de la vie. L’indien du Mato Grosso, qui vit au milieu d’une des faunes sauvages les plus riches et les plus dangereuses au monde n’appréhende pas le danger de la même façon qu’un cultivateur de la Beauce. Et d’ailleurs, ce qui est passionnant et démontre à quel point l’environnement détermine le comportement des hommes, c’est qu’au bout d’un certain temps le comportement et le caractère d’un homme change lorsqu’il change d’environnement. Comment une île de l’Atlantique Nord, posée sur la ligne de séparation de deux plaques tectoniques, perforée de volcans, rabotée par les glaciers, et creusée par des chutes et des cataractes parmi les plus impressionnantes au monde, pourrait ne pas forger le caractère de ses habitants ?

Tu nous parles un peu de cet étonnant Kornelius Jakobson ?

Je me suis inspiré, pour construire le personnage de Kornelius, d’un marin que j’ai connu au Belize. Il s’appelait Guy Drake et se disait le descendant direct de Sir Francis Drake, le corsaire anglais du XVIe siècle. C’était une montagne de muscle et de force, et j’ai été témoin de plusieurs exploits physiques incroyables. Mais sa force même était pour lui un handicap. Souvent, après une nuit d’amour passagère dans un bordel, je voyais la pauvre fille sortir de sa chambre au matin, une épaule luxée, une côte fêlée ou quelque chose de travers, bien que Guy n’ai jamais été violent, surtout envers les femmes. C’est juste qu’il ne maîtrisait pas sa force et que la pauvre fille se retrouvait entre ses bras comme un poussin dans la main de King Kong. Et c’est un peu ce que j’ai voulu faire de Kornelius. Un homme bon, honnête et puissant, dont la puissance justement est un handicap et un danger dans sa vie personnelle et amoureuse. En prenant bien entendu cette violence au figuré.

Comme disait Spinoza : « L’homme n’aura jamais la perfection du cheval ». Il n’empêche, tes personnages secondaires sont magnifiques. Dont cet étonnant flic philosophe qui se fait appeler Spinoza, justement…

C’est un des grands plaisirs de l’écrivain de pouvoir donner vie à autant de personnages qu’il le désire. J’ai toujours pris grand soin de mes personnages secondaires, que ce soit sous mon pseudo de Ian Manook ou celui de Roy Braverman. Mais il y a aussi des raisons techniques à construire de tels personnages. D’une part ils participent à la construction des personnages principaux en leur opposant une présence consistante. Sans contradiction de la part de personnages forts, Kornelius ne serait plus qu’une sorte de despote prétentieux. Il faut des personnages forts face à lui pour faire ressortir ses faiblesses, le pousser dans ses retranchements, déclencher des émotions qui lui échappent. Et d’autre part caractériser des personnages secondaires par des tics de langage particuliers comme ceux de Komsi ou de Spinoza, ça permet de soulager les parties dialoguées. Plus la peine de préciser qui parle, le lecteur reconnaît tout de suite le phrasé et le ton de chaque personnage et permet ainsi à l’auteur d’alléger son écriture. Et puis il y a aussi cet effet jouissif pour un auteur d’embarquer dans son histoire des personnages décalés qui apportent des éléments de diversion par rapport à l’intrigue principale.

Tu as toujours fait preuve d’humour dans tes romans, de manière plus ou moins présente. Dans la première partie d’Askja, tu t’en donnes à cœur joie (ça m’a rappelé un peu le ton du second volet des aventures de Yeruldelgger) …

L’humour, c’est le sel de la vie. C’est l’acceptation de la dérision. Je crois que je serais incapable d’écrire une histoire sans au moins un zeste d’humour. Et puis l’humour sert aussi souvent à glisser quelques remarques qui ne passent que parce qu’elles sont écrites de cette façon. C’est souvent un outil de construction de l’intrigue. Pour glisser par exemple un jalon qui ne prendra sa pleine signification que trente ou quarante pages plus loin. Et puis il y a tant de formes d’humour que chacune peut contribuer à caractériser un personnage particulier. L’humour de Komsi et celui de Spinoza sont différents et font d’eux des hommes différents. Donc intéressants pour un auteur. La littérature de genre, dont le polar en général, doit être pour moi un divertissement qui donne à réfléchir. Or l’humour est à la croisée du divertissement et de la réflexion. D’une part, il amuse et surprend, mais d’autre part, souvent il véhicule une réflexion sur la vie, les malentendus, les incompréhensions. Un homme demande à sa femme « Chérie, pourquoi m’as-tu choisi ? ». Sa femme lui réponde « Parce que tu es drôle, mon amour ». L’homme se vexe un peu et lui dit « je pensais que c’était pour mon esprit et mon physique ! ». Et la femme de conclure « Ah, tu vois comme tu es drôle ! ». Je vous laisse réfléchir à la perfidie, la vanité, l’incompréhension, la cruauté, les sous-entendus de ce petit échange qui illustre bien la puissance subtile de l’humour.

Yvan Fauth

Photos Françoise Manoukian



Catégories :Interviews littéraires

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5 réponses

  1. ITW très intéressante. Merci pour ce partage !

  2. Pareil ! Beaucoup de plaisir à lire cette interview ! 🙂

  3. « L’homme n’aura jamais la perfection du cheval » mais que j’adore quand tu cites ce genre de phrases, toi !! Tiens, pour ta peine, tu auras une carotte !

    Merci pour cet interview qui me donne toujours envie d’aller en Islande, juste pour m’en mettre plein les mirettes et tenter de ne pas devenir la 3ème mort ! 😀

Rétroliens

  1. Askja - Ian Manook - EmOtionS - Blog littéraire

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