Interview – 1 livre en 5 questions : Mamie Luger – Benoît Philippon

1 livre et 5 questions à son auteur, pour lui permettre de présenter son œuvre.

5 réponses pour vous donner envie de vous y plonger.

Benoît Philippon

Titre : Mamie Luger

Éditeur : Les arènes / Equinox

Date de sortie : 09 mai 2018

Lien vers ma chronique du roman

Mamie Luger était un personnage secondaire de ton premier roman, « Cabossé ». Tu avais senti de suite qu’elle avait le potentiel pour revenir au premier plan ? Ou l’idée est-elle venue par la suite ?

Rien n’était prémédité. Berthe a tout emporté sur son passage. Dès Cabossé, j’ai senti la force du personnage, sa sagesse, sa gouaille, sa fraîcheur malgré ses 102 ans. Elle était déjà la reine de la punchline, sans que je puisse la contrôler. Loin de moi cette idée, cela dit. Elle m’a fait un bien de dingue à l’écriture. J’en avais besoin au moment où elle a surgi, exactement comme Roy et Guillemette avaient besoin de ce souffle d’humanité à ce moment de leur cavale. Je me suis lâché sur son monologue à propos de sa cave en partant sur le délire Barbe Bleue au féminin, mais du côté de la femme qui a dû s’armer de patience, puis d’une pelle et enfin d’un Luger, pour lutter contre la domination de ses maris et s’émanciper à sa façon, il est vrai, assez radicale. Une fois le roman fini, les lecteurs (enfin ceux qui avaient aimé Cabossé) ont été unanimes, tout le monde adorait « la grand-mère ». Au cours d’un café, j’ai dit à Aurélien Masson, mon éditeur : « C’est vrai que la vie de Berthe, c’est un roman en soit ». Ce à quoi il a répondu : « Ben tu sais ce qu’il te reste à faire »

Dont acte.

Cette histoire sur un siècle est aussi celle des femmes et des violences à leur encontre…

Exactement. Parce que c’est pas le tout, mais ce qu’elle raconte sur un chapitre de Cabossé, c’était pas sûr que ça marche sur un roman de 450 pages. On passe de la bonne blague (J’ai dézingué du mâle en pagaille, tous enterrés dans ma cave) à : comment raconter l’histoire d’une femme, à travers un siècle, qui a dû lutter dans un monde d’hommes pour survivre dans tous les sens du terme ? Il a fallu trouver le bon ton, le juste dosage entre l’humour et le sérieux, entre la morale et le discours philosophique, souvent féministe, sans être donneur de leçon ou, pire, à côté de la plaque… bref, je m’étais un peu piégé. Alors j’ai pris le temps. Il fallait que chaque meurtre soit justifié, et explore un aspect de cette domination : la violence physique, verbale, l’humiliation, le viol, les valeurs égalitaires etc… il fallait qu’il n’y ait pas un systématisme, sinon ça aurait été redondant, donc chiant, et surtout stérile au niveau du message, et je pèse ce mot. Donc j’ai pris ce récit un peu sur le ton du conte. Chaque chapitre de la vie de Berthe peut être pris comme une fable, avec une allégorie et une morale, propre à Berthe, mais qui prête à réfléchir. A cela, il m’a fallu ajouter une histoire d’amour, parce que Berthe n’a rien contre les hommes a priori, que les choses soient claires ! Au contraire, c’est une grande amoureuse. C’est juste que les hommes, enfin certains, voire beaucoup, méritent un coup de pelle dans la tronche à force d’être cons.

Comment as-tu travaillé ton intrigue ? Un tel personnage te porte-t-il ou est-ce-que tu savais parfaitement où tu allais ?

J’avais mon chemin de fer qui était en gros ce que raconte Berthe dans Cabossé. Donc le synopsis était écrit : le nazi, les maris, la cave. J’ai donc suivi ça un peu à la lettre, trop au début, en faisant un récit de vie. Du coup c’était trop linéaire, avec des ellipses beaucoup trop raides à avaler. Ça manquait de liant, donc d’émotions. Pourtant le fond était là. Mais la forme a mis du temps à se trouver. L’idée de la garde à vue est venue dans un seconde temps : jouer, comme dans Cabossé, sur deux temporalités (présent et flashbacks), pour dynamiser le récit d’une part, casser la chronologie de l’histoire de Berthe, afin de marquer le suspens, et d’utiliser l’inspecteur Ventura, d’autre part, non pas pour faire cracher le morceau à la suspecte, on sait assez vite qu’elle est coupable, mais plutôt comme outil de psychanalyse et de dialogue philosophique sur la moralité des actes de Berthe. En gros, il y a une intrigue d’un côté et l’analyse de l’intrigue de l’autre, un texte et une explication de texte. Ça, c’était assez jubilatoire à écrire.

La tonalité du récit alterne régulièrement entre tragédie et comédie. Pas évident de trouver le bon ton, au bon moment, non ?

Il est évident que plus la scène est dure, plus je vais accentuer le côté dramatique. Par contre, je savais pertinemment que certains « cas » de meurtre seraient traités avec plus de légèreté, soit dans une teinte absurde, soit grand guignol… Et puis l’humour vient principalement de Berthe, version 102 ans, donc de la garde à vue. La grand-mère a tout vu, tout vécu, elle a sa gouaille, l’inspecteur semble ne pas avoir de prise sur elle, c’est un pécheur à l’épuisette qui se bat avec un poisson, et c’est de l’aberration des déclarations de la vieille que naît l’humour le plus jouissif, ainsi que de ses anachronismes. La tonalité du récit, c’est comme du montage au cinéma : si tout est sur le même ton, il n’y a pas de surprises et tu crées l’ennuie. C’est comme faire une scène de d’action super tendue qui dure 30 minutes, au bout de 5, tu regardes ta montre. Si je tire la corde lacrymale trop longtemps, tu vas te mettre à bailler, mais si je te chope au moment où tu baisses la garde avec un peu d’humour, je regagne ton attention, et maintenant que t’es détendu, je te balance un peu de tension/suspens, et tu le prends dans les tripes parce que tu t’y attendais pas. Faut jouer sur les ruptures de rythme, les pauses, les accélérations, comme en musique. Moi, les morceaux de musique au kilomètre, ça me met le palpitant au minimum syndical. Comme j’ai pas envie que mon lecteur comate, et que ça vaut aussi pour moi quand j’écris, je joue sur l’enchaînement des registres, je mixe. Après, comme tu dis, faut bien doser. Ça, une fois de plus, c’est du montage, et de la relecture… jusqu’au bon équilibre. Des fois, ton chapitre, il est trop salé ou trop cramé, comme en cuisine, du coup, t’as plus qu’à recommencer jusqu’à la bonne cuisson.

Tes scènes de dialogues sont particulièrement travaillées (et proprement jouissives). C’est ta casquette de scénariste cinéma qui ressort ?

J’imagine. A l’origine, j’ai eu envie de me frotter à la l’écriture littéraire parce que j’aime les dialogues. J’ai développé une couleur de dialogues dans certains de mes scripts que je voulais retrouver sur papier. J’ai grandi en savourant les dialogues de Bertrand Blier, et d’Audiard bien sûr, mais aussi la poésie de Prévert chez Carné, et puis il y a eu Tarantino. Il a amené un sens du décalage et de la musicalité dans le mot et la punchline, voire dans le monologue, qui s’adapte très bien en français. Les frères Coen sont très forts aussi à ce jeu là. Big Lebowski for ever ! Je me suis nourri de cette musicalité, je l’ai saupoudrée de la verve absurde et irrévérencieuse de Blier, puis j’y ai ajouté ma personnalité (faut pas déconner), ma sensibilité, le reste de ma culture, et ça donne ce résultat. Plein de personnages qui s’expriment avec une verve fleurie et très écrite, parce qu’on n’est pas dans la vraie vie, on a le droit de pousser la mélodie. C’est assez marrant d’avoir autant de voix dans la tête. D’ailleurs la façon de parler de Berthe évolue à travers les années. Des fois quand je relis des passages, j’ai vraiment l’impression que c’est un personnage à part entière qui parle avec sa propre voix. Je ne me souviens pas du tout avoir écrit certains dialogues. C’est peut être ça, la schizophrénie ?

 



Catégories :Interviews littéraires

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