L’île hallucinée – Julien Freu – Interview littéraire : 1 lecture, 5 émotions
Voici une interview en cinq émotions autour de ce roman
En bref
Titre original : L’île hallucinée
Auteur : Julien Freu
Éditeur : Actes sud
Date de sortie : 04 mars 2025
Genres : roman noir et un peu fantastique
Introduction
Une manière différente de découvrir un livre, et son auteur. Où je laisse toute la place à celle qui écrit.
Voici l’interview de Julien Freu au sujet de son roman l’île hallucinée. Il a accepté de jouer le jeu pour une approche tout en sincérité !
Une émotion qui résume la période où le livre a été écrit
L’urgence
Je suis un romancier des quarts d’heures volés, des aubes qui précèdent le réveil de mes filles, des pauses déjeuner expédiées pour me plonger dans mes histoires, pour être enfin seul, face au récit.
J’ai écrit mes deux précédents romans ainsi, par fragments, l’ordinateur posé sur les genoux, dans la voiture entre mes rendez-vous, sur des aires d’autoroute, de camping, dans des bistrots, sur des bancs de cimetière. Avec le timer enclenché sur le téléphone. 15/20 minutes d’arrachement au réel. Quelques centaines de secondes avant que la sonnerie ne me rappelle l’existence d’un ici, et d’un maintenant. Et là, pour la première fois depuis des décennies, j’ai eu du temps pour écrire. Quatre mois de béatitude, de joie traversée l’urgence au ventre. Car je voulais absolument que mon premier jet soit achevé dans ce laps de temps. Je n’ai jamais tenu ma concentration aussi longtemps, j’ai écrit jusqu’à 6 ou 7 heures d’affilée. J’ai adoré ça. Ce livre m’a brûlé les doigts. Ma pensée s’est jetée sur la page. Je pense qu’il en résulte une sensation de vitesse, de propagation de forces, qui donne une certaine couleur à ce roman.
Trois émotions décrivant le roman
L’amour
Car c’est le seul sentiment qui compte, l’unique consolation.
« Toutes les histoires sont des histoires d’Amour », écrivait Robert McLiam Wilson dans son génial « Eureka Street ». C’est exactement ça. On ne saurait parler que d’Amour. Sa puissance, son absence, les dommages et les bénédictions qu’il provoque. L’amour irrigue ce texte.
Mes deux personnages principaux, Anh et Jonas, sont deux enfants de 11 ans quand commence le roman et ils s’aiment depuis qu’ils se sont rencontrés pour leur premier jour de classe, à la maternelle. L’anormalité de ce lien, et son évidence, est interrogé durant tout le livre. Il y a deux phrases, dans « L’île hallucinée », qui éclairent ce que j’ai voulu dire de cette émotion folle, toute puissante. « Tout amour, au final, est imposé », et « Aimer c’est feindre quelque chose de plus grand que soi. »
Il y a dans cette émotion, dans cette magie, quelque chose de l’ordre d’une admirable illusion. Aimer, c’est la plus commune et la plus petite des hallucinations collectives. On croit soudain, à deux, en l’existence d’un « nous » qui emporterait le monde. Les amoureux sont des hallucinés splendides, des fous bienheureux.
L’emprise
C’est le corolaire, le revers de l’Amour. Qui a le pouvoir sur qui ? L’emprise irrigue les rapports entre tous les personnages du livre. La relation entre Anh et Jonas, entre Anh et sa mère, Jonas et son père, entre les deux enquêteurs. L’emprise est un organisme mutant, dynamique, qui est sans cesse contesté, et renouvelé. Nul homme n’est une île. Nous désirons du lien. Nous voulons être attaché à quelqu’un. Ces deux mots, « lien » et « attachement » sont extrêmement ambivalents, non ?
Si les êtres humains sont des générateurs d’emprise, celle-ci s’exerce également dans l’espace et dans le temps. L’île d’Hurlin, par son isolement et sa beauté, provoque une emprise physique sur ses habitants. Ils ne peuvent la quitter, tout éloignement est un arrachement.
De même, je crois que toute époque dans laquelle on vit produit, elle-aussi, une forme d’emprise.
« L’île hallucinée » clôt ma trilogie des années 90, entamée avec « Ce qui est enfoui » (2023) et « Hors la Brume » (2025). Cette décennie, la dernière du millénaire, a été marquée par une foi déraisonnable en l’avenir (on allait voir ce qu’on allait voir, la science allait nous sauver de nous-même, l’an 2000 nous amènerait les voitures volantes et les trains supersoniques), et par un récit qui avait tout d’une hallucination collective : celui de la fin de l’Histoire. Avec l’effondrement du Mur de Berlin, la démocratie de marché allait se répandre comme une trainée de poudre, aucun contre-exemple ne tiendrait, aucune idéologie alternative ne pourrait exister. La mondialisation serait heureuse. Tout irait pour le mieux dans le meilleur des mondes. La chute des tours jumelles du World Trade Center nous a violemment rappelé que l’Histoire n’en finirait jamais, et qu’il y aurait toujours quelqu’un, quelque part, pour incarner la figure du Mal.
« L’île hallucinée » s’achève le 31 décembre 1999, c’est-à-dire au basculement dans le nouveau millénaire, ce moment où l’on a ouvert les yeux, où l’illusion a pris fin. Où l’on a réalisé que toutes les promesses véhiculées par la décennie ne seraient pas tenues.
La beauté
J’ai voulu me plonger dans la beauté de l’île d’Hurlin, la ressentir dans ma peau, sur mes cheveux, avoir son odeur, sa texture. J’ai voulu qu’Hurlin soit traversée par les saisons, brûlée par l’été, laminée par les tempêtes d’automne, magnifiée par la lumière du printemps. J’ai cherché à produire une expérience physique. J’ai voulu que l’écriture soit à la hauteur de ce décor, quelle cherche à pénétrer profondément dans le cerveau du lecteur, qu’elle l’illumine.
Si j’ai raté mon coup, vous pouvez me jeter des pierres. Mais je crois bien avoir touché au but. Hurlin existe. Et quand on referme le roman, on a, il me semble, la sensation de quitter un lieu, plus qu’un livre.
Une émotion face au monde actuel
La sidération
J’ai l’impression que nous vivons dans un roman d’anticipation, une vilaine dystopie, depuis maintenant une bonne dizaine d’années. La sidération succède à l’hébétude. L’époque est invraisemblable, les motifs de stupéfaction s’enchaînent, le monde me frappe au ventre dès que je consulte les actualités.
Il y a, quand on est romancier, deux approches face à cette sidération. C’est ce que j’appelle la dichotomie Camus-Tolkien (ouais, je sais, ça fait intello). Camus a déclaré, en recevant son Nobel : « Nous avons la malchance de vivre une époque intéressante ». La malchance car tout écrivain souhaite en réalité créer son propre monde, s’échapper du réel. Or Camus considérait que son époque était si intéressante qu’il n’avait, par malchance, d’autre choix que d’en faire la matrice de son œuvre.
Tolkien, lui, a écrit une grande partie du « Seigneur des anneaux » (une œuvre hors du monde, qui crée son propre univers, avec ses créatures, sa cosmogonie, ses langues et sa géographie) entre 1939 et 1945. Tolkien a décidé d’en avoir rien à foutre, de l’époque.
Je navigue entre ces deux envies. Maintenant que j’ai fini ma trilogie des 90’s, je me pose la question : dois-je parler de l’époque si malheureusement intéressante dans laquelle nous vivons ? Pour l’instant, je l’ignore. Tout ce que je sais, en revanche, c’est qu’écrire me permet, depuis tout gosse, de me mettre à l’abri des soubresauts du monde. Sans l’écriture, le réel me heurte trop. Sans histoire à raconter, j’ai du mal à tenir debout.
Résumé de l’éditeur
Île d’Hurlin, 1996. En suivant un chien errant dans la lande, Anh et Jonas, onze ans, découvrent le corps sans vie d’un enfant de leur âge. Lorsqu’ils donnent l’alerte, Louen, le chef de la police, blêmit. Le chien que les deux inséparables décrivent n’est autre que le sien… mort vingt ans plus tôt. Sur les lieux, aucune trace du corps. Pas le moindre aboiement. Pourtant un jeune garçon qui correspond au signalement vient d’être porté disparu. Peu après, tous les enfants font le même cauchemar et des meurtres étranges se succèdent. Que se passe-t-il sur l’île d’Hurlin ? Le capitaine Dozert et son coéquipier albinos, le lieutenant Cassio, sont dépêchés sur les lieux pour tenter de tirer au clair cette affaire.
Avec « L’île hallucinée » et son atmosphère d’inquiétante étrangeté auréolée des couleurs du Magicien d’Oz et de l’univers de Lovecraft, Julien Freu explore les lisières de nos perceptions et trace son sillon au cœur des années 90 jusqu’au basculement vers un nouveau millénaire.
Pour aller plus loin
Lien vers ma chronique de L’île hallucinée
Lien vers la page de l’auteur chez son éditeur
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Catégories :1 lecture, 5 émotions - L'interview, Littérature

Merci pour cette interview passionnante !
Merci à toi pour ta curiosité !
Je sens que je vais beaucoup aimer ce bouquin…
en tout cas il ne ressemble à rien de ce que tu as déjà lu 😉
Ce sera ma prochaine lecture !
Merci à vous deux pour ce bel échange 🙏 😘
Un superbe interview qui donne envie, besoin de lire cet auteur. L’amour est le centre de la vie. Et le mal qui nous traverse ne peut qu’être défait dans un temps qui se rapproche trop lentement.
Très bon dimanche
merci pour ce message, oui je trouve cet échange très juste et touchant, bon dimanche !
Superbe, vraiment !