Je suis Romane Monnier – Delphine de Vigan – Chronique littéraire : 1 lecture, 5 émotions

Je suis Romane Monnier – Delphine de Vigan

En bref

Éditeur : Gallimard

Date de sortie : 15 janvier 2026

Genre : Fiction

Curiosité

Le monde bascule, le numérique grignote inlassablement les pages de papier. Les livres perdent de leur substance, gommés par la vacuité de l’instantané. De mots imprimés pour l’éternité, on est passé aux phrases lapidaires qui s’effacent à peine surgies.

L’idée maîtresse du roman m’a immédiatement attiré. Pour avoir adoré Les enfants sont rois, j’avais grand espoir que Delphine de Vigan en propose une vision forte. C’est le cas, Je suis Romane Monnier. Nous le sommes. J’ai compris beaucoup de parcours de la jeune Romane.

Des vies entières tiennent dans un simple téléphone, messages, photos, vidéos, audios, applications, données les plus personnelles. Autant dire que détenir le smartphone d’une autre personne, c’est comme voir une porte s’ouvrir sur son intimité. D’autant plus quand il a été donné de son plein gré, abandonné dans les mains d’autrui. Que feriez-vous de cette ouverture totale sur l’existence d’une inconnue, qu’apprendriez-vous d’elle ? Et de vous ?

La curiosité peut amener à se questionner sur soi-même.

Fascination / embarras

Pour une fois, je vais jongler avec deux émotions opposées, mais imbriquées. Avec cette histoire ancrée dans notre temps, dans nos habitudes. Dans nos pensées, nos secrets, dans la plus grande intimité.

À l’image de Thomas, qui se voit « confier » le téléphone de Romane, sans comprendre pourquoi, on navigue entre fascination et embarras, entre une relation qui se crée à travers l’appareil et un côté voyeuriste qui met mal à l’aise. Une accointance qui se développe au fil des découvertes, au fil des pages d’un livre que l’autrice construit avec talent en s’appuyant sur des réflexions qui portent.

Du coup, la fascination devient plus saine, parce qu’elle aide à se questionner sur sa propre manière de faire, de penser. Et sur son passé, pour ce qui concerne Thomas.

Réflexion

Car, à travers la vie numérique de Romane, l’écrivaine a su faire transpirer des émotions bien réelles. Et donner matière à réfléchir autant qu’à ressentir.

Nos téléphones développent une aliénation, proposent une ubiquité de pseudo-réalités. Nous-mêmes tombons dans l’obsolescence programmée des vies noyées dans l’immense mer numérique.

Qu’est-ce qui peut pousser une personne à abandonner cette existence virtuelle et pourtant si emmêlée avec son quotidien ? Thomas se met à réfléchir, à comprendre sa propre vie à travers celle d’une autre, et à combler sa solitude en se passionnant pour ce qu’il découvre, arrivé à un moment charnière de sa vie, sa fille est partie faire sa propre vie.

Delphine de Vigan a formidablement bien imaginé les tenants et aboutissants d’une telle démarche, en pensant à tout ce qui nous lie à nos téléphones.

Ce n’est en rien un pamphlet, mais bien une juste réflexion sur ces liens. En lui permettant de développer deux personnages terriblement humains et crédibles, dont une qu’on ne découvre qu’à travers ses traces numériques (qui en disent tellement long sur nous).

Je ressors de cette lecture avec un sentiment d’accomplissement, d’avoir vécu et ressenti sans juger, pour comprendre l’autre.

Inspiration

L’autrice a eu le talent de rendre ce puzzle romanesque, si prenant qu’on se prend au jeu parce qu’on s’attache aux deux protagonistes.

D’un côté, celle qui se sent trop en décalage et ne trouve pas sa place, lancée dans une quête désespérée de la vérité à travers les mensonges de la vie (mais existe-t-elle ?). De l’autre, un homme, lui aussi las de la comédie sociale, qui cherche un nouveau souffle à quarante-sept ans.

L’écrivaine a été joliment inspirée par cet échange à distance, et cette jungle numérique à explorer. L’œuvre formelle, réalisée à travers différents types de langage, est aussi maîtrisée que prenante. Un travail de construction épatant, qui tient en haleine et touche de vraies cordes sensibles, sans effets de manche.

Note personnelle

Cette plongée dans l’intime aura imprimé des émotions au lecteur que je suis, en empathie. Les empreintes numériques nous apprennent tellement de choses sur nous-mêmes.

Et puis, cette quête de soi en miroir fait parfaitement sens, et ces portraits nous parlent. L’examen de leurs vies, lucide mais sans jugement, donne une vraie valeur à cette histoire qui parle de femmes et d’hommes d’aujourd’hui autant que d’attaches aux nouvelles technologies. En posant des questions essentielles, sans trancher, mais en nous invitant à reprendre possession de nos vies.

Je suis Romane Monnier est un roman miroir, qui nous rappelle que derrière chaque écran se cache une vie. Delphine de Vigan nous dit que, peut-être, la vraie déconnexion commence par le courage de regarder nos traces en face. Des traces que je garderai en mémoire.

Résumé éditeur

« Les gens ne comprennent pas. Ils pensent que j’exagère. Mais en fait, je cherche quelque chose qui a disparu. Quelque chose de pur, de limpide… qui n’existe plus. »

Qui est Romane Monnier ? D’elle, il ne reste qu’un téléphone portable. Des notes, des messages, des souvenirs, des enregistrements, autant de traces confiées à un inconnu, un samedi soir dans un bar.

Pour aller plus loin

Entretien avec Delphine de Vigan sur le site de Gallimard

Lien vers la page du roman chez l’éditeur


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Catégories :1 lecture, 5 émotions, Littérature

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13 réponses

  1. Aude Bouquine – « Lire c’est pouvoir se glisser sous différentes peaux et vivre plusieurs vies. » Ici, je lis, je rêve, je parle de mes émotions de lectures, avec des mots. Le plus objectivement possible. Honnêtement, avec respect. Poussez la porte. Soyez les bienvenus dans mon univers littéraire.

    Un roman très éclairant sur notre rapport au téléphone. Et cela fait réfléchir !

  2. Je me souviens très bien de ce qu’Aude avait écrit. C’est bien que tu aies suivi son chemin. Merci à toi pour le partage 🙏 🥰

  3. Un roman que je vais découvrir prochainement. J’avais été très secouée par « Les enfants sont rois « ,qui abordait une autre facette de la dépendance au regard des autres via les réseaux sociaux, je pense que Romane Monnier m’accrochera autant que toi.

  4. belette2911 – Grande amatrice de Conan Doyle et de son "consultant detective", Sherlock Holmes... Dévoreuse de bouquins, aussi ! Cannibal Lecteur... dévorant des tonnes de livres sans jamais être rassasiée, voilà ce que je suis.

    Comment ça, tu es Romane Monnier ? Je pensais que tu étais Gruz du blog émotions 😆

    • Yvan – Strasbourg – Qui suis-je : homme, 57 ans, Strasbourg, France

      J’ai des talents cachés 😉

      • belette2911 – Grande amatrice de Conan Doyle et de son "consultant detective", Sherlock Holmes... Dévoreuse de bouquins, aussi ! Cannibal Lecteur... dévorant des tonnes de livres sans jamais être rassasiée, voilà ce que je suis.

        En effet, madame ! 😆

  5. Caroline - Le murmure des âmes livres – Lectrice enthousiaste et éclectique, je lis de tout, partout et sur tout type de support.

    C’est un roman qui m’a beaucoup touchée, d’autant que je l’ai lu en audio et que la voix de Romane est percutante.

  6. Lilou – Passionnée d’égyptologie, amoureuse du Québec, adore les arts et la culture, lectrice compulsive, chroniqueuse...

    J’avais bien aimé « Les enfants sont rois »… je ne sais pas encore si je vais lire celui-ci, même si tu donnes très envie ! Merci à toi

  7. Collectif Polar : chronique de nuit – Simple bibliothécaire férue de toutes les littératures policières et de l'imaginaire.

    Tiens celui-ci, on ,n’en a parler au Kawa littéraire

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