Ici – Johana Gustawsson et Thomas Enger – Chronique littéraire : 1 lecture, 5 émotions

Ici – Johana Gustawsson et Thomas Enger – Chronique littéraire : 1 lecture, 5 émotions

En bref

Éditeur : Calmann-Lévy

Date de sortie : 04 février 2026

Genre : Thriller

Confiance

Les auteurs comme Johana Gustawsson ne sont pas légion. Une personne lumineuse, un parcours multiculturel, un talent fou, un travail de chaque instant. Et une empathie qui se dégage de tous ses écrits. Elle est du genre partageuse, les émotions sincères qui se dégagent de ses histoires lient rapidement les lecteurs à elle, renforcent irrémédiablement l’envie de partager son parcours. Et de comprendre ses personnages complexes, de s’associer aux déchirants bouleversements qu’elle nous raconte. Avec, j’insiste, cette empathie qui marche dans les deux sens.

Alors, la collaboration avec Thomas Enger qui s’est fait jour, avec cette mutualisation pour mieux entrer dans la psyché des protagonistes, promettait d’être emballante.

Sans surprise, le résultat est à la hauteur des attentes. La confiance allouée à ce duo est largement récompensée en se plongeant dans Ici.

Curiosité

L’attention et le curseur de la curiosité poussés au maximum, je me suis lancé dans cette lecture avec autant de confiance que d’appétit.

Il faut dire que les annonces étaient alléchantes, entre une virée en Norvège, et un nouveau personnage récurrent aux dons étonnants pour décrypter les gens. On appelle ça une comportementaliste, capable de déceler la vérité et le mensonge à travers les gestes et les attitudes. Ce n’est en rien une facilité imaginée par les deux écrivains, mais bel et bien une science du langage corporel insuffisamment utilisée.

Cette curiosité vient aussi de cette écriture à quatre mains. Un exercice d’équilibriste où la confiance doit être totale entre les deux animateurs, sans se marcher sur les pieds. L’exercice est assez répandu dans la littérature scandinave, et on connaît quelques autres cas souvent le fait de couples dans la vie (Nicci French ou Jérôme Camut et Nathalie Hug, par exemple).

La Française et le Norvégien ont compris qu’ils partageaient les mêmes valeurs, les mêmes envies, les mêmes buts. Sur une idée que Johana mûrissait depuis le début de sa carrière, Gustawsson s’est penchée sur les passages autour de Kari Voss, la comportementaliste, Enger s’est attelé au reste.

On se plonge vite dans cette histoire, sans sentir qui fait quoi, sans que les coulisses de cette création ne polluent le plaisir de lecture. Et comme le récit est maîtrisé à la perfection et l’intrigue prenante, les ingrédients étaient réunis pour que la sauce prenne.

Mémoire

Le roman s’appuie sur une double approche de la psychologie. Outre les passionnants passages sur l’analyse du langage corporel, l’autre thématique tourne autour de la mémoire. Et elle est encore plus fascinante.

Il est question de mémoire émotionnelle, mais aussi de questionner la fiabilité des souvenirs. Les recherches poussées de Johana Gustawsson à ce sujet crédibilisent l’approche, donnent du sens et de la profondeur au récit.

À en être déstabilisant, l’être humain s’appuyant profondément sur la mémoire individuelle et collective pour soutenir qui il est et d’où il vient. Alors, quand ces fondations sont ébranlées, fissurées, le doute s’instille dans chaque pore de l’existence.

Là encore, cette idée sert autant à donner de l’ampleur à l’intrigue et aux personnages qu’à donner matière à réflexion sur la condition humaine, ses propres remembrances et réminiscences. Captivant, et perturbant. Je dirais même terrifiant…

Tourment

Loin de l’enquêtrice forte, l’excellente idée des deux auteurs est de partir d’une femme brisée par la disparition de son fils sept ans plus tôt, et directement impliquée dans l’enquête qu’elle mène en parallèle de l’officielle. Elle est dans l’hypervigilance concernant les autres, mais n’est pas dans le contrôle d’elle-même. Un personnage qu’on désire connaître et comprendre dès les premières lignes. Empathie.

Ses tourments questionnent autant qu’ils touchent, parce que ses réactions sont profondément, intensément humaines. Ils servent l’histoire autant qu’à donner du coffre au personnage.

Les souffrances et secrets familiaux sont au cœur de ce livre. Pour avoir lu tous ceux de Johana Gustawsson je n’en suis pas surpris. Alliée à son acolyte norvégien, et creuse les recoins et replis de plusieurs familles, avec la sensibilité psychologique qu’on lui connaît.

Accomplissement

C’est une virée dépaysante en Norvège, qui permet d’emprunter les chemins quotidiens de plusieurs familles, une immersion sociologique instructive. C’est surtout une réussite en matière d’approche psychologique, en toute sensibilité, loin des effets outranciers de beaucoup de thrillers actuels. Même si, croyez-moi, vous aurez votre lot de surprises, à l’image de la toute fin à tomber à la renverse.

Kari Voss est une personnalité attachante, parce que présentée avec ses failles et ses doutes, de manière humaniste.

L’intrigue tient bien la route, comme des murs solides qui tiennent la bâtisse, mais qui laissent suinter les émotions. De la belle ouvrage.

Il y a clairement matière à continuer sur cette lancée, ça tombe bien les deux auteurs ont déjà tout en tête pour une trilogie qui mettra en scène ce personnage et ses talents étonnants.

Même si ce n’est pas le roman le plus original de Johana Gustawsson, on peut le voir comme une sorte d’accomplissement, par cette réalisation à quatre mains parfaitement maîtrisée, au point qu’elle sera traduite en 40 langues. Ça en dit long sur la qualité de l’ensemble.

Note personnelle

Les deux compères du moment ont construit un thriller calibré, avec les codes attendus des suspenses scandinaves, mais sans la froideur qu’on peut y trouver souvent. A l’image des autres livres de la romancière française (je n’ai jamais eu l’occasion de lire Thomas Enger), on y retrouve cette humanité qui me touche tant, à la fois cette douceur et cette noirceur familiale.

Un petit conseil, consacrez-lui le temps qu’il mérite, prenez même quelques notes sur les noms des personnages pour vous y retrouver entre les membres des différentes familles. Vous en profiterez d’autant mieux.

Je lis de moins en moins de romans de ce genre, saturé des mêmes histoires et d’une impression qu’on préfabrique de plus en plus les constructions. Je n’ai jamais ressenti cela lors de cette lecture, voilà qui résume bien cette consécration d’une histoire folle entre deux auteurs qui se sont bien trouvés.

Si vous cherchez un thriller qui sait y faire mais qui ne triche pas, qui sait faire parler les émotions sans surjouer, c’est Ici et maintenant qu’il faut être.

Résumé éditeur

Kari Voss, brillante comportementaliste spécialiste du langage corporel, travaille avec la police d’Oslo. Dévastée par la disparition de son fils sept ans plus tôt, elle s’est plongée dans sa vie professionnelle pour avancer.
 
Pourtant sa douleur est ravivée quand deux adolescentes sont assassinées dans une maison de vacances au bord d’un fjord. Eva et Hedda étaient les meilleures amies du fils de Kari. Le suspect, Jesper, à l’époque un petit garçon timide, était le quatrième de leur bande. Il a avoué.
 
Par son métier, par son instinct, Kari est celle qui voit ce que les autres ne voient pas. Dans cette affaire, les parents, les amis, les voisins, les victimes même semblent avoir quelque chose à cacher. Malgré les preuves accablantes, Kari est persuadée que l’histoire est bien différente de la version officielle, et, seule contre tous, elle va tenter de le prouver.
 
Car ici, tout le monde ment…

Pour aller plus loin

La page du roman sur le site de Calmann-Lévy

Le site internet de Johana Gustawsson


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Catégories :1 lecture, 5 émotions, Littérature

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21 réponses

  1. Aude Bouquine – « Lire c’est pouvoir se glisser sous différentes peaux et vivre plusieurs vies. » Ici, je lis, je rêve, je parle de mes émotions de lectures, avec des mots. Le plus objectivement possible. Honnêtement, avec respect. Poussez la porte. Soyez les bienvenus dans mon univers littéraire.

    Nous sommes en tous points d’accord. Un roman tout à fait passionnant sur le mémoire et les souvenirs. Notre cerveau nous trompe…
    Une très belle réussite.

  2. Vise un peu le traquenard dans lequel je me suis fourrée toute seule comme une grande 😁 Les deux pieds dedans, là, non ICI. Vais déjà lire « les morsures du silence ».
    Merci à toi pour le partage de la chronique 🙏 😘

  3. rien que le sang qui coule de la couverture me détournerait du livre …. s’il n’y avait pas votre plume alerte ; je n’aime pas les thrillers construits comme un jeu d’échecs … pour nous mener en bateau ; par contre, celui ci a la qualité fondamentale de s’attacher aux humains. Je vais réserver un des livres de cette autrice. Encore une fois, une chronique attachante. Merci.

    • Yvan – Strasbourg – Qui suis-je : homme, 57 ans, Strasbourg, France

      Ce livre ne déborde pas de sang, ce n’est pas le genre, tout est dans la psychologie (et c’est bien plus dérangeant)

  4. belette2911 – Grande amatrice de Conan Doyle et de son "consultant detective", Sherlock Holmes... Dévoreuse de bouquins, aussi ! Cannibal Lecteur... dévorant des tonnes de livres sans jamais être rassasiée, voilà ce que je suis.

    Il est sur ma pile, j’avais adoré « les morsures du silence ». 😉

    • Yvan – Strasbourg – Qui suis-je : homme, 57 ans, Strasbourg, France

      je n’en doutais pas 🙂

      • belette2911 – Grande amatrice de Conan Doyle et de son "consultant detective", Sherlock Holmes... Dévoreuse de bouquins, aussi ! Cannibal Lecteur... dévorant des tonnes de livres sans jamais être rassasiée, voilà ce que je suis.

        C’est bien, tu me connais et du ne doutes pas de moi 😆

        • Yvan – Strasbourg – Qui suis-je : homme, 57 ans, Strasbourg, France

          Je n’ai aucun doute sur tes capacités !

          • belette2911 – Grande amatrice de Conan Doyle et de son "consultant detective", Sherlock Holmes... Dévoreuse de bouquins, aussi ! Cannibal Lecteur... dévorant des tonnes de livres sans jamais être rassasiée, voilà ce que je suis.

            Normal, elles sont peu nombreuses 😆

  5. Lilou – Passionnée d’égyptologie, amoureuse du Québec, adore les arts et la culture, lectrice compulsive, chroniqueuse...

    J’ai bien l’intention de le lire, « Les morsures du silence » a été un coup de cœur l’an dernier… Merci pour ta chronique qui me donne encore plus envie… tentateur est ton nom… 😉 🙂

  6. Ta note personnelle m’a totalement convaincu, lassé que je suis également par des histoires qui se ressemblent toutes, avec un ton formaté. Merci pour ce possible beau moment de lecture.

  7. C’est bizarre, n’est il pas ? 🙃

  8. Collectif Polar : chronique de nuit – Simple bibliothécaire férue de toutes les littératures policières et de l'imaginaire.

    J’ai adoré, et une nouvelle fois l’écriture de Johana m’a enthousiasmé.
    J’adore l’humanité qui ressort de ce puissant thriller !

Rétroliens

  1. Ici : Johana Gustawsson et Thomas Enger 🇳🇴 | The Cannibal Lecteur
  2. Johana Gustawsson & Thomas Enger – Ici | Sin City

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