Le prince des marées – Pat Conroy – Chronique littéraire : 1 lecture, 5 émotions

Le prince des marées – Pat Conroy

En bref

Éditeur : Albin Michel / Le livre de poche

Date de sortie : 06 novembre 2019 (pour la traduction révisée)

Genre : Fiction, drame familial

Gratitude

J’ai lu Le prince des marées parce qu’il est le livre de chevet d’une amie très chère. Je ne pourrai jamais la remercier assez de m’avoir poussé à y plonger. Il y a des livres qui laissent une marque indélébile, Celui-ci en fera partie, sans aucun doute.

Ce livre m’a nourri, intensément, intimement. Il a nourri mon temps, mes entrailles, mes neurones et mes synapses, mon âme. Le genre de texte qui donne envie d’écrire un panégyrique sans fin. Je vais tenter de me contenir.

Ce roman brille de mille feux, brûle de l’intérieur. Tant d’éclat, une telle effulgence, qu’on reste ébloui devant cette intensité émotionnelle et cette beauté stylistique.

Patience

Un pavé, 750 pages, des paragraphes denses, voilà qui peut faire peur à certains lecteurs. Pat Conroy prend son temps, et demande au lecteur d’en faire autant. Mais pourtant jamais, oh grand jamais, je ne me suis ennuyé, tant les événements racontés sur la vie de cette famille dysfonctionnelle au possible sont prenants.

Cela tient aux souvenirs passionnants, éprouvants, émouvants, racontés par le narrateur, l’un des membres de la fratrie. Et surtout au talent et à la qualité de plume d’un écrivain en état de grâce.

Les échanges électrisants entre Tom et la psychiatre de sa sœur, qui servent de liant à l’histoire, se déroulent au départ sans aménité, chacun tentant de marquer son territoire, de ne pas perdre sa place. Les autres passages du livre sont portés par une langue sublime, travaillée et extrêmement riche, sans que l’attention ne faiblisse jamais.

Deux manières de décrire le passé et le présent de cette famille si captivantes qu’elles méritent qu’on leur accorde notre patience. Ce qu’offre le roman en retour n’a pas de prix.

Tendresse

j’ai ressenti une tendresse infinie pour cette fratrie, ces trois personnages inoubliables qui ont tant souffert, que l’on découvre à travers leurs fêlures. Leurs convictions aussi, leur amour mutuel, même si la vie fait tout pour tenter de briser les liens infrangibles qui existent entre eux.

J’ai ressenti tant d’émotions pour Tom, Savannah et Luke Wingo, de l’amour, de la compréhension. De la commisération aussi.

Tom, le narrateur principal, est un personnage surprenant. Il communique beaucoup par son humour souvent grinçant, parfois espiègle, sacrément piquant, clairement cabochard. Jubilatoire.

C’est son système de défense pour cacher une douleur térébrante, qui le transperce, et qui m’a, moi aussi, perforé le cœur.

Ses séances avec la psy servent à exsuder tout ce qu’il a en lui et permettre à l’auteur de développer des personnages incroyables, complexes mais toujours crédibles. De quoi inscrire ces deux frères et cette sœur dans mon panthéon des protagonistes de romans les plus illustres.

Réflexion

Ce livre a été publié en 1986, une époque qui semble à la fois lointaine et proche. Pourtant, il n’a pas pris une ride, comme si ses aspects psychologiques, humanistes et sociétaux étaient intemporels. Les passages parlant, par exemple, du féminisme ou encore de la psychiatrie pourraient avoir été écrits aujourd’hui.

Ça tend à la réflexion sur les valeurs (ou leur absence) qui régissent le monde autant que ceux d’une famille problématique.

Le roman tient du devoir de mémoire familial, le dialogue cathartique avec la psy permet de mettre en lumière la manière dont Tom supporte ses malheurs avec une certaine longanimité. L’auteur est généreux dans tous les pans de son récit.

L’écriture sublime (j’insiste sur ce mot), ce mix de passages très travaillés et de conversations pleines de punch, pousse à la réflexion (jusqu’au deux derniers mots du livre !), sans jamais trahir les émotions.

Émotions

Toutes, entremêlées, puissantes, vibrantes, violentes, glaçantes. Tant d’émotions ressenties qu’il serait faire injure à ce roman de n’en retenir qu’une.

Pat Conroy arrive à faire surgir constamment du romanesque tout en gardant toujours les racines bien ancrées dans la terre, sans surjouer. Jamais larmoyant ni tombant dans le pathos, il déploie un texte d’une richesse folle, plein de sensibilité, transporté avec subtilité par son écriture transcendante.

En termes d’approche psychologique, le texte est d’une profondeur incroyable. En ce qui concerne les épisodes de vie des Wingo j’ai vécu un véritable ascenseur émotionnel, comme rarement. À en avoir le souffle coupé, en passant 15 jours de lecture à leurs côtés, à les sentir vivants.

Le roman est une tragédie qui reste toujours au niveau de l’humain, c’est sa grande force.

Note personnelle

Voilà un roman qui permet de jeter un regard lucide sur le Sud des USA, sans tomber dans la caricature. Il montre qu’il existait (et existe sans doute encore) une haine réciproque entre le Sud et les mégalopoles (illustrées ici par New York).

De voir aussi, à travers les souvenirs de Tom, ce racisme tellement ancré dans les mœurs du Sud, au point qu’il faisait partie intégrante d’une manière d’être. Mais à côté de ça, l’amour des habitants pour leurs contrées, la nature, est profondément touchant.

Au-delà de ce contexte, la façon dont Pat Conroy parle avec force du cercle familial, du clan Wingo, et de la violence physique et psychologique vécue par les enfants, font que son texte ne peut que laisser des traces en mémoire, faire réfléchir, et bouleverser par les liens inaltérables de cette fratrie.

Dans le flot de livres qui parlent de la famille, Le prince des marées se présente comme une acmé. Les bandeaux rouges qui habillent nombre de romans sont souvent galvaudés, portant des mots exagérés, souvent inauthentiques. Ici, l’éditeur annonce « Un chef-d’œuvre de la littérature américaine ». Force est de constater que, cette fois, ces mots sont parfaitement justes et mérités. C’est le genre de texte immarcescible, qui traverse les décennies, les générations.

Pour vous sortir du flot de nouveautés publiées, parfois insipides, je vous appelle avec force et émotion à venir jeter un regard en arrière, à vous poser, à sortir de votre quotidien pour vous immerger dans l’histoire de cette famille. Et partager ces leçons de vie. Une telle expérience littéraire ne se présente que quelques fois dans une vie de lecteur.

Résumé éditeur

Dans le sillage des grands noms de la littérature du Sud des États-Unis, Pat Conroy s’est imposé en 1986 avec un chef-d’œuvre, Le Prince des marées, aujourd’hui réédité dans une traduction révisée. Au cœur des somptueux paysages maritimes de la Caroline du Sud, cette « histoire d’eau salée, de bateaux et de crevettes, de larmes et de tempêtes » fouille la mémoire d’une famille troublée, dans un Deep South encore marqué par la ségrégation raciale.
Tom, Luke et Savannah Wingo ont été élevés à la dure, entre joies et tragédies, par un père pêcheur de crevettes, alcoolique et violent, et une mère fantasque et mythomane. C’est cette vie-là que va raconter Tom à la psychiatre Susan Lowenstein après  la énième tentative  de suicide de sa sœur, désormais installée à New York. Pour aider la thérapeute à sauver Savannah, Tom accepte de se replonger dans les souvenirs d’une enfance marquée par un terrible secret. Ses confessions, empreintes d’humour et d’émotion, vont faire revivre la bouleversante saga du clan Wingo. Et peut-être leur offrir à tous une chance de rédemption.

Pour aller plus loin

La page de l’auteur sur le site d’Albin Michel


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Catégories :1 lecture, 5 émotions, Littérature

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20 réponses

  1. Aude Bouquine – « Lire c’est pouvoir se glisser sous différentes peaux et vivre plusieurs vies. » Ici, je lis, je rêve, je parle de mes émotions de lectures, avec des mots. Le plus objectivement possible. Honnêtement, avec respect. Poussez la porte. Soyez les bienvenus dans mon univers littéraire.

    Nous sommes bien d’accord : n’est pas chef-d’œuvre qui s’autoproclame ou ceux qui l’écrive à tout va. En voici un sous bien des aspects que tu décris fort bien. Il sera aussi sur sa table de nuit ♥️

    • Yvan – Strasbourg – Qui suis-je : homme, 57 ans, Strasbourg, France

      Et je me dois de te le dédier avec force et te remercier pour ce conseil (insistant) 😉

      • Aude Bouquine – « Lire c’est pouvoir se glisser sous différentes peaux et vivre plusieurs vies. » Ici, je lis, je rêve, je parle de mes émotions de lectures, avec des mots. Le plus objectivement possible. Honnêtement, avec respect. Poussez la porte. Soyez les bienvenus dans mon univers littéraire.

        La fille qui ne lâche rien 😂

  2. Ce roman est dans ma PAL depuis un bout de temps. J’ai lu du même auteur « Charleston Sud » qui m’a plu mais je l’ai trouvé un peu… je ne sais pas, un peu formaté, trop gentil… Il faut que je redonne une chance à cet auteur.

  3. Bonjour,
    Un immense coup de cœur pour moi aussi. Il requiert certes de la patience, mais d’un autre côté on aimerait qu’il ne se termine jamais…
    Ingannmic (https://bookin-ingannmic.blogspot.com/)

  4. Caroline - Le murmure des âmes livres – Lectrice enthousiaste et éclectique, je lis de tout, partout et sur tout type de support.

    Comme toi, j’ai beaucoup aimé ce roman et ces personnages qui m’ont accompagnée longtemps et continuent de m’accompagner. Mais tu vois, je n’avais pas réalisé que le livre avait été écrit en 1986. Je le pensais plus récent.

    • Yvan – Strasbourg – Qui suis-je : homme, 57 ans, Strasbourg, France

      Ces personnages sont incroyables, oui impossible de les oublier. 1986 oui, c’est étonnant parce que le livre n’a pas vieilli

  5. Je pense que c’est la première fois que je lis une telle chronique, aussi enthousiaste et dithyrambique. On te sent littéralement subjugué 😍. Merci à toi pour le partage 🙏 😘

    • Yvan – Strasbourg – Qui suis-je : homme, 57 ans, Strasbourg, France

      Peut-être pas la première fois :-). Mais oui, je suis dithyrambique ! Quel bonheur d’être ainsi subjugué, comme tu le dis

  6. belette2911 – Grande amatrice de Conan Doyle et de son "consultant detective", Sherlock Holmes... Dévoreuse de bouquins, aussi ! Cannibal Lecteur... dévorant des tonnes de livres sans jamais être rassasiée, voilà ce que je suis.

    Voilà pourquoi j’aime lire la littérature de hier, d’il y a longtemps, d’un temps que les moins de 40 ans ne peuvent pas connaître. Pat Conroy et son roman sont dans ma PAL, et je pense qu’il serait temps que je lui fasse prendre l’air durant les vacances d’été. Mais j’ai toujours peur de passer à côté d’un grand roman, que tout le monde a adoré, sauf moi, pauvre belette cannibale :p

    J’espère que je serai raccord avec ta belle chronique (mais je ne saurai jamais en parler aussi bien que toi).

    • Yvan – Strasbourg – Qui suis-je : homme, 57 ans, Strasbourg, France

      J’ai prévu un article à ce sujet, et j’espère aussi que tu apprécieras cette lecture !

      • belette2911 – Grande amatrice de Conan Doyle et de son "consultant detective", Sherlock Holmes... Dévoreuse de bouquins, aussi ! Cannibal Lecteur... dévorant des tonnes de livres sans jamais être rassasiée, voilà ce que je suis.

        Je croise les doigts ! 😉

  7. Lilou – Passionnée d’égyptologie, amoureuse du Québec, adore les arts et la culture, lectrice compulsive, chroniqueuse...

    wahou !! ça c’est une chronique qui déchire !!! Bien, m’sieur, je note tout de suite ! 😉 merci pour cet enthousiasme et cet amour des livres que tu sais si bien partager ! 🙂

  8. Qu’est ce que je l’avais aimé ce roman. Il m’avait bouleversée. Un conseil à toutes et tous « Sortez-le de votre PAL » !!
    Merci Yvan pour ce rappel.

  9. Collectif Polar : chronique de nuit – Simple bibliothécaire férue de toutes les littératures policières et de l'imaginaire.

    Un de nos livres de chevée ici à la maison.
    On est fans !

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