Les Aléas de l’immortalité – Jaroslav Kalfar

Penser le futur est devenu l’exercice à la mode. Je me prends à ce jeu, j’aime plonger dans les perspectives imaginées par un auteur, quand elles font sens. C’est clairement le cas avec Les Aléas de l’immortalité de Jaroslav Kalfar.

Pour qu’un tel livre fonctionne, il faut une vision, des personnages qui ont une histoire, mais aussi des sujets forts à traiter. Et du talent. Ça tombe bien, l’auteur d’origine tchèque en a à revendre.

Parcours

Je suis admiratif de ces personnes qui arrivent à se construire malgré un chamboulement de vie. Kalfar est arrivé aux USA à l’âge de 15 ans, sans parler la langue, et sort son premier roman en anglais à moins de 30 ans en 2017. Un astronaute en Bohême est adapté en 2024 par Netflix (Spaceman, avec Adam Sandler, excusez du peu). Son parcours personnel a imprimé nombre d’émotions de ce roman, à n’en pas douter.

Ce deuxième roman démontre à nouveau la propension de l’auteur à imaginer des intrigues universelles qui regardent vers le futur tout en intégrant ses racines tchèques.

Se libérer

Voilà ce que je recherche dans un livre, une approche originale qui ne se laisse pas enfermer dans une case. Le roman est à la fois une fiction spéculative, terre-à-terre tout en flirtant avec le fantastique, un récit historique, une satire politique et un vrai suspense. Un tout-en-un qui a l’intelligence de ne pas s’éparpiller et qui offre beaucoup de matière à réflexions (à l’image de la fin, puissante au possible).

Les années 2030, demain. Adéla survit tant bien que mal en République tchèque. L’annonce d’une maladie incurable la pousse vers les États-Unis (plus vraiment unis…) pour retrouver sa fille abandonnée à la naissance. Le roman sera la scène de ces retrouvailles dans un contexte compliqué, mais aussi le terrain pour se souvenir de son passé (les années 80 principalement).

Éteinte

Le début du livre suit cette vieille femme éteinte par un système plombant, alors qu’on découvrira par la suite qu’elle fut une activiste politique qui rêvait de changer le monde. Un monde qui demain s’effondre.

« J’apprenais encore à ne pas céder à la panique devant de tels changements, car je ne m’étais jamais habituée à la vitesse à laquelle le monde progressait tout en régressant. Depuis ma naissance, j’avais vu la résurgence des agressions russes menacer mon continent, la résurrection du fascisme mondial alimentée par internet, ainsi que la Réappropriation américaine, chaque révolte servant de catalyseur à l’extrémisme ; et pendant ce temps, les tragédies dans un pays donné provoquaient une réaction en chaîne à travers le monde ».

Quête ultime

Les changements climatiques ont violemment redessiné le monde (la Floride est sous l’eau, abandonnée). L’Amérique est repliée sur elle-même, avec l’arrivée au pouvoir en 2024 du « Gouvernement de la Réappropriation », totalitaire et xénophobe. Les droits des citoyens ont été mis au placard, mis sous surveillance constante. L’assaut du Capitole en 2021 n’en était que les prémisses.

Jaroslav Kalfar a beaucoup réfléchi à cet avenir, il sait aussi qu’il en force le trait pour mieux faire prendre conscience des risques à venir. Les grandes entreprises ont tous les pouvoirs et elles se sont lancées dans la quête ultime, celle de l’immortalité. La fille d’Adéla est une scientifique renommée dans ce domaine. L’immortalité est-ce bien raisonnable ?

Passé – futur

Cette recherche de l’infini sera au cœur de l’histoire. Et vous n’imaginez pas ce qui vous attend, très rapidement, avec un retournement de situation inattendu et sacrément surprenant.

Adéla va disparaître, d’une certaine façon, tout en restant omniprésente, la voix du roman. Un exercice d’équilibriste que l’auteur maîtrise, avec de longs moments de retour vers le passé souvent intéressants, mais parfois un peu longs par rapport à l’action qui se déroule (mon bémol qui ne ternit pas l’impression générale très positive).

Adéla a vécu plusieurs vies, le roman est l’occasion de découvrir son côté obscur, mais aussi de questionner la manière de garder son identité et une certaine liberté lorsque l’on est enfermé dans un régime totalitaire.

Chamboulements

De nombreux moments sont particulièrement forts, comme quand l’auteur décrit ce qu’est être un travailleur vivant la crise, ou ce qu’est le lien du sang. Et ces chamboulements qui parlent de nos peurs. Avec souvent les souffrances comme point d’ancrage.

Cette mère et cette fille (le fils aussi, la grand-mère également) sont des portraits marquants parce qu’ils sonnent vrais. L’écrivain s’est largement inspiré de sa mère et de sa grand-mère pour imaginer les personnages féminins du livre.

Avec un style incisif et parfois sarcastique, souvent débordant d’émotions, ce récit est aussi prenant que portant à la réflexion. Le pire n’est pas toujours certain, mais il est fortement possible, et le vrai sens de la vie mérite qu’on se questionne, tout comme Les Aléas de l’immortalité. Jaroslav Kalfar est un auteur surprenant, qui sait se projeter, qui a des choses à dire et qui sait raconter des histoires qui comptent et touchent.

Yvan Fauth

Sortie : 05 juin 2024

Éditeur : Calmann-Lévy

Genre : Anticipation

Prix : 22,90 €

4ème de couverture

Adéla, atteinte d’une maladie incurable, quitte sa République tchèque natale pour renouer avec sa fille, Tereza, adoptée par un couple d’Américains à sa naissance. Arrivée à New York, Adéla découvre une ville et une société transformées. Depuis
des élections catastrophiques en 2024, le pays vit sous le régime totalitaire du « Gouvernement de la Réappropriation », les frontières sont pratiquement fermées et la surveillance est omniprésente.
Tereza, une chercheuse qui travaille d’arrache-pied dans une entreprise pour rendre la vieillesse et la mort obsolètes, se réjouit de tisser des liens avec sa mère. Mais avant que Tereza puisse la soigner, Adéla disparaît dans des circonstances mystérieuses. Pour Tereza, cette perte est insupportable : elle
se lance donc dans une quête acharnée pour la retrouver et découvrir la vérité.

À la fois percutant, fantastique et décalé, Les Aléas de l’immortalité offre une vision dystopique d’un avenir très – même trop – plausible.


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Catégories :Littérature

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6 réponses

  1. Cette lecture t’a inspiré dis donc. Merci à toi pour la chronique 🙏 😘

  2. Aude Bouquine – « Lire c’est pouvoir se glisser sous différentes peaux et vivre plusieurs vies. » Ici, je lis, je rêve, je parle de mes émotions de lectures, avec des mots. Le plus objectivement possible. Honnêtement, avec respect. Poussez la porte. Soyez les bienvenus dans mon univers littéraire.

    Très curieuse de ce roman en effet. Il en fallait un point défricher 😉

    • Aude Bouquine – « Lire c’est pouvoir se glisser sous différentes peaux et vivre plusieurs vies. » Ici, je lis, je rêve, je parle de mes émotions de lectures, avec des mots. Le plus objectivement possible. Honnêtement, avec respect. Poussez la porte. Soyez les bienvenus dans mon univers littéraire.

      Pour pas Point

    • Yvan – Strasbourg – Qui suis-je : homme, 58 ans, Strasbourg, France

      C’est étonnant, vraiment.

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