Pourquoi lire un classique de la SF aujourd’hui ? Demain les chiens – Clifford D. Simak
Chacun trouvera ses propres motivations, mais il est certain que se plonger de temps en temps dans un classique de la SF présente beaucoup d’intérêt. Pour moi, pas parce que c’est un classique en soi, mais pour remettre le roman à l’épreuve du présent et s’étonner de ce qui reste d’actualité, au-delà d’un aspect désuet.
C’est comme visiter un musée des futurs imaginés, se rendre compte que certains auteurs avaient déjà compris bien des choses, il y a longtemps. Une manière de prendre du recul sur notre quotidien.
Demain les chiens de Clifford D. Simak est un bon exemple.
Il s’agit d’un recueil de nouvelles qui se parlent, se suivent, s’entrechoquent. Les huit textes originaux ont été publiés entre 1944 et 1951 pour ensuite être réunis et reliés par des introductions canines pour former City (le titre original) en 1952. La nouvelle « Épilogue » a été écrite en 1973, plus de vingt ans plus tard. J’ai lu la version proposée en 2013 par les éditions J’ai lu, avec une nouvelle traduction française de Pierre-Paul Durastanti, une postface de Simak et une analyse de Robert Silverberg.
Pourquoi lire Demain les chiens aujourd’hui ?
Pour regarder notre présent depuis le passé
Lorsque Simak a écrit son premier texte, la Seconde Guerre mondiale n’était même pas terminée, Hiroshima et Nagasaki n’ont pas encore eu leurs bombes, l’écologie n’avait pas encore de vrai fondement politique et social.
Et pourtant, certaines préoccupations de Simak paraissent étonnamment actuelles. Certaines idées, certaines peurs (le nucléaire, la technologie) paraissaient déjà particulièrement modernes.
Pour découvrir un futur qui a vieilli et des idées qui n’ont pas pris une ride
Simak n’est en rien un prophète. Certaines technologies imaginées ont particulièrement vieilli, voire sont totalement farfelues. Mais les idées, elles, restent fortes, parlantes. Les questions restent d’actualité.
Il s’interrogeait déjà sur le vivre ensemble, le progrès qui isole, la technique qui améliore autant qu’elle détruit la société. En se demandant si ces avancées signifient pour autant que la civilisation est moralement tout aussi avancée qu’elle le prétend…
Pour voir que la technologie pouvait déjà être pensée comme un outil d’isolement
Simak imagine que certaines avancées techniques rendent la ville et la proximité entre les humains de moins en moins nécessaires. L’humanité peut s’éparpiller, pousser à l’isolement, ne plus avoir besoin de communauté.
La technologie broie les relations sociales, il l’avait vu très tôt. En 2026, évidemment, impossible de ne pas penser au télétravail, aux achats sur internet, aux réseaux sociaux. Il n’a évidemment pas imaginé tout cela, mais ses questionnements restent pertinents.
Simak n’avait pas prévu Internet, mais il avait peut-être indirectement vu ce qu’il pouvait faire de nous. C’est mon interprétation, évidemment, pas une vérité.
Pour son paradoxe où il ne croit plus beaucoup aux hommes mais croit encore en l’humanité
C’est le cœur émotionnel de ces nouvelles. Dans sa présentation, Silverberg parle de misanthropie. C’est sans aucun doute vrai, mais c’est peut-être aussi une certaine forme de compassion derrière ce pessimisme.
Simak paraît profondément déçu par l’espèce humaine, sa violence, ses guerres, sa soif de domination, son incapacité à vivre harmonieusement en société.
Il imagine donc un monde dominé par des chiens parlants qui prônent des notions de gentillesse, de partage, de fidélité, de respect et surtout de non-violence. Sans trop y croire…
C’est presque paradoxal, Simak semble avoir perdu confiance dans les hommes sans avoir totalement renoncé aux valeurs humaines, portées dorénavant par d’autres.
Il en est de même avec les robots sauvages surtout tournés vers leur utilité. Ils sont la mémoire, et deviennent aussi dépositaires de valeurs humaines. D’où une question, si une machine porte mieux que nous nos valeurs, qu’est-ce qui fait encore de nous des humains ?
Ça me donne envie de faire un petit rapprochement avec Intelligence criminelle de Thomas R. Weaver, sorti en 2026 et que j’ai chroniqué ici : deux époques de SF très éloignées, mais une même interrogation sur la possibilité qu’une création humaine devienne, moralement, plus sage que son créateur. Par le passé, en modifiant génétiquement des êtres vivants ou en construisant des robots, aujourd’hui par l’IA.
Pour les chiens, évidemment, et ce qu’ils disent de nous
L’anthropomorphisme n’est pas un gadget chez Simak. Le dispositif est plus subtil, les histoires humaines sont devenues pour les chiens des récits mythologiques.
Et là, Simak inverse notre perspective, l’Homme, qui se pense au centre du monde, devient une créature légendaire. Un excellent moyen de parler de notre arrogance d’espèce.
Pour suivre l’humanité entière à travers une seule famille
Les Webster sont un autre axe très intéressant.
Au début, c’est un nom propre, une famille qui traverse les générations. Et progressivement, Webster devient un synonyme des « Homme ».
C’est une belle idée de raconter le destin d’une espèce à hauteur d’une famille, on touche ici à l’intime.
Pour sa nostalgie d’un monde qui disparaissait déjà
Simak rêvait d’un futur qui retournait à la campagne, avec la nature qui reprenait sa juste importance à travers une vie incarnée.
Mais ce n’est pas que « avant, c’était mieux », c’est plus intéressant. Il y a chez lui la nostalgie d’une Amérique rurale et communautaire dont il constate déjà la disparition dans les années 1940-1950.
Pour sa peur du nucléaire, mais aussi son espoir
Les textes couvrent une période extraordinaire : 1944-1951. Le rapport au nucléaire change radicalement pendant ces quelques années.
Chez Simak, cela rejoint donc une interrogation plus vaste, sur la toute-puissance de l’humanité, au point de créer des armes pour ses détruire elle-même.
D’où sa peur viscérale de la violence sous toutes ses formes (y compris au point de parler du végétarisme).
Pour son incroyable mélange des genres
Ce livre coche toutes les cases de ce que j’aime lire. Demain les chiens voyage entre anticipation sociale, SF technologique, aventure spatiale, fantastique et fable philosophique.
Et tout cela dans un ensemble de nouvelles reliées qui finit par former quelque chose qui se rapproche d’un roman sur plusieurs millénaires.
Le mot de la fin
Sa postface est très intéressante, et éclairante. Il s’y étonne de voir encore son livre lu plusieurs décennies après sa publication. Il écrit ces mots en 1976 !
Que penserait-il de savoir qu’en 2026, plus de quatre-vingts ans après l’écriture des premières nouvelles, un lecteur ouvre encore Demain les chiens et y trouve des interrogations qui lui parlent toujours ? Les futurs imaginés par Clifford D. Simak ont parfois vieilli, ses questions sur l’humanité, beaucoup moins.
Voilà peut-être pourquoi il faut encore lire des classiques de la SF, non pas pour vérifier s’ils avaient correctement imaginé notre futur, mais pour découvrir ce qu’ils avaient déjà compris de nous (et que nous n’avons toujours pas compris). Et puis, ça a été tout simplement un sacrément bon moment de lecture.
En bref
Titre original : Demain les chiens
Auteurs : Clifford D. Simak
Éditeur : J’ai lu
Date de sortie : 1952 / 2013
Genre : SF
Résumé éditeur
Les hommes ont disparu depuis si longtemps de la surface de la Terre que la civilisation canine, qui les a remplacés, peine à se les rappeler. Ont-ils véritablement existé ou ne sont-ils qu’une invention des conteurs, une belle histoire que les chiens se racontent à la veillée pour chasser les ténèbres qui menacent d’engloutir leur propre culture ? Fable moderne, portrait doux-amer d’une humanité à la dérive, Demain les chiens est devenu un classique de la littérature. Il est ici publié dans une nouvelle traduction, avec l’épilogue ajouté ultérieurement par l’auteur et une postface de Robert Silverberg.
Pour aller plus loin
La page du roman chez l’éditeur
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Catégories :Littérature

J’écoutais hier un psychologue qui fait une étude sur l’empathie et la compassion depuis plusieurs années. Ses conclusions sont sans appel : depuis les grandes avancées technologiques et les réseaux sociaux, la nouvelle génération est totalement hermétique à l’empathie et se retrouve incapable de se mettre à la place des autres.
Ce type de recueil ou de roman permet effectivement de voir quelles étaient les peurs de l’époque et de se rendre compte que certains avaient un super pouvoir d’anticipation.
Aujourd’hui il suffit de regarder autour de nous : on peut prévoir aussi comment sera l’humanité dans 50 ans… et c’est pas très glorieux !
Oui il avait ressenti pas mal de choses en matière de déshumanisation. Nous avons tous les deux les mêmes valeurs, ça ne peut que nous toucher. Merci pour ton commentaire qui éclaire encore davantage ce post
Un roman lu dans les années 70 que je possède encore, dans une édition J’ai lu Science fiction de 1970. Tu me donnes envie de le relire, tiens !
Je suis hélas assez d’accord avec les conclusions du psychologue évoqué par Aude, même s’il ne faut quand même pas généraliser.
Ben ça donne pas très envie de connaître l’avenir. Si c’est pour le manque d’empathie, on est déjà bien mal barrés.
Merci à toi pour le partage de la chronique 🙏 😘