A la recherche du livre qui n’existe pas

Tu n’existes sans doute pas, et pourtant j’ai envie de te parler face à face, comme à un vieil ami que je ne connaîtrais pas. C’est paradoxal, non ?

Je te cherche partout, et pourtant tu es là, en moi. Tu es le livre chimérique, celui qui contient en son sein l’immensité de ce que je recherche, de ce que j’espère. Tu es l’ensemble de mes contradictions.

Tu n’existes peut-être pas, mais je veux croire en toi. Je ne connais pas ton histoire, mais je connais déjà les émotions que tu me feras vivre.

Je te vois comme une pièce musicale, construite en 6 mouvements. Je ne sais rien de toi, et pourtant je te connais par cœur.

Mouvement 1 : je sais ce que je veux

Intensément, contradictionnellement. Je te vois, je te sens, pourtant évanescent. Je suis bouleversé rien qu’à imaginer recoller tes morceaux, comme un puzzle émotionnel ultime.

Je sais que tu vas m’ouvrir des portes dont je ne soupçonnais même pas l’existence. Pour m’aider à modifier mon regard sur les choses, les êtres, le monde.

J’envie tant ta liberté. Tu me déstabilises, tu me construis.

Mouvement 2 : Je sais de qui tu tiens

Je pense immédiatement à Replay, de Ken Grimwood, ton géniteur, ton ADN. Ton idée maîtresse, peut-être impossible mais émotionnellement totalement crédible. L’invraisemblable est autorité, l’invraisemblance ne l’est pas.

Tu me fais penser à Blake Crouch aussi, avec ce vertige de l’impossible qui me fait me demander ce qui se passe devant mes yeux, tout en sentant mes neurones vibrer.

Avec ta part d’étrangeté, comme le propose Chuck Wendig dans Les somnambules. Comme un dérèglement qui crispe, une inquiétude, à la manière de Dave Eggers dans Le tout ou Celeste Ng dans Nos cœurs disparus.

Et si ? LA question. Au-delà de toute incrédulité.

Parce que tu saurais me faire croire encore davantage à ceux qui vivent à travers ces mots. Comme Stephen King dans 22/11/63 et La ligne verte. Cette sensation que tu parles à mon moi intérieur, comme si tu me connaissais par cœur.

A la manière aussi de Tiffany McDaniel dans Betty ou L’été où tout à fondu, et son hyper-empathie.

Et de Chris Whitaker, dans Duchess ou Toutes les nuances de la nuit, avec ta singularité, ta façon de parler de gens cabossés, dissemblables, composites, souvent très éloignés de ce que je suis, mais dont je me souviendrai toute ma vie.

Viscéralement même, comme l’a fait Maud Mayeras dans Reflex, à me prendre aux tripes avec ta narration sensorielle et inconfortable.

Je ne te demande pas de me ressembler, mais de me faire croire et comprendre. Parce que tu auras, à travers tous tes composants, une personnalité entière, faillible, surprenante.

Mouvement 3 : le problème, c’est que ce que je vois de toi se contredit

Et, quelque part, c’est ce qui te donne tout ton sens, cette réunion de contraires.

Tu construis une idée extraordinaire portée par des personnages qui sonnent vrai, profondément incarnés. Tu me surprends, beaucoup, mais sans jouer d’artifices. Tu es ambitieux sans jamais te regarder le nombril.

Tu es à la fois tension et lenteur, alternativement. Toute ta profonde noirceur laisse pourtant passer une once de luminosité. Ton engagement social et écologique est fort, tout en refusant de me dire ce que je dois penser.

Tu es érudit mais toujours accessible, tu décris des choses fantastiques à travers un monde auquel je crois intensément, tu es audacieux mais jamais expérimental pour le plaisir de l’être.

Tu es d’une taille respectable, qui permet de prendre le temps et la place nécessaire, 500 pages c’est bien. Tu parles aussi sans doute de demain, d’un demain proche.

Non, tu n’es pas impossible, tu es juste exigeant dans cette recherche du point d’équilibre entre plusieurs forces opposées.

Mouvement 4 : parlons de ta langue, ou plutôt de ta voix

Tu sais, mieux que personne, raconter une scène si forte que je dois interrompre ma lecture quelques instants. Pour me remettre.

Quand je pense à toi, je pense à Marcus Malte, qui sait si bien mettre son écriture au service de quelque chose de plus grand qu’elle.

Je te sens derrière tes phrases, mais je sais que jamais tu ne te mettras en valeur au détriment de tes personnages et de ton histoire.

Je pense aussi à Mickaël Mention, à ta capacité d’user de la forme pour appuyer le fond. En changeant de narrateur, en fragmentant, en jouant avec les mots et leur assemblage. Toujours avec sens et pour appuyer les émotions.

Pour que je crois à ce que je lis, à ce que je vis. En immersion, comme sait si bien le faire R.J. Ellory.

Mouvement 5 : je veux vivre à travers tes pages

Du temps pour les protagonistes, une ambiance, à travers leur récit prenant, pour ralentir le temps.

Te sentir dans l’urgence et pourtant te voir te poser, pour passer du temps dans notre relation, pour s’installer ensemble. Ce qui t’arrive, ce que tu dis, devient le plus important au monde.

Avec ta capacité unique à mélanger les ambiances, comme si on construisait un mix fait de Franck Thilliez, de Fabrice Papillon et de Chris Whitaker, tu n’es pas à une contradiction près. Comme une pulsation de vie (et de mort).

Mouvement 6 : fais-moi mal, mais ne m’abandonne pas

Comme tes sœurs savent si bien le faire, McDaniel, Mayeras ou Sandrine Collette.

Tu peux, tu sais me faire souffrir. Tu l’assumes, je l’accepte. Ta présence est inconfortable, tu me mets mal à l’aise, tu me confrontes à la noirceur humaine, tu me mets en condition.

Mais tu vibres, tu scintilles par intermittence, tu sais parler de tendresse, voire user de traits d’esprit décalés, comme sait le faire un Christopher Bouix. Tu sais tendre la main, faire preuve de solidarité, laisser passer un peu d’espoir dans les ténèbres.

Et je n’ai pas besoin que tu répondes à toutes mes questions. Tu sais laisser des chemins ouverts qui nourrissent mon imagination, longtemps après que je t’ai refermé.


Amis lecteurs, j’ai un problème, je ne connais pas celui que je recherche, peux-tu m’aider ? Peut-être en as-tu entendu parler ?

Je ne te demande pas ton livre préféré, mais de me parler de celui qui se rapprocherait de cette description. Il n’aurait pas besoin d’en cocher toutes les cases, mais une grande partie. Alors, peut-être que le livre qui n’existe pas existe vraiment ? C’est sans doute impossible, mais impossible n’est pas humain.


En savoir plus sur EmOtionS, blog littéraire

Subscribe to get the latest posts sent to your email.



Catégories :Littérature

Tags:, , , ,

4 réponses

  1. Mon cher Yvan,

    Comme je te retrouve là. Et comme surtout, ce livre idéal, celui qui marque au fer rouge, qui nous fait suer, qui nous fait trembler, qui nous fait pleurer. Non pas qu’il n’existe pas, mais j’ignore son titre. Et pourtant, je suis certain que tu le trouveras.

    Il sera différent du mien, différent encore d’un autre et d’une autre.
    En lecteur ami libraire, il faut bien que je me mouille un peu. D’aujourd’hui je te citerai l’écriture de Victor Dumiot, la singularité de Gabino Iglesias, la nouveauté de Tom Newlands.
    D’hier, c’est toi qui me les a majoritairement fait découvrir.
    Alors demain?

    Vive la lecture ! Sa lecture. Dans sa propre chair, du fond de ses propres entrailles, avec toutes nos contradictions et « maladies ».
    Et pas celle des autres. Définitivement pas celle des autres.

    Mon cher Yvan, mon ami, continuons sur nos chemins singuliers.
    Fidèlement

    • Yvan – Strasbourg – Qui suis-je : homme, 58 ans, Strasbourg, France

      Merci Benoit pour ton message, ton élan d’amour pour les livres et les mots. S’il pouvait y avoir davantage de personnes comme toi !

  2. belette2911 – Grande amatrice de Conan Doyle et de son "consultant detective", Sherlock Holmes... Dévoreuse de bouquins, aussi ! Cannibal Lecteur... dévorant des tonnes de livres sans jamais être rassasiée, voilà ce que je suis.

    Bel article, où j’y ai retrouvé des tas de titres que j’avais lus, appréciés, eu des coups de cœur. Souvent à cause d’une de tes chroniques (ou grâce à ?). Je ne cherche pas vraiment le livre qui n’existe pas, mais j’aime les livres qui me prennent aux tripes, qui m’apportent des émotions, un peu plus de savoir ou me font peur, parce qu’ils parlent d’un passé que je n’aurais pas voulu vivre ou d’un avenir que je ne veux pas vivre…

Laisser un commentaireAnnuler la réponse.

En savoir plus sur EmOtionS, blog littéraire

Abonnez-vous pour poursuivre la lecture et avoir accès à l’ensemble des archives.

Poursuivre la lecture

%%footer%%