Journal de nuit – Jack Womack – Chronique littéraire : 1 lecture, 5 émotions

Journal de nuit – Jack Womack

En bref

Éditeur : Denoël / Folio SF

Date de sortie française : 1995

Traduction : Emmanuel Jouanne

Genre : dystopie intimiste

C’est une dystopie écrite au début des années 90, on pourrait donc penser qu’elle n’est plus d’actualité. Et pourtant…

L’écrivaine Jo Walton considère que le livre aurait dû devenir un classique du genre, ça méritait donc que je m’y penche. Bien m’en a pris.

Il faut dire que c’est à lire moins comme une dystopie que comme une expérience de transformation vécue de l’intérieur. Jack Womack nous ouvre le Journal de nuit de Lola, douze ans, ses écrits intimes. Autant dire qu’on va plonger au plus profond de son quotidien et de sa psyché.

Inquiétude

Le roman permet de suivre la vie d’adolescente de Lola, qui va progressivement se confronter à la dureté d’un monde qui est au bord de l’effondrement. Subrepticement, imperceptiblement au départ. N’attendez donc pas de gros effets de manche de l’auteur.

Les signes inquiétants s’accumulent autour d’elle, sans qu’elle comprenne réellement ce qui se déroule, nous non plus du coup. Difficultés économiques, violences, émeutes, tensions politiques et sociales, autant événements qui la dépassent, mais qui vont avoir un impact sur sa vie jusqu’alors privilégiée, qui va également s’écouler. Et, elle, s’abîmer.

J’ai ressenti cette déliquescence, subtilement, mais irrémédiablement. Avec cette impression que les choses se dérèglent sans que je sache encore jusqu’où ça ira.

L’inquiétude monte doucement, crescendo, parce qu’elle est perçue depuis le quotidien, famille, école, manque d’argent, amitiés. Le contraste entre les préoccupations d’une gamine de 12 ans confrontée brutalement à la violence du monde des adultes est angoissant parce qu’elle ne se rend pas compte qu’elle perd son innocence. Les hormones brûlent de concert avec le monde alentour, avec des parents qui tentent en vain de préserver leurs enfants alors qu’ils perdent eux-mêmes progressivement pied.

La perte du statut social sera le point de bascule, pour Lola se sera la découverte d’un autre monde, caché, secret.

En dehors des quelques détails d’époque, l’action pourrait se dérouler aujourd’hui. J’ai donc progressivement cessé de me dire que c’était une simple dystopie, pour penser que ce pourrait être une société plausible.

À mesure qu’avançait ma lecture, je me suis pris d’attachement pour Lola, et que je me suis surpris de la facilité avec laquelle je pouvais relier cet imaginaire au mien.

Pour moi, d’une certaine manière on est loin d’un livre de SF, c’est vraiment l’intimité et les relations sociales qui priment.

Déchirement

Ce qui arrive à Lola est profondément triste. On ne regarde pas seulement une société s’effondrer, on scrute une enfance qui disparaît.

C’est l’essentiel du propos, à travers ce roman qui couvre seulement quelques mois. Au départ, Lola est encore une enfant privilégiée et relativement naïve, à la fin, elle a été profondément transformée par son environnement.

Cette perte d’innocence et ce déclassement social font chavirer le quotidien, d’anciennes amitiés disparaissent, de nouvelles se révèlent. Tout comme la sexualité, que la jeune Lola va découvrir. Un monde s’effondre, mais un autre s’ouvre en grand pour elle, fait de révélations intimes et de dangers. Lola, en mode survie, se découvre, toujours à la recherche de ce sentiment d’appartenance qui pourrait chasser sa solitude croissante.

Elle a surnommé son journal « Anne », sans tout à fait se rendre compte du lien avec un autre célèbre journal écrit par une jeune fille juive. L’impression de déchirement est là, aussi.

J’ai suivi Lola, connu l’ancienne, appris à comprendre la nouvelle, à travers ce journal émotionnellement redoutable. Pour comprendre peu à peu que la Lola du début ne reviendra plus jamais. Avec regret, mais pas que, parce qu’elle devient forte.

Effroi

Au-delà de l’inquiétude, j’ai senti ce sentiment monter imperceptiblement, mais constamment. Parce que l’écrivain sait vraiment y faire pour prendre son temps, et faire monter la pression et décrire ce que ce monde fait à Lola.

Le titre original du roman parle de lui-même : Random Acts of Senseless Violence (traduction littérale : Actes de violence aveugle et sans raison).

On n’est pas dans la violence spectaculaire, mais dans sa banalisation. Elle devient une manière de vivre, de répondre, de survivre. Et le roman pose une question particulièrement dérangeante, Lola devient-elle violente ou s’adapte-t-elle simplement au monde dans lequel elle doit désormais vivre ?

Jack Womack réussit à rendre cette transformation vraiment crédible et donc tragique, à travers la violence sociale, mais aussi la violence physique, économique, politique, policière, et celle liée au rapports de classe.

Avec une idée forte et effrayante, parce que j’ai viscéralement compris pourquoi Lola change. Et comment elle doit s’adapter pour survivre.

Fascination

Pour l’écriture et la manière dont l’auteur a mené son affaire. Le journal n’est pas simplement un procédé narratif, la langue devient le véhicule de la transformation de Lola. C’est fondamentalement très intéressant.

Au début, elle écrit comme l’enfant qu’elle est, mais son vocabulaire, sa manière de s’exprimer absorbent progressivement le langage de la rue. Une manière de bien appréhender sa métamorphose.

Le monde change, Lola change, ses fréquentations aussi, sa langue suit. C’est probablement ce que je trouve intellectuellement le plus intéressant dans le roman.

Le langage devient son identité, montre son changement d’appartenance sociale. C’est aussi sa protection et le révélateur de sa rupture avec l’enfance. Lentement, mais sûrement.

Sidération

J’ai rencontré une enfant que j’aurais voulu protéger. Mais j’ai assisté, impuissant, à la fabrication d’une nouvelle personne dont je pourrais finir par avoir peur. C’est beaucoup plus fort à lire que juste l’effondrement des États-Unis.

Le principe du journal constitue un dispositif narratif particulièrement cruel, il conserve la mémoire de celle que Lola était, et qu’elle ne sera plus jamais. C’est effectivement assez sidérant.

Pour ceux qui aiment les rythmes lents, la crédibilité des sentiments, les surprises du quotidien, la perte et la découverte, c’est un roman prenant.

J’ai aimé me questionner sur ce qu’il reste de l’enfant du début, sur les changements d’une personnalité liés à l’environnement, sur la manière dont la société construit la violence en son sein.

Et, un peu hébété, me demander comment j’aurais moi-même évolué si j’avais été confronté à ce qu’a vécu Lola.

Voilà une question qui correspond bien à mes lectures et au blog EmOtionS, parce qu’elle empêche de regarder les personnages confortablement depuis l’extérieur, sans ressentir. Jack Womack nous offre ce privilège dans son Journal de nuit.

Thèmes développés

Dystopie, effondrement social, violence, adolescence, perte de l’innocence, déclassement social, famille, survie, identité, appartenance, transformation, langage, découverte de la sexualité, amitié.

Pour qui ?

Pour les amateurs de dystopies sociales et réalistes, d’effondrements racontés sans grand spectacle et de personnages qui se transforment sous nos yeux. Pour ceux qui aiment les romans où la violence naît davantage du quotidien que de l’action, et les récits qui interrogent ce que notre environnement peut faire de nous.

Résumé éditeur

Vous tenez entre les mains le journal intime de Lola Hart. Elle l’a commencé à l’âge de douze ans, quand ses parents le lui ont offert pour son anniversaire. Elle l’a très vite surnommé Anne. Réminiscence d’un célèbre journal écrit par une autre jeune fille juive ?
Laissez Lola vous conter son histoire, sa vie faite d’espoir, de chagrins et de peurs, d’amour et de haine, celle d’une adolescente qui ressemble à de nombreuses autres. Sauf qu’elle vit dans une Amérique qui semble en proie à la folie, marchant tout droit vers son effondrement, une société qu’on aimerait ne pas connaître, mais qu’on a un peu trop tendance à reconnaître.


Écrit au début des années 1990, Journal de nuit est un roman glaçant qui n’a rien perdu de son actualité, un ouvrage choc qui vous marquera durablement.

Pour aller plus loin

La page chez l’éditeur


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