Interview – 1 livre en 5 questions : Ceux qui boivent pour oublier sont priés de payer d’avance – Nick Gardel

1 livre et 5 questions à son auteur, pour lui permettre de présenter son œuvre

5 réponses pour vous donner envie de vous y plonger

NICK GARDEL

Ceux qui boivent pour oublier sont priés de payer d’avance

Sortie : mai 2021

Lien vers ma chronique du roman

Ce livre est à nouveau l’occasion d’un florilège de bons mots, ta marque de fabrique malgré l’étiquette « roman noir »…

Et encore… Il a été bien assagi après le premier jet. Il ne faut pas devenir une caricature de soi-même. Le roman était l’occasion de mélanger une écriture « de comptoir » et un fond plus traditionnel de l’enquête. Les dialogues se devaient d’être référencés sur ces célèbres tirades alcoolisées qui s’amusent avec le verbe.

Pourtant l’essentiel reste une partie introspective sans brillance. C’est une fin de plongée. On n’assiste pas à la déchéance du héros, on est juste spectateur des derniers mètres avant le fond. Pour en revenir à la question, je voulais parsemer ces chapitres de cette fausse gaieté alcoolique qu’on rencontre entre habitués du levé de coude. Un réseau social préhistorique en quelque sorte où les vérités premières s’enchevêtrent avec les certitudes à l’emporte-pièce.

Mais je ne voulais pas me faire prendre à ma facilité de rebondir sur les sonorités, les escaliers de mon esprit et les tiroirs du lexique. J’ai beaucoup retiré pour ne pas alourdir. Ça n’empêche pas mon péché mignon : quand un lecteur prend le temps de poser une citation…

Bien davantage qu’avec tes autres livres, tu as voulu dévoiler un pan de ton quotidien professionnel à travers cette histoire…

C’est sans doute l’évolution de la société, l’accumulation des dérives que je constate qui ont conduit à cette prise de décision. Car c’est une décision. J’ai eu une dernière pudeur en décalant le propos pour ce personnage en vrille. J’en ai fait un éducateur alors que le poste de prof est plus mon quotidien. J’ai moi-même été enseignant/coordinateur en classe relais, j’ai changé de structure maintenant et de ce fait, je suis toujours au contact d’élèves malmenés par la vie et la société.

Ce sont des métiers dont le public ne comprend rien de la complexité. Que ça soit dans un sens ou dans l’autre. Souvent les gens me disent qu’ils ne pourraient pas faire ce que je fais, d’autres ne voient que les petits groupes d’élèves et les vacances. Les deux se trompent. Nous ne sommes ni des superhéros ni des dilettantes. La réalité est à la fois plus simple et infiniment plus complexe. L’enseignement et l’éducatif sont par nature « déprofessionnalisés ». Parce que tout le monde a un avis sur ce qui devrait être fait et comment cela devrait être fait. Tout le monde.

Il suffit de rajouter à cela les travers de la société de consommation (je paye pour…, vous êtes payés pour…, j’y ai droit…) et on se retrouve avec un mal-être généralisé des personnes qui voulaient juste transmettre au départ.

Le ton est souvent cynique, mais l’émotion est bien présente…

Le cynisme est le travers des amoureux des mots. Ils ont tant de possibilités pour mettre en musique les petites lâchetés, les minuscules moisissures dans l’esprit de leurs contemporains. Et il faut dire que l’époque est assez riche en raison d’avoir un arrière-goût en bouche. Mon personnage est bousillé par ses déboires personnels, mais il ne peut résister au marasme des jeunes dont il a la charge.

Forcément les anecdotes aigres ressortent, forcément on peut en sourire. Le pire est que tout est vrai. Les vies piétinées, les échanges de ces ados, les mesquineries de la hiérarchie. J’ai vécu tout cela, presque au mot prêt. Mon couple/trio d’enquêteurs est un peu plus solaire. Eux, même s’ils sont au cœur de l’enquête et des scènes les plus noires, ils apportent un souffle moins chargé. J’ai initié une sorte d’histoire d’amour parfois. Je me suis aussi permis un chapitre d’une rencontre entre mon enquêteur et une vieille dame qui, je l’espère, peut redonner foi en l’espèce humaine.

Malgré tes dialogues très 60’s, ton récit est ancré dans notre société actuelle…

Le travail de la langue est un paradoxe. Il est intemporel et obligatoirement daté. L’alcool n’a pas été tant de fois utilisé alors les références font inévitablement remonter le temps. Simonin, Blondin sont des alcooliques illustres, Audiard est un champion de l’aphorisme à 12 degrés. Alors on embarque avec cette musique-là en tête.

Comme je le disais plus haut, les zincs d’hier sont les réseaux sociaux d’aujourd’hui. La moindre ânerie est tartinée à la cantonade. Hier on l’oubliait, aujourd’hui une vingtaine d’anonymes dissimulés viennent rajouter leur couche. La mayonnaise est plus facile à faire monter même si c’est artificiel et finalement d’un goût souvent douteux.

Et puis, je dois le dire, je ne suis pas fan de la tournure de la société. Sans politiser cette réponse, il me semble que l’état décomplexé des ignobles atteint un certain paroxysme. Il devient trop anodin de se reconnaître voire de s’affirmer parmi des courants de pensée abjects.

Ce roman devait initialement sortir chez un éditeur, encore une mauvaise expérience qui t’oblige à le proposer à nouveau en auto-édition…

C’est un cycle sans doute. Sans être plus pessimiste que je ne le suis déjà c’est peut-être même une affirmation. Mon écriture n’est pas dans les canons actuels. Les discussions que j’ai pu avoir avec de réels éditeurs (que j’oppose à ceux qui s’inventent dans la fonction) m’amènent à la constatation que mes romans ne correspondent pas à l’air du temps. C’est un exploit que de n’être dans aucune ligne éditoriale. Il semble que l’époque soit trop concurrentielle pour qu’un éditeur (respectable) n’ait le courage de se lancer et de soutenir de tels textes. J’ai eu tous les retours : trop « écrits », pas assez, inclassable, etc. Au final, la réponse est la même.

L’auto-édition s’est simplifiée, c’est certain, mais je crains que ça ne soit qu’un épiphénomène. C’est une position où on ne dure pas et le lectorat ne se cumule pas. On fait parfois des sorties honorables, mais elles peuvent être catastrophiques la fois suivante jusqu’à établir la réalité dans laquelle je suis actuellement : plus de « renommée » que de ventes effectives. Il y a dix ans, des romans comme les miens n’auraient tout simplement pas vu le jour, aujourd’hui ils peuvent exister sans avoir de vie véritable. Je le regrette évidemment, il est toujours agréable d’être aimé (love to be loved). Alors c’est devenu mon lot.

Je m’enthousiasme à la signature d’un contrat qui me fait y croire à nouveau, puis la réalité me rattrape (qu’elle soit malhonnête comme dans le cas de French Pulp ou conjoncturelle). Alors je reprends le bâton vermoulu d’un pèlerin toujours plus fatigué et je propose à ceux qui me croisent de venir directement prendre le risque de me lire (en commande directe principalement). Ça me fait m’agiter un peu pour tenter les derniers soins au mort-né. Ça augmente forcément ma dose de cynisme dont on parlait plus haut. Mais il me reste une sorte de mantra qui me permettra de conclure : je me serai finalement bien marré.

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Catégories :Interviews littéraires

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2 réponses

  1. Auto-éditée ou pas, j’adore cette plume ! Merci Yvan pour ce partage !

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