Interview Ian Manook – L’oiseau bleu d’Erzeroum

A livre exceptionnel, interview qui l’est tout autant. Dans son nouveau roman, Patrick Manoukian alias Ian Manook fictionne ses racines. Celles de sa famille, de ses grands-parents. Celles du peuple arménien aussi.

Voici un long entretien avec l’écrivain pour parler de L’oiseau bleu d’Erzeroum. Un livre à lire pour comprendre, pour s’émouvoir, pour se laisser porter par des personnages aux destins hors norme.

24 avril. Publier cet échange le jour de la Commémoration du génocide arménien le rend d’autant plus essentiel et touchant.

Lien vers ma chronique du roman

Ce n’est pas n’importe quelle histoire que tu nous contes ici, ce sont tes racines, ton sang…

Comme je l’ai écrit, c’est la vie romancée de ma grand-mère. Ce roman est donc directement inspiré des récits qu’elle m’a faits quand j’étais enfant, et des réponses qu’elle m’a données quand j’étais plus âgé. C’est ce qui a coloré mon enfance, donné une musique à ma jeunesse, et fait de moi un Arménien de la diaspora. Je suis venu au monde par ma mère, Française d’origine italienne, je suis venu à la diaspora par ma grand-mère. Sans d’ailleurs vraiment chercher à comprendre laquelle de ces deux naissances a précédé l’autre, tout content que je suis qu’elles aient été deux.

Quelle est la matière qui t’a permis de travailler cette histoire ?

D’abord et avant tout les souvenirs racontés de ma grand-mère et ceux de mon grand-père. Puis ceux de tous les Arméniens que j’ai écoutés. C’est le vrai fil rouge et la quête de ce roman. Redonner vie, redonner chair à tous ces témoignages. La Turquie a réussi à nier le génocide jusqu’à la disparition des derniers survivants. C’est notre devoir de maintenir leur mémoire, même si ce roman n’est pas un pamphlet anti turc. Encore une fois, c’est une affaire de mémoire : défendre la nôtre, et réveiller la leur. Tout au long de ma vie je n’ai pris aucune note, l’Arménie est ma famille (en fait j’ai essayé mais je suis trop bordélique), je me suis juste laissé imprégner de ce qu’on appelle mon « arménité », c’est-à-dire tous ces petits riens qui font que je me sens d’origine arménienne. Je suppose qu’il fallait que tout ça infuse un bon demi-siècle pour devenir matière à écrire.

As-tu toujours eu dans l’idée de passer par une histoire romancée plutôt qu’un récit non fictionnel ?

Je suis romancier. J’ai foi dans la puissance des mots. Si le roman, comme je le crois, consiste à exprimer des sentiments universels à travers des destins individuels, alors c’était le juste choix pour cette histoire. Encore une fois, c’est ce que l’État turc a réussi : attendre que le dernier témoin vivant disparaisse pour déshumaniser le dossier arménien et le laisser à l’histoire. Déjà ses représentants le disent et acceptent de laisser à des historiens et à des statisticiens le soin de nous départager : seulement 300 000 morts comme ils le disent, ou un million et demi comme une grande partie de la communauté internationale le reconnaît. Ce à quoi ils veulent parvenir, c’est à nous réduire à de simples chiffres. Ce que j’ai voulu faire avec ce roman, c’est montrer ce qu’ils veulent cacher derrière ces chiffres.

Tes personnages sont tout simplement sublimes, si vrais (et pour cause), si touchants. Et il ne s’agit pas que de tes grands-parents, loin de là…

Araxie et Haïgaz sont vraiment mes grands-parents, et d’ailleurs ce sont leurs vrais prénoms. Mez mama Chackée a vraiment existé. Levon est inspiré d’un vrai personnage, même s’il n’était pas le mari de Chackée. Agop, dont j’ai changé le prénom, était vraiment le copain à la vie à la mort de mon grand-père. Pour construire d’autres personnages, j’ai fusionné le souvenir de plusieurs personnes qui ont existé. Je me suis autorisé une seule vraie liberté avec le personnage d’Haïgnouch. La petite sœur de ma grand-mère n’était pas aveugle en fait, mais muette. J’ai bien entendu respecté son histoire, la déportation, la vente comme esclave, le fait qu’elle soit donnée à un derviche et qu’on ait perdu sa trace en Union Soviétique, mais j’ai pensé que la symbolique de la cécité face à l’horreur de ce monde était plus forte. Disons que d’une façon générale, tous les personnages sont directement ou indirectement inspirés de personnes réelles, sauf les personnages turcs qui s’appuient sur quelques descriptions faites par ma grand-mère, mais que j’ai amplement enrichis par l’imagination.

Tes protagonistes n’ont pas que des vies remplies et difficiles, on peut parler de destin…

Oui, ce sont des destins extraordinaires. Ma grand-mère était esclave en 1915 et elle est morte dans son pavillon de banlieue à Meudon après avoir vu l’homme marcher sur la lune ! Mais un des messages de ce roman est que la façon dont nous gérons ce monde génère encore aujourd’hui des destins aussi extraordinaires. Malheureusement le point de départ en est toujours l’inhumanité de guerres et de massacres qui, par définition, ne créent des destins qu’aux survivants. Et encore, pas à tous. C’est pour essayer de traduire cette dimension que le roman s’inscrit dans une période longue, avec la suite qui se déroulera de l’après-guerre jusqu’en 2015. J’ai toujours été terrifié de voir ma grand-mère regarder à la télévision les images des génocides cambodgiens ou rwandais. Moi je regardais des choses impensables, et elle revoyait certainement les horreurs qu’elle avait vécues.

Durant certains passages, ta plume semble trempée dans une immense colère…

Non, je n’ai pas de colère. Il ne faut pas confondre la colère de certains de mes personnages à l’époque des faits, et celle qui pourrait être la mienne. J’en veux à l’État turc d’aujourd’hui qui n’est pas responsable de ce qui s’est passé alors et pourrait reconnaître la vérité historique. Je lui en veux surtout parce qu’on comprend aujourd’hui ce que cache son refus : la volonté et la licence de recommencer. L’illusion d’un empire pan turc, le leitmotiv « Un empire, un peuple, une religion » et la menace d’une guerre méditerranéenne. J’en veux aux Occidentaux autant qu’aux Russes de rejouer le même jeu d’échecs (qui ne pourra d’ailleurs être que ça, un échec) qu’à l’époque. J’ai lu quelque part que des sociologues ont étudié le comportement des populations face aux tsunamis. Tant qu’il reste des survivants de l’horreur, on rebâtit plus loin et plus haut, mais dès que les derniers témoins sont morts, on trouve, petit à petit, toutes les bonnes raisons pour revenir construire en bord de mer. Jusqu’à la prochaine vague. Il semble que l’histoire va selon ce rythme, et que la Turquie a décidé d’en profiter. D’où la nécessité de maintenir une mémoire vivante. Mais très honnêtement, je le fais sans colère.

C’est aussi un récit historique, documenté, immersif, qui permet de comprendre bien des choses sur cette période troublée…

C’est une saga familiale, pas une saga historique, mais je me suis documenté pour certaines scènes qui devaient remettre en perspective l’attitude des différentes puissances à l’époque. Encore une fois, pas pour donner une leçon d’histoire, mais pour agir de façon romanesque sur deux points. D’une part montrer comment ce malheur qui s’abat sur des millions de pauvres gens a été voulu et préparé par quelques hommes ivres de pouvoir comme c’est le cas dans toute catastrophe humanitaire. Et d’autre part pour rappeler que, même si le mot n’avait pas encore été inventé à l’époque, ce million et demi de morts n’a pas été la simple conséquence des « vicissitudes de la guerre », comme le défend la thèse officielle turque, mais bel et bien l’application par une administration d’un plan d’extermination d’une communauté identifiée par sa religion ou son ethnie, ce qui deviendra, plus tard, une des définitions du génocide.

Parlons tuyauterie. Comment gère-t-on un tel mélange de réalité et de fiction ? Comment décidais-tu de romancer ou non certains passages ?

Comme à mon habitude, j’ai écrit ce roman sans plan et sans retour en arrière. Ma technique a donc été de suivre le récit à mesure qu’il me venait en tête, et de le construire avec autant de matériaux vrais que possible, de sorte que la partie « romancée » ne vienne que « combler les manques », si je puis dire. En d’autres termes, je n’ai pas choisi de romancer telle ou telle partie. Je l’ai fait dans deux circonstances bien précises et dans le courant même de mon écriture. D’une part imaginer des scènes nécessaires en respectant ce que je savais des personnages pour les inscrire dans la continuité de la narration. D’autre part inventer des personnages et des situations au moment où me manquait le « matériau original » pour poursuivre la suite de mon récit. Je compare ça à une route de montagne qui s’inscrit directement dans le relief des massifs pour l’essentiel, et de temps en temps enjambe des vides et des creux grâce à des ponts et des viaducs. Ce que j’ai romancé, ce sont des ponts et des viaducs pour rattraper la vraie route de mon récit.

Les 60 premières pages sont terrifiantes, à en perdre les mots. Elles m’ont mis à terre. En les écrivant, tu n’as pas eu « peur » de faire peur au lecteur ?

C’était un parti pris non négociable avec mon éditeur. Je voulais donner une juste idée de l’horreur absolue qu’avaient été le génocide et la déportation. Je voulais que le lecteur sache et comprenne comment, jour après jour, semaine après semaine, mois après mois, ce martyr d’un peuple avait été organisé et exécuté. Et pourtant, pourtant… j’avoue avoir accepté de couper deux scènes encore plus horribles que celles publiées et dont je tiens le témoignage directement de ma grand-mère et de bien d’autres rescapés. Une scène dans laquelle les cavaliers turcs jouent au bouzkachi avec des nourrissons vivants à la place de la carcasse de chèvre puis passent au galop sur tous les bébés confisqués à la colonne des déportés. Une autre scène décrivait comment, sur un pont servant de « zone d’abattage », les auxiliaires kurdes ont égorgé et éventré plus de mille femmes et enfants en un jour, au point d’en engorger la rivière et de devoir « changer d’abattoir » pour les convois de déportés suivant

Dans la dernière partie, tu m’as parfois décontenancé avec la construction du récit non linéaire dans le temps, c’est surprenant…

Cette construction m’est venue naturellement du fait que j’écris sans plan. C’était au début un défaut dans mon écriture. Puis j’ai décidé de le garder et de l’utiliser pour marquer une rupture dans ma narration. À la première partie, longue et linéaire comme une route d’exode, succède une partie plus saccadée, moins structurée, un peu comme le chaos qui se dessinait dans le monde d’alors, les minorités brinquebalées et les destins dispersés. J’ai jugé que c’était un défaut dont je pouvais faire une qualité.

Tu t’es posé la question à un moment de le publier sous ton vrai nom ?

Si j’avais écrit ce roman en 2014, comme je l’avais proposé à mon éditeur, j’aurais choisi mon vrai nom. Mais entre-temps Ian Manook est devenu une signature et ce n’est pas négligeable. Dans le classement subjectif de la littérature, je vais passer du noir à la blanche, c’est-à-dire que mon livre sera présenté dans la plupart des librairies ailleurs que dans le rayon où étaient présentés mes polars. Dans cette migration risquée, il était dangereux de perdre mes lecteurs premiers, alors j’ai fait en sorte qu’ils puissent me reconnaître au mieux. Mais cette différence entre Patrick Manoukian et Ian Manook n’a de sens que pour les autres. Moi je sais bien qui je suis, et que le « ian » soit devant ou derrière « Manook » ne change rien au lien que j’ai avec ce roman, l’Arménie, et la diaspora.

Cette histoire t’est tellement personnelle, comment as-tu vécu la période d’écriture (où tu avais engagé plusieurs projets à la fois) ?

Comme tu le dis, j’ai mené ce projet parallèlement à d’autres. En fait, en 2020, j’ai écrit six romans. L’oiseau bleu d’Erzeroum chez Albin Michel, plus Manhattan paru en février et Pasakukoo à paraître en juin chez Hugo, une biographie romancée sur commande pour les éditions Paulsen à paraître en septembre, plus un autre gros roman plutôt autobiographique et un polar historique écrit à deux claviers avec un ami auteur, et qui sont tous les deux « en lecture ». Je ne me suis donc jamais retrouvé enfermé en tête à tête avec mes personnages arméniens et leurs destins. Je n’ai vraiment pas ressenti de pression particulière par rapport à ce livre. Probablement parce que je porte cette histoire en moi depuis toujours et que j’en ai depuis longtemps maîtrisé l’émotion. Ce qui était d’ailleurs une nécessité. Il faut de l’émotion pour imaginer un roman. Il en faut beaucoup moins pour l’écrire. On n’écrit pas pour nous, on écrit pour un public extérieur à nos émotions. Le lecteur doit ressentir des sentiments de et pour les personnages, pas pour l’auteur.

As-tu le sentiment qu’il te fallait avoir écrit toutes tes précédentes fictions pour que le Manook d’aujourd’hui puisse proposer un tel roman ?

Je pense que j’aurais écrit pratiquement le même roman en 2014 quand j’en ai proposé le projet la première fois. La différence ne se serait pas sentie dans l’écriture, mais dans tout ce qui vient après. Les relectures, les remarques, les corrections. Le travail de détail. L’acceptation de ce que tout est perfectible, tout le temps. Le regard des autres. Tout ça, j’aurais été un peu trop jeune comme auteur pour l’accepter en 2014. Depuis j’ai mûri dans mon métier et je n’ai plus de vanité d’auteur. J’ai d’ailleurs relevé un remarquable challenge sur ce roman. La première version, courant sur la même période, comportait 750 pages. Nous sommes tombés d’accord avec mon éditeur, en fonction de toutes sortes de raisons économiques, matérielles et littéraires, de le ramener à 500 pages. C’est-à-dire d’en supprimer 250, soit une sur trois. Et le tout en moins d’un mois. En 2014 j’aurais probablement fait un caprice d’auteur. Après une douzaine de romans, j’ai pris ça comme un de ces défis d’écriture que j’aime relever.

Tu peux nous parler un peu de la suite ?

La suite reprendra en 1947, après la guerre, et courra jusqu’en 2015, année du centenaire du génocide. Le rythme sera différent parce que la période est beaucoup plus longue et que la descendance de Araxie et Haïgaz va se disperser sur trois continents. Mais comme j’écris sans plan, je n’en sais pas plus pour l’instant. J’attaque l’écriture en mai, en même temps qu’un gros thriller d’un autre type que ce que j’écris d’habitude.



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10 réponses

  1. Tout à fait passionnant !

    • Et comment ! Cette interview est particulièrement enrichissante, Patrick Manook a vraiment joué le jeu. Et ce livre méritait qu’on s’y attarde plus longuement

    • Passionnante interview, étonnante aussi car j’ai du mal à réaliser qu’il ait pu écrire une histoire si pleine d’émotions tout en jonglant avec d’autres livres à écrire. Mais c’est peut-être comme il dit parce qu’il n’écrit pas pour lui mais pour les lecteurs et parce qu’il porte cette histoire en lui depuis des années.

  2. Merci pour cette belle découverte Yvan!

  3. Quelle interview ! Merci.

  4. Je me coucherai moins bête ce soir grâce à cet interview. On sait peut de chose sur le génocide arménien, il y a une chappe de plomb dessus et dès que quelqu’un en parle, l’autre fait fermer les bouches… :/

    Je le lirai 😉

  5. Merci à vous deux pour cette interview passionnante 😉

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