Enfermé.e – Jacques Saussey

Jacques Saussey écrit le plus souvent du thriller, ce n’est pas pour autant qu’il se laisse enfermer dans un style. C’est tout à son honneur. Enfermée.e en est un exemple des plus frappants.

Transidentité

Oui il y a des meurtres, du suspense, de l’action, mais tout ceci n’est là que pour mettre en scène une thématique forte et rarement traitée.

Faites appel à votre empathie et tentez (à minima) de vous mettre à la place d’une personne captive d’un mauvais corps, d’une femme claustrée dans un corps d’homme. C’est tellement difficile de vraiment ressentir ce que peut vivre psychologiquement au quotidien une personne comme elle.

Le cheminement de compréhension, on le fait avec Jacques Saussey, on l’accompagne suite à ses recherches. Un cheminement que l’auteur a fait avec intelligence (cf la liste des livres cités en référence, en fin d’ouvrage), avec son cœur et ses tripes (l’histoire lui est venue suite au coming out de sa nièce).

Vrai roman noir

Enfermé.e n’en reste pas moins une fiction. Et l’écrivain a voulu parler d’un sujet fort sans se départir de son talent naturel qui est d’écrire des romans noirs. Le récit a donc une intrigue, des rebondissements et un final surprenant.

Le sujet tourne autour de la transidentité. Rien que pour bien comprendre cette notion et ne plus mélanger les genres (désolé pour le mauvais jeu de mot), ce livre est salvateur. Non, il n’est pas question d’orientation sexuelle, mais bien de personnes dont l’identité intérieure n’est pas en corrélation avec leur enveloppe extérieure.

L’idée de traiter ce thème difficile à travers un roman noir est tout simplement formidable. On comprend petit à petit le cheminement personnel de l’héroïne, son parcours de vie, ses épreuves et ses questionnements. Le tout enrobé dans une vraie intrigue qui fait qu’on est pris dans l’histoire tout en comprenant mieux cette transidentité.

Belles idées

Il y a tant de bonnes idées dans ce livre ! Le fait de ne donner un nom à aucun des protagonistes, sauf Virginie le personnage principal, mais les affubler d’un qualificatif. Belle manière de nous faire comprendre ce que peut vivre une personne comme elle, toujours traitée de surnoms peu flatteurs.

Le jeu avec les époques est également joliment maîtrisé au sein d’une intrigue qui prend peu à peu du corps.

Sans trop en dévoiler, une partie du livre m’a fait penser à ce qu’on retrouvait dans Meurtre pour rédemption de Karine Giébel. J’en parle parce que c’est le bémol très personnel que j’émettrais (et je suis très minoritaire à lire les autres commentaires vus sur le livre) : certaines scènes sont très violentes, et cette violence est souvent justifiée. J’ai cependant ressenti qu’il y en avait trop, avec quelques passages que j’ai trouvé dispensables. Comme à l’époque du livre de Giébel, que j’ai pourtant beaucoup aimé.

Unique et salutaire

Enfermé.e est un roman unique, dans l’air du temps, salutaire. Il est tout ce qui représente la bonne littérature noire à mes yeux : plonger le lecteur dans une histoire prenante tout en le faisant réfléchir sur notre monde, notre société. C’est grâce à ce genre de livres que l’on avance vers une meilleure compréhension de l’autre et une meilleure acceptation de la différence (qui est TOUJOURS une richesse).

Jacques Saussey a pris des risques en se lançant dans une telle aventure. A l’image de la couverture bien trouvée, il est allé au-delà des barreaux pour regarder au fond des yeux et de l’âme des personnes transidentitaires. Il l’a fait avec sérieux et sensibilité pour nous offrir un roman noir différent et terriblement humain.

PS : je dois dire mon scepticisme quant à la 4ème de couverture. On s’énerve souvent contre celles qui en disent trop sur l’histoire. Ici, on est à l’exacte opposé, elle ne dit rien et ne me semble vraiment pas vendeuse pour ceux qui n’ont préalablement pas entendu parler du livre.

Lien vers l’interview de Jacques Saussey au sujet de Enfermé.e

Sortie : 01 octobre 2018

Éditeur : French Pulp

Genre : Roman noir

Ce que j’ai particulièrement aimé :

Le sujet, important

Le traitement en roman noir de ce sujet

Le personnage principal

La fin

4° de couverture

Les premiers papillons ont éclos derrière ses paupières. Elle en avait déjà vu de semblables, enfant, un été au bord de l’océan, jaunes et violets contre le ciel d’azur.
Elle était allongée au soleil, l’herbe souple courbée sous sa peau dorée. Le vent tiède soufflait le sel iodé de la mer dans ses cheveux. Aujourd’hui, l’astre était noir. Le sol dur sous ses épaules. Et l’odeur était celle d’une marée putride qui se retire. Les papillons s’éloignaient de plus en plus haut, de plus en plus loin. Et l’air lui manquait. Lui manquait… Elle a ouvert la bouche pour respirer un grand coup, comme un noyé qui revient d’un seul coup à la surface. Les papillons ont disparu, brusquement effrayés par un rugissement issu du fond des âges…



Catégories :Littérature

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18 réponses

  1. Hâte de découvrir une autre « facette » de cet auteur que j’affectionne tout particulièrement.
    Et par les (sales) temps qui courent, il est bon voire salutaire de rencontrer et faire un bout de chemin littéraire avec des personnages différents, atypiques, uniques (comme nous le sommes tous) et que c’est justement la différence, quelle qu’elle soit, qui fait la richesse de l’humanité (message à caractère informatif pour les esprits étriqués et rétrogrades)…
    Bonne journée Yvan ! 😉🙂

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  2. Belle chronique sur un livre fort.
    Je n’avais jamais réfléchi à la couverture …
    C’est le premier livre que je lis de Jacques Saussey et je dois dire que cette sensibilité dont il fait état m’a vraiment troublée…

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  3. Très belle chronique…
    Personnellement j’ai beaucoup aimé la 4e de couv. toute en poésie !
    Mais je comprends bien ta remarque…

    Enfermé.e est pour moi dans le top “3” pour 2018

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  4. Merci pour cet article, je mets immédiatement ce roman dans ma liste de Noël ! D’autant plus que je lis en ce moment « Ne Prononcez jamais leurs noms » du même auteur.

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  5. Je viens de finir Enfermé.e et je dois admettre que ce bouquin est excellent ! A offrir à tous ceux qui se posent des questions sur notre société en évolution.

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  6. Merci Yvan pour cette chronique… Moi qui ne suis pas trop thriller car je ne raffole pas de la violence, je n’aurais pas spontanément lu du Saussey mais c’est un sujet qui me touche particulièrement puisqu’il y a 4 ans, ma fille m’a annoncé vivre ce tourment et donc ça m’intéresse d’en apprendre un peu plus quand c’est possible…

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  7. Je viens de lire Mauvais Genre sur une thématique proche (sauf que chez moi c’est la victime qui était transgenre). Je l’ai en stock, je me le garde sous le coude.

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  8. Rien que l’écriture inclusive sur le titre me fait fuir ! J’en suis encore au ( ) pour mettre les féminins ou les pluriels. Maintenant, si je colle sur la couverture un papier qui ferait Enfermé(e), ça pourrait le faire et là, je saurais le lire sous soucis 😆

    Non, n’appelle pas les blouses blanches !!! 😀

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Rétroliens

  1. Jacques Saussey – Enfermé.e | Sin City
  2. Interview – 1 livre en 5 questions : Enfermé.e – Jacques Saussey – EmOtionS – Blog littéraire

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