Interview R.J. Ellory – Everglades

1 livre et 5 questions pour permettre à son auteur de présenter son œuvre

5 réponses pour vous donner envie de vous y plonger

Editeur : Sonatine

Sortie : 10 avril 2025

Lien vers ma chronique du roman

Tu as déjà abordé la peine de mort dans ton premier roman, Papillon de nuit, mais cette fois-ci, ton approche est très différente…

Ce qui est vraiment intéressant avec cette question, c’est qu’elle me pousse à revenir sur Papillon de nuit. Ce livre a été écrit en 2001, puis publié en 2003. C’est incroyable de penser que cela fait maintenant vingt-deux ans ! Papillon de nuit était le vingt-quatrième livre que j’avais écrit, et j’avais passé de nombreuses années à être rejeté par plus d’une centaine d’éditeurs, à la fois au Royaume-Uni et aux États-Unis. Le processus de publication de Papillon de nuit était la première véritable opportunité de voir mon rêve de devenir écrivain professionnel se concrétiser. J’avais décidé que si j’échouais à nouveau après tant d’années et tant de refus, je devrais envisager une autre voie pour ma vie. Je ne savais pas quoi – peut-être la musique ou la photographie, un autre domaine artistique – mais l’écriture était ce que je voulais vraiment faire. Finalement, le livre a été publié, et le reste appartient à l’histoire.

Papillon de nuit était le premier livre que j’ai écrit en me concentrant uniquement sur des sujets et des thèmes qui m’intéressaient. Avant cela, j’écrivais des livres en pensant à ce que d’autres pourraient aimer. Puis j’ai décidé d’écrire quelque chose que moi, j’aimerais lire. Comme tu le sais, les personnages sont pour moi l’élément le plus important. Je choisis des thèmes qui mettent à l’épreuve la moralité, la responsabilité, l’intégrité et la capacité émotionnelle des individus. Je veux les placer dans des situations réalistes où ils doivent prendre des décisions difficiles entre le bien et le mal. J’aime les défier et voir jusqu’où je peux les pousser mentalement et psychologiquement.

Le sujet de la peine de mort est une question controversée et délicate, ce qui en fait un terrain d’exploration parfait. Il existe très peu de situations dans la vie où un être humain a légalement le pouvoir de vie ou de mort sur un autre. Je ne peux penser qu’à la guerre et à la peine capitale, où tuer quelqu’un n’entraîne aucune conséquence judiciaire. La peine de mort est un paradoxe. Cela me rappelle la question posée par Holly Near : « Pourquoi tuons-nous des gens qui tuent des gens pour montrer que tuer est mal ? » C’est un sujet qui permet de plonger un personnage dans une introspection profonde, de le confronter à sa véritable nature et à sa boussole morale. C’est cela qui m’intéresse : explorer la psyché humaine et amener le lecteur à se demander ce qu’il ferait dans une telle situation.

 » C’est un système profondément défaillant, qui perdure uniquement parce que personne n’a encore trouvé la véritable cause de l’intention criminelle ni un moyen de la résoudre « 

Comment décrirais-tu ce que vivaient les gardiens de prison dans les années 1970 ?

Oh, je peux à peine imaginer à quel point cela devait être difficile. Le système carcéral – comme nous le savons trop bien – fait très peu pour corriger ou réhabiliter les criminels. Le taux de récidive est très élevé, et bien que des efforts louables aient été faits pour trouver des moyens de le réduire, ils ont systématiquement échoué. Cela s’explique par une méconnaissance fondamentale de l’esprit humain et des sources des intentions destructrices ou criminelles. La psychiatrie et la psychologie ne les ont ni identifiées ni résolues. La punition ne les résout pas. L’isolement ne les résout pas. La menace d’exécution ne les résout pas. Cela signifie que nous abordons le problème sous le mauvais angle.

En réalité, la prison est simplement un moyen d’isoler les éléments dangereux de la société. Pour la majorité des détenus, ils continueront à commettre des crimes en prison et en sortiront pour replonger dans la criminalité. Ce n’est en aucun cas une solution. Ainsi, ceux qui sont chargés de gérer les prisons savent qu’ils n’apportent aucune amélioration à long terme. C’est comme un mécanicien qui travaille jour après jour sur une voiture en sachant pertinemment qu’elle ne sera jamais réparée.

Par observation, la manière dont les prisons sont gérées aujourd’hui n’a pas changé depuis cinquante ans. L’objectif est le même et le résultat est le même. Une personne qui entre dans le service pénitentiaire avec la conviction qu’elle peut y apporter un changement bénéfique et concret sera rapidement désabusée et déçue. Et lorsque la raison pour laquelle on fait quelque chose n’est pas satisfaite, on ressent inévitablement de la frustration et du ressentiment. C’est pourquoi il est facile de comprendre pourquoi certaines formes de cruauté peuvent se manifester envers les détenus : ceux qui sont censés les surveiller finissent par les considérer comme la source de leur propre frustration. C’est un système profondément défaillant, qui perdure uniquement parce que personne n’a encore trouvé la véritable cause de l’intention criminelle ni un moyen de la résoudre.

 » Je suis un conteur, rien de plus « 

As-tu cherché à travailler un rythme particulier pour ce roman ? Il ne faiblit jamais, tout en laissant place aux émotions…

Je suis un conteur, rien de plus. Je ne fais pas de plan ni de synopsis avant de commencer un livre. Je n’ai aucune idée précise de ce qui va se passer au fil du roman, et je ne sais certainement pas comment il se terminera avant d’y arriver. Je veux simplement raconter une histoire captivante, alors je choisis un sujet qui me semble intéressant et je me lance. C’est un processus spontané et organique. Ce n’est pas académique. Je n’analyse pas ce que j’écris en cours de route, j’écris simplement.

J’essaie de donner à mes personnages une authenticité humaine. S’ils semblent réels, alors peut-être que le lecteur s’attachera à eux. Je veux écrire des histoires auxquelles les gens pensent même lorsqu’ils ne sont pas en train de lire, et qu’en terminant le livre, ils aient l’impression de quitter des personnes qu’ils ont appris à connaître. Si moi-même je ressens des émotions en écrivant, alors il y a de fortes chances que le lecteur en ressente aussi. Ce n’est pas plus compliqué que cela. Si mon livre a un certain rythme, ce n’était pas prémédité, c’est simplement ainsi que cela s’est déroulé.

Tu aimes particulièrement les antihéros, ces gens ordinaires confrontés à des situations qui les dépassent, n’est-ce pas ?

Oui, bien sûr, mais nous sommes tous des antihéros, non ? Nous sommes tous humains, avec nos forces et nos faiblesses. Nous commettons tous des erreurs, parfois petites, parfois énormes, mais ce qui compte souvent, ce n’est pas tant l’erreur elle-même que ce que l’on fait ensuite. Nous essayons de bien faire, mais nous nous trompons souvent. Pour survivre, il suffit d’avoir raison un peu plus de la moitié du temps. Personne ne peut avoir raison tout le temps.

Nous nous jugeons plus sévèrement que les autres ne nous jugent. Nous nous critiquons plus que les autres ne nous critiquent. Nous connaissons nos propres défauts et nos échecs, et pourtant, nous continuons d’avancer. Quand j’écris, je me mets à la place de mes personnages et je me demande : « Si c’était moi, que ferais-je ? »

Les personnages sont l’élément essentiel. Ils doivent être humains, réels, crédibles. Quand je lis un livre et que les personnages ne sonnent pas juste, j’ai du mal à m’y investir émotionnellement.

 » Une exécution est un événement puissant et inoubliable, et le texte devait en retranscrire toute l’intensité « 

Comment as-tu vécu l’écriture des scènes d’exécution ?

Une scène d’exécution est brutale et horrible, donc elle devait être écrite de manière brutale et horrible. Je ne voulais pas qu’elle soit inutilement violente, mais le personnage principal assiste à une exécution, et cela devait être un moment fort et marquant.

Ce qu’il vit à ce moment-là influence son approche du travail, de la vie et de l’avenir. J’ai voulu mettre le lecteur dans la même position que lui, en détaillant précisément la procédure, mais sans que cela devienne trop clinique ou détaché. Si mon personnage ressent quelque chose, alors nous devons le ressentir aussi. Une exécution est un événement puissant et inoubliable, et le texte devait en retranscrire toute l’intensité. J’espère y être parvenu.


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Catégories :Interviews littéraires

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16 réponses

  1. Nath - Mes Lectures du Dimanche – Polars, thrillers, romans noirs...

    Bel échange qui apporte un joli éclairage sur le parcours d’auteur !

  2. Quel bel échange, merci à vous deux 🙏😘

  3. Ma Maman vous dit bravo à tous les deux 👏 et merci pour le partage 🙏 😘

  4. Lilou – Passionnée d’égyptologie, amoureuse du Québec, adore les arts et la culture, lectrice compulsive, chroniqueuse...

    Très très intéressant ! Merci à vous deux pour cet échange… c’est passionnant et globalement au-delà de l’écrivain, c’est un homme bien. Merci à toi 🙂

    • Yvan – Strasbourg – Qui suis-je : homme, 57 ans, Strasbourg, France

      Je n’échange qu’avec des gens bien 😉. C’est impératif, pour ma part, je ne peux pas faire abstraction de la personne

      • Lilou – Passionnée d’égyptologie, amoureuse du Québec, adore les arts et la culture, lectrice compulsive, chroniqueuse...

        et tu fais bien ! 😉 je suis comme toi, je ne peux différencier la part de l’humain dans l’artiste, quel qu’il soit !!

  5. belette2911 – Grande amatrice de Conan Doyle et de son "consultant detective", Sherlock Holmes... Dévoreuse de bouquins, aussi ! Cannibal Lecteur... dévorant des tonnes de livres sans jamais être rassasiée, voilà ce que je suis.

    Merci pour ce retour ! Pas encore lu son dernier roman, mais je l’ai acheté ! 😉

  6. Aude Bouquine – « Lire c’est pouvoir se glisser sous différentes peaux et vivre plusieurs vies. » Ici, je lis, je rêve, je parle de mes émotions de lectures, avec des mots. Le plus objectivement possible. Honnêtement, avec respect. Poussez la porte. Soyez les bienvenus dans mon univers littéraire.

    Ce bouquin m’a laissée sur le carreau ! J’attendais de l’avoir terminé pour lire ton interview… Ellory a ceci de fascinant qu’il sait toujours parler de sujets qui me tiennent à coeur en n’oubliant jamais cette humanité qui lui fait penser que l’homme reste profondément bon. Et que dire de ses personnages… bouleversants !

  7. Collectif Polar : chronique de nuit – Simple bibliothécaire férue de toutes les littératures policières et de l'imaginaire.

    Merci pour ce bel entretien Messieurs

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