Le prêtre et le braconnier – Benjamin Myers

Benjamin Myers nous emporte au fin fond d’une Angleterre du passé, à la suite d’une jeune femme et d’un bébé perdus dans l’immensité naturelle. Le prêtre et le braconnier à leurs trousses.

La femme et l’enfant

Le siècle dernier, à ses débuts sans doute, le récit n’est pas daté. Une jeune fille, à peine femme, 16 ans tout au plus, qui porte un enfant juste né. Il n’est pas le sien. Elle est mutique. Elle fuit, la violence, le couvent, et ceux qui l’employaient. Elle recherche une autre existence. Sa jeune vie cache des meurtrissures morales et physiques terribles ; plaies de l’âme et secrets atroces ; qui la poussent à s’enfuir dans le dénuement total avec la charge d’un enfant volé (sauvé ?). Mais le responsable des pires maux ne l’entend pas ainsi.

C’est un roman noir, très noir, ténébreux et tragique, qui prend aux tripes. Par son histoire, par ses personnages, par son écriture atypique. Par cette lumière vacillante émanant de ce bout de femme et de ce nouveau-né, chaque heure plus proches de la mort.

Viscéral

Un récit au plus près des protagonistes. Et de cette nature et cette existence qui donnent peu et prennent beaucoup. La faim, la soif, les douleurs, les peurs. Et puis la haine, la brutalité, l’immoralité sur les talons de l’innocence bafouée.

Ce qui frappe, dès les premiers mots, c’est cette écriture viscérale. Pas une seule virgule dans tout le texte. Des phrases courtes qui plongent le lecteur dans l’urgence, des dialogues laconiques qui font l’effet de coups de boutoir.

Ce n’est pas qu’un exercice de style, même s’il est impressionnant. C’est bien ce qui fait palpiter l’âme du livre et donne de la puissance aux émotions. Un talent qui n’oublie pas de se mettre au service de l’histoire et des personnages.

Ecriture sublime et atypique

La parenté stylistique avec Sandrine Collette m’aura paru régulièrement comme une évidence. Une manière proche et singulière de jouer avec les mots, la ponctuation, mais aussi les émotions. Et plonger le lecteur dans le trouble et le pire de l’inhumanité. Oui, ce lien fait sens.

Cette plume porte le poids de ce monde, de ces deux jeunes existences en péril, de l’horreur. Elle fait vibrer, trembler, ressentir, résonner. Jusqu’à un final qui se montre à la hauteur, du genre qu’on n’oublie pas, qui nous obsède, qui imprime des images mentales dont on n’est pas prêts de se défaire.

Il faut ici également saluer le travail d’orfèvre de Clément Baude, traducteur des plus grands, qui est pour beaucoup dans la réussite de ce roman.

Attachement

Le reste du récit, sur moins de 300 pages, ne joue pas la surenchère de rebondissements, c’est l’idée de suivre les personnages à la trace ; alternance de silences et de mots qui blessent, de situations difficiles et de rares rencontres.

On se prend d’attachement pour ces proies qui cherchent une échappatoire, on se brusque et on se tend à l’écoute de la brutalité des chasseurs. L’évocation de Dieu est omniprésente, par la parole d’hommes qui bafouent tout, qui outragent, qui possèdent, qui détruisent. L’homme d’église en tête.

Il n’y a bien que le choix du titre français qui me questionne et me gêne, loin de l’original : Beastings. Pourquoi mettre en avant la lie alors que le cœur du livre pulse à travers la femme et l’enfant ?

Le prêtre et le braconnier est un roman noir qui marque autant par son histoire que par l’écriture sublime de Benjamin Myers. Des personnages et des destins qu’on n’oublie pas, une fuite, la noirceur de l’humanité qui se confronte brutalement à l’innocence, des thématiques fortes qui font littéralement vibrer ces pages.

Yvan Fauth

Sortie : 11 octobre 2024

Éditeurs : Seuil

Genre : Roman noir

Traduction : Clément Baude

4ème de couverture

Au nord de l’Angleterre, dans la région des lacs, une jeune fille s’enfuit avec un bébé. Ignorante de tout, elle plonge dans une nature sublime et dangereuse ; elle lutte contre la faim, les éléments, les hommes qu’elle croise – l’agriculteur, l’ermite, le chasseur ; elle rêve de traverser les eaux pour gagner une île miraculeuse où elle élèverait l’enfant dans la joie. Mais le prêtre local est chargé de les retrouver. Il engage le braconnier pour l’aider à les traquer. Les vivres s’épuisent, le bébé faiblit, le temps presse. À quoi cherche-t-elle à échapper ? Et surtout, y parviendra-t-elle ?

D’une écriture ciselée, Benjamin Myers crée un univers envoûtant où l’innocence affronte la noirceur humaine dans un duel qui semble joué d’avance. Poétique et viscéral, ce roman est porté par un sens aigu de la beauté. Un conte gothique sur la maternité, la moralité et la perversion qui se lit d’une traite.


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Catégories :Littérature

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11 réponses

  1. Aude Bouquine – « Lire c’est pouvoir se glisser sous différentes peaux et vivre plusieurs vies. » Ici, je lis, je rêve, je parle de mes émotions de lectures, avec des mots. Le plus objectivement possible. Honnêtement, avec respect. Poussez la porte. Soyez les bienvenus dans mon univers littéraire.

    Bon ! Tu connais le chemin vers chez moi ?
    Ce livre a tout pour me plaire et il faut dire que tu nous le vends bien 😉

    • Yvan – Strasbourg – Qui suis-je : homme, 57 ans, Strasbourg, France

      oui tu dois le lire 😉

      • Aude Bouquine – « Lire c’est pouvoir se glisser sous différentes peaux et vivre plusieurs vies. » Ici, je lis, je rêve, je parle de mes émotions de lectures, avec des mots. Le plus objectivement possible. Honnêtement, avec respect. Poussez la porte. Soyez les bienvenus dans mon univers littéraire.

        Oui oui j’attends le Book Deliveroo 😂

  2. J’en suis toute ébouriffée. Merci à toi pour la chronique 🙏 😘

  3. Dans ma P.A.L., obligé !

  4. belette2911 – Grande amatrice de Conan Doyle et de son "consultant detective", Sherlock Holmes... Dévoreuse de bouquins, aussi ! Cannibal Lecteur... dévorant des tonnes de livres sans jamais être rassasiée, voilà ce que je suis.

    J’ai une grande envie d’aller braconner du prêtre, moi ! 😉

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