Interview Nicolas Martin – Fragile/s
1 livre et 5 questions pour permettre à son auteur de présenter son œuvre
5 réponses pour vous donner envie de vous y plonger
Editeur : Au diable vauvert
Sortie : 22 août 2024
Lien vers ma chronique du roman
Dans cette dystopie, l’enfant est devenu le sujet central d’une société qui se meurt petit à petit…
Oui, le point de départ de Fragile/s est une interrogation sur notre comportement collectif dans une société qui bascule progressivement mais résolument vers le fascisme. Une fois l’extrême droite installée au pouvoir et la résistance politique et populaire brisées, que se passe-t-il ? Comment nous comporterions-nous, individuellement ? Jusqu’où peut aller notre résignation, et l’abandon de nos idéaux ? Dans ce contexte, j’ai pensé à faire varier un paramètre central, qui nous touche intimement, qui mobilise nos affects les plus profondément enfouis : le rapport à la procréation et à la filiation. Que se passe-t-il si, en plus de ce contexte, notre capacité à fonder une famille « normale » – et j’entends la notion de famille comme le noyau sociologique constitutif de nos sociétés contemporaines, telle qu’elle est apparue au milieu du XIXème siècle au moment de la révolution industrielle – est durablement éprouvée ? Et si face à cette impossibilité, le pouvoir en place brandit l’espoir d’un retour à l’état ante ? Si un État, même totalitaire, nous offre la possibilité d’avoir à nouveau des enfants en bonne santé, fermerions-nous les yeux sur tout le reste, sur notre mémoire historique et les précédents eugénistes des régimes fascistes antérieurs, ainsi que sur les atrocités commises par ailleurs ? Lui donnerions-nous un blanc-seing ?
C’est de cette série d’interrogations qu’est né Fragile/s.
» Les récits d’anticipation et de science-fiction, plus particulièrement, partent du présent, changent un certain nombre de paramètres et projettent le résultat dans un futur plus ou moins proche «
Le futur que vous décrivez entre en résonance avec aujourd’hui, tout particulièrement en ce moment…
Toute œuvre de fiction, et plus généralement toute œuvre d’art, s’inscrit dans le contexte historique, politique, économique, social, religieux, etc. dans lequel elle a été créée. Les récits d’anticipation et de science-fiction, plus particulièrement, partent du présent, changent un certain nombre de paramètres et projettent le résultat dans un futur plus ou moins proche. Quand je décris une société française gouvernée par l’extrême droite (ainsi qu’une partie de l’Europe), je n’ai pas besoin de faire d’immenses efforts d’imagination, au vu des derniers résultats électoraux. De même pour la baisse de la fertilité, qui est avérée depuis plusieurs années. Il suffit d’amplifier un peu le réel pour obtenir le contexte de Fragile/s.
Ensuite, le fait que la Cour Suprême américaine revienne sur le droit à l’avortement au niveau fédéral survient alors que je viens de terminer la première partie. A ce moment là, je me dis que j’ai touché juste, quand bien même la nouvelle me préoccupe. Puis vient en France le débat sur la constitutionnalisation du droit à l’IVG. Lorsqu’Emmanuel Macron évoque son « réarmement démographique », j’ai déjà créé le Ministère de la Famille et du Repeuplement. Je saute bien entendu sur l’opportunité pour intégrer l’expression à mon récit. Quant aux dernières législatives, au cours desquelles l’extrême droite a failli accéder au pouvoir, à quelques semaines de la sortie du roman, j’avoue ne pas avoir anticipé que les événements puissent se produite à une telle célérité. Heureusement, le pire a été évité pour le moment, mais le parti néofasciste reste en embuscade et menace d’emporter une élection majeure dans les prochaines années.
» Il était essentiel que le suspense, l’action soient prenantes, que les lectrices et les lecteurs soient embarqués dans le récit comme dans une aventure haletante «
Ce récit tient autant de l’intime que du politique, mais c’est également un prenant divertissement…
Avant d’écrire ce roman, j’ai travaillé plusieurs années sur des scénarios de films et de série. J’ai beaucoup appris de ce travail, notamment sur l’importance de l’écriture des personnages, mais aussi sur le rythme de la narration. Je pense que Fragile/s a bénéficié de ce travail. Il était essentiel que le suspense, l’action soient prenantes, que les lectrices et les lecteurs soient embarqués dans le récit comme dans une aventure haletante. C’est aussi pour cela que l’action va crescendo, jusqu’à la troisième partie qui se déroule presque en temps réel. En choisissant dans les deux premières de plonger dans l’esprit de Typhaine, il y avait une volonté de faire vivre les événements de l’intérieur, vus à travers les yeux et les pensées de mon héroïnes. Je crois que ces choix contribuent à faire de Fragile/s ce que je voulais qu’il soit dès le départ : avant tout un terrible page turner !
Vous avez réalisé un gros travail autour de l’écriture, avec de belles trouvailles narratives et stylistiques…
Oui, cette recherche va de pair avec la volonté de mettre les lectrices et les lecteurs au premier rang, à l’intérieur de l’esprit de Typhaine, de tout voir, tout comprendre par ses yeux. Parce qu’il y a un peu de chacun d’entre nous dans Typhaine : une volonté de se rebeller contre l’injustice, de lutter contre les dérives autoritaires du pouvoir, mais aussi une grande passivité et une certaine forme d’abdication.
Pour cela, j’ai joué – comme je le fais dans mes récits courts – avec des phrases très courtes, des retours à la ligne, une façon d’amplifier encore, de faire de la « surponctuation » pour prendre la mesure des affects et des ressentis du personnage. C’est aussi pour cela que, dans la deuxième partie du roman, je lui ai donné les rennes : c’est elle qui parle à la première personne, c’est son rythme, sa voix, ses émotions avec lesquelles les lectrices et les lecteurs sont en prise directe. C’est pour cela que j’assume de jouer avec la typographie, avec le changement de polices en fonction des sources, avec des pages quasiment vides de mots. Pour immerger totalement dans la psyché de Typhaine. Pour amplifier cette dimension immersive du récit.
» J’espère que Fragile/s permettra de faire le pont entre les amatrices et amateurs de thriller et celles et ceux qui connaissent et chérissent la science-fiction «
Le roman est très crédible. Il flirte aussi avec la SF, mais de celle qui est accessible à tous les lecteurs curieux…
C’est un récit d’anticipation, et en soit l’anticipation est de la science-fiction. Malheureusement en France, la SF est encore trop souvent frappée du sceau de l’infamie, de l’anecdotique, du divertissement bas de gamme pour adolescent biberonné à Star Wars et à Marvel. C’est regrettable. La France est l’un des principaux berceaux de la littérature de science-fiction, avec Jules Verne bien sûr mais aussi tout le mouvement du merveilleux scientifique au début du XXème siècle, Maurice Renard, Camille Flammarion, J.-H. Rosny-Aîné… mais pour des raisons qu’il serait fastidieux de développer, le roman français dans la seconde moitié du XXème siècle s’est orienté vers l’intime, vers l’autofiction, vers la narration des affects individuels. Nous avons pourtant une littérature de l’imaginaire très riche, avec des autrices et des auteurs populaires et incroyablement talentueux, comme Catherine Dufour, Laurent Genefort, Audrey Plenet, Saul Pandelakis ou Jean Baret et tant d’autres…
J’espère que Fragile/s permettra de faire le pont entre les amatrices et amateurs de thriller et celles et ceux qui connaissent et chérissent la science-fiction. La SF n’est pas un pré carré inaccessible et réservé à une minorité, c’est au contraire un inépuisable terrain de jeu fictionnel qui a beaucoup a dire sur notre présent. C’est en tout cas l’ambition de mon roman.
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Catégories :Interviews littéraires

Passionnant !
oh oui, vraiment !
Merci à vous deux pour ce bel échange 🙏 😘
merci à toi pour ta curiosité 😉
C’est vrai que les sujets concernant la grossesse et la conception ont été vifs ces derniers mois, que ce soit aux USA ou en France. C’est vrai que ça doit donner un côté encore plus réaliste aux événements du roman, puisque ce sont des droits qui sont encore souvent bien trop variables, la marche arrière faite en Amérique le montre bien. Merci pour cet interview !
passionnant et éclairant, n’est-ce pas ?
Oh oui 🙂
Merci pour cet interview… Cet auteur est vraiment passionnant et à découvrir… j’ai encore plus l’envie de découvrir son roman. Merci à toi ! 🙂
Ah, tant mieux si son propos t’a convaincue !
Je viens d’acheter ce bouquin sur les conseil d’un de mes libraires.
Je lirai donc votre entretiens messieurs après le lecture de Fragile/s
ton libraire est de bon conseil 😉
C’est Kamel des Mots à la bouche 😉
Merci pour cet échange très intéressant sur ce roman que j’ai très envie de découvrir.