Aux marges du palais – Marcus Malte

AVIS DE LECTURE

Le cas Marcus Malte s’apparente à un phénomène d’une grande rareté. C’est un homme libre. C’est ce vent de liberté qui souffle dans ces choix de romans et dont Aux marges du palais en est une nouvelle belle preuve.

Avec lui, difficile d’anticiper ce que sera la lecture, l’ayant vu allégement passer du polar ou du roman noir (l’éblouissant Les harmoniques ou Garden, of love, Grand Prix des lectrices Elle), à la fiction historique (Le garçon, un chef-d’œuvre ! Prix Femina), à un roman qui démonte le système des conspirations (le formidable Qui se souviendra de Phily-Jo ?), avec des textes longs ou plus courts (Cannisses, une novella marquante). On pourrait continuer longtemps cet inventaire littéraire.

Farce

Ces quelques exemples pour montrer son indépendance, son immunité face aux pressions constantes qui tendent à enfermer les écrivains dans des moules (à tarte) et des boîtes (à claques).

Ce roman-ci est une farce, une galéjade. Emplie de bons mots, des plus subtils à ceux qui relèvent des blagues Carambar (assumées), un texte bourré de situations délirantes qui font sens ou n’en ont aucun, de traits d’esprit critique ou purement ludique.

Ce qui transpire de chacune de ces pages, c’est l’amour des personnages. Eux aussi complètement décalés. Ils n’ont pourtant pas de grandes qualités à faire valoir (au départ) pour qu’on s’y attache. Entre une veuve noire, un ancien boxeur qui s’est couché, ou bien encore une princesse éloignée des réalités. Et d’autres qui ne sont pas piqués des hannetons. Une galerie de portraits farceurs, caricaturaux, mais qui vont s’avérer touchants, chacun à sa manière.

Fossé

C’est l’histoire éternelle du fossé creusé entre les nantis et les fauchés, toujours plus vaste, que Marcus Malte va parodier et brocarder. Mais aussi signifier et dénoncer, d’une manière atypique. N’attendez pas un texte virulent, la forme est autre, ne déviant jamais du burlesque.

C’est le récit de bracass qui fracassent la face du pouvoir en place en imaginant le plus grand des casses. Celui de démonter la Grande Tour F dans la capitale de la Frzangzwe, république médiocratique à forte tendance monarchique. Toute ressemblance avec des faits, personnes ou situations passées ou présentes sont préméditée par l’auteur.

Joueur de mots

Chantée sur des airs révolutionnaires, plutôt que lapidaire, cette histoire va plaire à ceux qui ne veulent plus se taire, mais aiment aussi se distraire.

Malte se joue des mots et des hommes, les étire pour en faire des figures grimaçantes, caricatures cathartiques de notre monde dont il vaut mieux rire.

50 nuances de rires, du sourire en coin au rire gras, du rire jaune aux gorges chaudes, léger ou tonitruant. Contagieux, souvent.

Changements de styles

Le roman est un amalgame de changements de styles, un patchwork. À côté de ces (très nombreuses) plaisanteries, des fulgurances magnifiques dignes du meilleur Malte. Comme par exemple :

« Se pourrait-il que Dieu le père soit une grand-mère qui s’ennuie, qui tricote et détricote nos existences afin de passer le temps, si longue est l’éternité ? ».

Ou encore :

« Et moi, j’avais oublié, dit-il. Ça. Le jour. La date (de leur anniversaire). Mes enfants. Il faut dire qu’il y avait beaucoup de choses que j’oubliais, à l’époque. Mais pas tout. Je n’oubliais pas de nourrir ma colère. Je n’oubliais pas de ruminer mon amertume et mon dégoût. Je ne m’oubliais pas, moi. J’occupais toute la place dans mon esprit. Moi et ma douleur. Moi et ma frustration. Moi et ma fureur. Moi et ma pitié de moi ».

Ouvert

Mieux vaut savoir où on met les pieds avant de se lancer dans cette lecture, tout en restant aware. Ouverts au caractère décalé du texte autant qu’à ce qu’il fait passer, y compris ce qui se cache derrière les vannes, ouvrant parfois grand le flot des émotions. Évidemment, l’auteur y brocarde ces gouvernants déconnectés du terrain, et imagine une révolution utopique. On peut rêver (surtout en ce moment…).

Aux marges du palais, Marcus Malte traite de sujets graves avec la légèreté de la satire, à travers un texte atypique, anticonformiste, d’une liberté qui fait souffler un vent frais dans ce monde vicié.

Une dernière citation pour la route

« Je ne parle qu’en mon nom, dit-il. Mais je connais l’enfer. Ce n’est pas comme on l’imagine. Pas besoin de chercher bien loin. De creuser trop profond. Il n’est pas enfoui dans les entrailles de la Terre. L’enfer est ici (il touche son front et elle frissonne). Il est là (il touche son cœur et elle sent son cœur à elle qui se contracte, qui se ferme comme le piège d’une plante carnivore). Parfois, dit-il, la plus terrible des punitions, c’est la vie. Celle qu’on te laisse. La mort t’a épargné. La mort n’a pas voulu de toi, elle t’a rejeté. Elle t’a refusé sa délivrance.

Non, mon gars. Non, mon salaud, ce serait trop facile. Alors tu continues de respirer, tu ne peux pas t’en empêcher, l’air entre dans tes poumons, ton sang continue de circuler dans tes veines, et c’est là le châtiment suprême. C’est là ton supplice. Mais surtout ne t’en plains pas. Ne va pas déclarer que ce n’est pas juste. Au contraire. C’est parfaitement juste, et c’est amplement mérité. C’est tout ce que tu mérites, mon salaud, mon infâme, maudit sois-tu. Il faut que ça dure. Tu brûleras. Tu brûleras, toi aussi, mais à tout petit feu ».

Yvan Fauth

Sortie : 22 août 2024

Éditeur : Zulma

Genre : Fable humoristique

Prix : 24 €

4ème de couverture

Au doux pays de Frzangzwe, le fossé entre les nantis et les fauchés ne cesse de se creuser. D’un côté, la baronne, secondée par son équipe de bras cassés : Mo, l’homme de main toujours chargé du sale boulot, Mouna la Souris experte en informatique, Hakkon le Brave inséparable de sa hache bien affûtée, le Toubib réchappé de la justice, Zap le naïf. De l’autre côté, l’archimaréchal règne avec ses zeds de camp et son conseiller Gabriel Pipaudi, premier fifrelin du palais, diplômé de la Grande École – promo Machiavel. Et puis il y a la marjorette, Anne-Sophie-Catherine-Elisabeth dite Aneth. Enfermée dans son vase clos gorgé de paillettes et des ors de la république, Aneth rêve d’amour et d’horizons inconnus. Lorsque sa servante Chantal organise une escapade clandestine dans la jungle du réel, tout bascule. Car les deux mondes vont se croiser, alors que grogne la révolte. Retranchés dans leur manoir, la bande de marginaux fomente un coup d’éclat : occuper la Grande Tour F. Pour quoi faire ? La démonter. Quand ? Le 1er mai. Et si la Révolution était en marche ?


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Catégories :Littérature

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12 réponses

  1. Il est dans ma pile de prochaines lectures. Grâce à toi, je suis mieux préparé pour en profiter pleinement. Merci !

  2. Aude Bouquine – « Lire c’est pouvoir se glisser sous différentes peaux et vivre plusieurs vies. » Ici, je lis, je rêve, je parle de mes émotions de lectures, avec des mots. Le plus objectivement possible. Honnêtement, avec respect. Poussez la porte. Soyez les bienvenus dans mon univers littéraire.

    Une chronique Maltgistrale ! De la haute volée ♥️

    • Yvan – Strasbourg – Qui suis-je : homme, 58 ans, Strasbourg, France

      Merci ! Je me suis boen amusé à l’écrire et je dois dire que je suis très content de certaines phrases 😉. A voir comme un hommage à l’humour et à la plume de Malte dans ce roman !

  3. Merci Yvan, cela donne vraiment envie de le lire 🙂

  4. belette2911 – Grande amatrice de Conan Doyle et de son "consultant detective", Sherlock Holmes... Dévoreuse de bouquins, aussi ! Cannibal Lecteur... dévorant des tonnes de livres sans jamais être rassasiée, voilà ce que je suis.

    Merdouille, toujours pas lu « phily joe » !! Mais je garde un souvenir ému de « le garçon », qui était un coup de cœur magistral ! Merci pour cette tentation 😉

    • Yvan – Strasbourg – Qui suis-je : homme, 58 ans, Strasbourg, France

      Tous des livres très différents !

      • belette2911 – Grande amatrice de Conan Doyle et de son "consultant detective", Sherlock Holmes... Dévoreuse de bouquins, aussi ! Cannibal Lecteur... dévorant des tonnes de livres sans jamais être rassasiée, voilà ce que je suis.

        Comme quoi, c’est la preuve que c’est un auteur qui change de recette à chaque roman 😉

  5. Une superbe chronique pour un auteur que je dois absolument découvrir! Un conseil : par quel livre commencer ??
    Merci d avance 🙂
    A*

  6. Collectif Polar : chronique de nuit – Simple bibliothécaire férue de toutes les littératures policières et de l'imaginaire.

    Un fable dis-tu ?

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