Papi Mariole – Benoît Philippon

Benoît Philippon semble s’atteler à raconter l’ensemble de la grande famille de l’Humanité, toutes générations confondues. Mais ce serait lui faire injure que de penser que ce Papi Mariole n’est qu’un recopiage de sa Mamie Luger.

Aucune tromperie sur la marchandise avec la couverture, ce papi ressemble bien à Jean Rochefort. Hommage appuyé qui ne parlera peut-être pas à la jeune génération, mais clairement aux autres, et qui dénote une fois de plus l’amour de l’écrivain pour l’image, avec son autre casquette (réalisateur et scénariste). Ce roman est à nouveau très visuel, combinaison réussie entre bons mots en cascade et cascades d’images fortes.

Générations

Si ce papi fait le Mariole, c’est à l’insu de son plein gré. C’est son surnom, mais ce n’est pas lui qui vous dira d’où il vient. Le gus végète dans un mouroir, perdu dans un EHPAD et dans sa mémoire défaillante. Pas loin d’être octogénaire, Alzheimer a déjà très largement émietté son cerveau. Se souvenir des moments du quotidien lui est presque impossible. Juste cette rémanence sur son métier et sur une dernière mission non remplie. Oui, il était tueur à gages dans son illustre mais secret passé, du moins c’est ce qu’il lui semble.

Fondu au noir. Place au second personnage principal. Changement de génération avec Mathilde, une jeune femme qui n’a jamais eu confiance en elle et dont on a abusé, dans tous les sens du terme. Non pas victime de la dégénérescence de son corps mais de celle de notre société, où les femmes sont toujours traitées comme de la viande par certains hommes. Son malheur va se matérialiser à la vue de tous par un revenge porn, une vidéo qui n’aurait jamais dû sortir du cadre privé et qui se retrouve à la vue de tous, ses proches en premier. C’est la dégringolade jusqu’à presque le point de non-retour.

Les deux s’échappent, lui physiquement, elle dans sa tête.

Histoires de déchéance

Le hasard ou le destin vont les faire se rencontrer dans le climax de la première partie du livre. Leur futur en sera irrémédiablement changé, leur fortune modifiée.

Le roman débute par la présentation des protagonistes (avec en guest star un cochon), sur un ton doux-amer. Il faut dire que les deux sujets traités ne prêtent pas vraiment à rire, de prime abord. Ce sont bien deux histoires de déchéance et d’indignité qui viennent s’entrechoquer, qui vont se conjuguer. L’union fait la force pour deux êtres qui pensaient en être vidés.

Comme dans tous les romans de l’auteur, il s’agit avant tout d’une histoire de rencontre(s). Rendez-vous de passage ou plus marquants, qui vont aiguiller le chemin ou changer la vie. Les deux vont faire la paire sans vraiment s’en rendre compte au départ. La sénescence de l’un, la honte de l’autre. Pour redonner un sens à la vie. Et deux missions.

Engagé !

On ne pourrait imaginer plus dissociable que ce duo, et pourtant ils vont se révéler complémentaires et s’aider mutuellement à retrouver du sens. Même s’il faut pour ça changer les règles du jeu. La fin de vie devient aventure. Et combat.

Benoît Philippon ne s’en est jamais caché, ses romans sont engagés, derrière l’humour omniprésent. Comme souvent, pour défendre les femmes. C’est plus que jamais le cas avec ce récit féministe.

Il a des messages à faire passer, mais une méthode qui lui est propre. A coups de mots d’esprit et de passages visuellement marquants. Certaines scènes sont particulièrement piquantes, jouissives (le mot n’a jamais été aussi juste), décrites pour qu’elles marquent le lecteur, qu’il les ressente autant qu’il les voie. Je peux vous assurer que vous n’êtes pas prêts de les oublier !

La fin justifie les moyens

La vengeance. Le thème qui, depuis la nuit des temps, inspire les histoires. Encore faut-il qu’elle ait du sens et qu’elle soit menée avec inspiration. C’est le cas ici, où papi vole au secours d’une femme dont il ne cesse pourtant d’oublier le nom, et de Mathilde qui devient la canne du vieillard.

La fin justifie les moyens. Comme l’auteur le dit lui-même « On peut questionner la méthode mais ne plus dire qu’on ne savait pas ».

Et pour se réhabiliter à eux-mêmes, lutter contre l’abaissement, ils vont aller très loin. Ça tombe bien, Mariole est lourdement armé et Mathilde fortement déterminée.

Emotions par les failles

Ce n’est pas qu’un divertissement, c’est aussi un texte qui bouscule. Les changements de ton servent des temps ludiques mais aussi dérangeants. Pas mon roman préféré de l’auteur, mais encore une touchante réussite.

Avec l’écrivain égal à lui-même, par son talent autant que par sa volonté de parler des gens cabossés, en phase de reconstruction sur des fondations délabrées. Avec l’espoir d’un monde qui change.

Benoît Philippon n’a pas son pareil pour dessiner des personnages mémorables et faire suinter les émotions de leurs failles. La rencontre de Papi Mariole et de Mathilde fait jubiler le lecteur autant qu’il le secoue.

Yvan Fauth

Sortie : 28 février 2024

Éditeur : Albin Michel

Genre : roman noir (et drôle)

Prix : 19,90 €

4ème de couverture

« Bon sang de bon soir, mais qu’est-ce que je fous là ? »

À l’entrée du périph, un vieux monsieur, peignoir en velours et chaussons en peluche effilochés, se répète inlassablement cette question. Échappé de son Ehpad, Mariole, tueur à gages, ne se souvient plus de rien, sauf d’une chose : il lui reste une mission à accomplir. Seul problème, il ne sait plus laquelle.

Mathilde, elle, se bourre d’anxiolytiques pour oublier. Victime de revenge porn, jetée en pâture sur les réseaux sociaux, elle se dit que le plus simple est peut-être d’en finir… à moins de faire équipe avec le vieil amnésique venu à sa rescousse : en l’aidant à retrouver la mémoire, Mathilde pourrait se payer une revanche en or.

Après le succès de Mamie Luger, Benoît Philippon nous embarque dans un trip fantasque, drôle et bouillonnant.


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Catégories :Littérature

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18 réponses

  1. Nath - Mes Lectures du Dimanche – Polars, thrillers, romans noirs...

    Ça sent le texte fort bien caché sous l’humour, mais ce n’est pas (encore) pour moi 🙃.

  2. Merci Yvan pour cette belle chronique. J’avais beaucoup aimé Mamie Luger et quand j’ai vu passer ce nouvel opus je l’ai noté dans mon petit carnet. En te lisant, je me dis que j’ai bien fait ; j’ai hâte de le découvrir. Merci !

  3. Benoît a encore frappé fort visiblement. Merci à toi pour la chronique qui donne encore très envie. C’est vrai que c’ est basé sur des rencontres improbables, et que ça redonne un peu d’espoir. 🙏😘

  4. Un peu d’humour pour contrer la noirceur, ça ne peut faire que du bien au lecteur dans ce monde de brutes!

    • Yvan – Strasbourg – Qui suis-je : homme, 57 ans, Strasbourg, France

      de temps en temps, mais pas trop souvent ;-). Et puis, les sujet que traite Philippon sont tout sauf drôles

  5. belette2911 – Grande amatrice de Conan Doyle et de son "consultant detective", Sherlock Holmes... Dévoreuse de bouquins, aussi ! Cannibal Lecteur... dévorant des tonnes de livres sans jamais être rassasiée, voilà ce que je suis.

    Il serait temps que je lise enfin sa Mamie Luger !

    • Yvan – Strasbourg – Qui suis-je : homme, 57 ans, Strasbourg, France

      je suis déçu, déçu, avec tout ce que tu lis, que ça ne soit pas encore fait 😉

      • belette2911 – Grande amatrice de Conan Doyle et de son "consultant detective", Sherlock Holmes... Dévoreuse de bouquins, aussi ! Cannibal Lecteur... dévorant des tonnes de livres sans jamais être rassasiée, voilà ce que je suis.

        Oui m’sieur, j’l’f’rai plus, m’sieur… Bon, je vais au coin et privée de dessert, c’est ça ? 😆

  6. Aude Bouquine – « Lire c’est pouvoir se glisser sous différentes peaux et vivre plusieurs vies. » Ici, je lis, je rêve, je parle de mes émotions de lectures, avec des mots. Le plus objectivement possible. Honnêtement, avec respect. Poussez la porte. Soyez les bienvenus dans mon univers littéraire.

    Tout est bon dans le Philippon 🤭

  7. Lilou – Passionnée d’égyptologie, amoureuse du Québec, adore les arts et la culture, lectrice compulsive, chroniqueuse...

    Pas encore lu cet auteur… je crois que sa Mamie Luger est dans ma PAL ou j’ai eu envie de l’y envoyer mais pas concrétisé en lecture… Il va falloir que je m’y mette ! tu m’as encore donné envie ! 🙂 merci

  8. Collectif Polar : chronique de nuit – Simple bibliothécaire férue de toutes les littératures policières et de l'imaginaire.

    Je le veux !!!

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