Lady Chevy – John Woods

A la différence de nombre de romans actuels, le premier livre de John Woods met en scène l’autre partie de l’Amérique profonde, celle des blancs qui ressentent le sentiment de perdre leur place. Qu’on leur vole leur pays.

Situé à l’ère pré-Trump, durant la période Obama. Ce qui donne pas mal de clés pour comprendre ce qu’il s’est passé ensuite.

Anti-héroïne

On y rencontre une pauvreté endémique confrontée à la richesse de certains, des vétérans d’Afghanistan qui ne se sont jamais remis de ce qu’ils ont fait là-bas, un néo-nazi qui donne des leçons de choses et de vie, l’ombre d’un grand-père du KKK, un flic philosophe et nihiliste qui a pour bagage Rousseau et Platon et qui dépasse la ligne rouge.

Et la Lady Chevy. Une jeune femme de 18 ans qui a tout de l’anti-héroïne.

Le tout, avec comme toile de fond, l’expansion de la fracturation hydraulique, dure réalité mais aussi cruelle métaphore de la fracture sociale américaine.

L’extraction du gaz de schiste est présentée comme une manne pour les propriétaires terriens les plus modestes, mais se révèle être une catastrophe écologique, empoisonnant l’eau et l’air, et engendrant de multiples maux, jusqu’aux malformations de nouveau-nés.

Le premier chapitre se révèle d’ailleurs un choc en pleine face du lecteur, lui faisant poindre ce que sera l’ambiance de ce roman noir : dérangeante.

Suprémacistes blancs

Amy Wirkner, surnommée Lady Chevy par ses camarades du fait de son surpoids, tente de s’extraire de sa condition, de bousculer son destin tracé afin d’aller à l’université.

Son seul vrai ami, Paul, va bouleverser ses plans. Mais, l’ancienne souffre-douleur sait montrer sa force mentale, jusqu’à filer vers des extrémités inattendues. Il faut dire qu’avoir une famille qui défend la race blanche – un oncle vétéran de guerre et néo-nazi affiché, un grand-père connu pour son passé de lynchage des noirs – ça laisse des traces dans l’esprit en développement d’une adolescente.

Au point de se dire qu’elle ne vit pas dans les ténèbres mais qu’elle est les ténèbres… Et ce ne sont pas ses deux parents qui vont l’aider à suivre une voie claire, eux qui sont totalement perdus dans ce monde. Lady Chevy a de la ressource, le lecteur en sera secoué.

Ambivalents

Il y a bien longtemps que je n’avais pas lu un roman avec des personnages aussi ambivalents, complexes. Il faut dire que l’auteur va loin, avec une extraordinaire capacité à nous plonger dans la tête et dans la manière de penser des protagonistes.

Écouter l’oncle nazi parler de la déliquescence de son monde, avec force arguments, est vraiment dérangeant. Parce qu’il ne fait pas que se plaindre, il a une vision profonde, analytique et circonstanciée de la condition de son « peuple » blanc.

Dans cette région dans l’Ohio où la majorité des colons étaient allemands ou irlandais, les changements qui se déroulent dans le pays avec la crise économique industrielle, rendent les clivages encore plus prégnants.

Perte de repères

John Woods a une capacité étonnante à engendrer l’empathie, faire entendre l’autre, même quand il a des idées monstrueusement inhumaines. Ces suprématistes blancs qui combattent bec et ongles le mantra de ceux qui, d’après eux, érigent « la faiblesse en vertu, la force en faiblesse ». Et qui savent argumenter leurs idées, capables de cracher leur haine des autres en parlant de solipsisme.

Rien de caricatural dans son développement, au contraire on est au plus près des ressentis et des émotions. Les personnages forts sont sublimés par une formidable écriture, à la fois brute et profonde. A leur image.

Les notions de communauté, d’appartenance, d’intégration et de rejet sont puissamment illustrés à travers ce roman aussi perturbant que piquant. Et qui ne sacrifie pas l’intrigue sur l’autel de l’ambiance.

Avec cette Lady Chevy, John Woods marque les esprits au point de laisser le lecteur groggy, tout en donnant une sacrée matière à réflexion. Un grand roman noir sur cette partie de l’Amérique qui a perdu ses repères.


Yvan Fauth

Date de sortie : 26 janvier 2022

Éditeur : Albin Michel

Genre : Roman noir

Traduction : Diniz Galhos

4ème de couverture

Amy Wirkner, lycéenne de 18 ans, est surnommée « Chevy » par ses camarades en raison de son surpoids. Solitaire, drôle et intelligente, elle est bien décidée à obtenir une bourse pour pouvoir aller à l’université et quitter enfin ce trou perdu de l’Ohio où la fracturation hydraulique empoisonne la vie des habitants, dans tous les sens du terme. Mais alors qu’elle s’accroche à ses projets d’avenir et fait tout pour rester en dehors des ennuis, les ennuis viennent la trouver.

Convaincue que l’eau de la région devenue toxique est à l’origine des malformations de naissance de son petit frère, elle accepte de participer avec son meilleur ami Paul à un acte d’écoterrorisme qui va très mal tourner. Mais Amy refuse de laisser l’erreur d’une nuit briser ses rêves, quitte à vendre son âme au diable…



Catégories :Littérature

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13 réponses

  1. bel article qui donne envie de découvrir ce nouvel auteur ! merci .

  2. Merci vous donnez envie de le lire

  3. Très très impatiente de le découvrir! Il est clair que l’Amerique est plus souvent celle des idées nauséabondes que celle des grandes idées qu’elle fut. Très belle chronique qui va au cœur des choses, comme d’habitude. Du fond et de la forme, ça change de ce que je vois passer en ce moment…

  4. Belle présentation de ce livre qui semble décrire tout un monde et ses complications.

  5. Je finis la chronique groggy comme le lecteur que tu es Yvan. Tu m’as filé la chair de poule. Merci à toi 🙏😘

Rétroliens

  1. Désindustrialisation, gaz de schiste, survivalisme, violence, on a beau se dire que les Américains rabâchent souvent les mêmes thèmes, ils arrivent pourtant à nous surprendre et à nous secouer: | La Malle aux histoires
  2. Lady Chevy, John Woods – Pamolico – critiques romans, cinéma, séries

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