Rue du rendez-vous – Solène Bakowski

Dans la vie, les solitudes s’amoncellent. Elles se côtoient, emmurées dans leur isolement, proches mais inaccessibles. Du moins, le croient-elles, parce que parfois les murs se craquellent. Des briques tombent, une petite rue apparaît, celle d’un rendez-vous avec l’autre.

Ces exils intérieurs sont tous uniques, volontaires ou non, pour tant de raisons valables (ou non). Mais lorsque le hasard ou le destin les font s’entrechoquer, cela produit des étincelles. Des flammes qui ravivent le feu sacré.

Solitudes

Marcel, quatre-vingt-sept ans, reclus dans sa boutique qui n’attire plus personne, dans la rue du rendez-vous, qui est devenue davantage le rencard des ombres. Une ruelle prévue à la démolition, où seul son échoppe tient encore debout. Par la seule force du souvenir.

Alice, vendeuse en boulangerie, le sourire (commercial et feint) aux lèvres.

Deux êtres profondément seuls, renfermés sur eux-mêmes. Il fallait un concours de circonstances improbable pour qu’ils se croisent. Et qu’ils se voient et se parlent, cachés derrière leurs murs immatériels.

Jusqu’à leur permettre un nouveau départ ? Cette rencontre en décidera, même s’ils n’en savent rien.

La solitude d’un homme au crépuscule de sa vie n’a rien à voir avec celle d’une jeune femme. Et pourtant, le lien va se faire, pour bien des raisons.

Vies de contrastes

N’imaginez pas un récit mielleux et dégoulinant de bons sentiments. Solène Bakowski sait faire dans la nuance, et travailler la palette des émotions. Son histoire sonne juste parce que les protagonistes et leurs passés font vrai.

Très vite, on s’attache irrésistiblement à ces personnages, et ces passés qu’ils vont se raconter avec plus ou moins de facilité. Des vies emplies de circonstances parfois graves, de choix, d’erreurs. Des existences tout en contrastes.

L’autrice évite de tomber dans le manichéen, genre papy gâteau ou vieux bourru, fille mutique ou un peu simplette. Non, rien de ça, les deux héros du quotidien se révèlent plein de contradictions ; clair-obscur.

Marcel a beaucoup vécu, malgré une vie qui a failli s’arrêter net très vite. Malgré le manque, malgré la guerre. Il va réussir à se construire, parfois au détriment des siens.

Il va s’éveiller à l’existence aux côtés d’une mère excentrique. Le genre de caractère qui ne passe pas inaperçu durant l’occupation.

Miracle

C’est une sorte de miracle que ces deux personnes trouvent à se parler, à se raconter. Peut-être est-ce plus facile avec un inconnu, encore faut-il se retrouver face au bon individu.

Le vieil homme d’abord, qui fait resurgir son passé, riche de moments inoubliables, d’émotions fortes, d’événements tragiques. A quatre-vingt-sept ans, il tient pourtant encore debout, par on ne sait quel prodige. Peut-être inconsciemment dans l’attente de cet improbable tête-à-tête.

Leurs profondes tristesses vont éveiller chez l’autre autant de l’empathie qu’une intime compréhension.

Se souvenir peut être un devoir de mémoire, mais peut aussi empêcher d’avancer. Ses actes passés, ses actes manqués, peuvent donner l’envie, le besoin, de se punir. On ne se sort pas seul d’une telle spirale négative. L’autre est essentiel pour pardonner, se pardonner.

L’écrivaine est un peu enchanteresse. Elle jongle si bien avec les émotions, sans pathos, sans surjouer. Elle porte le récit par son écriture vivante, imagée, dynamique. Tout en nuance, elle-aussi, parfaite pour conter ces existences en différentes tonalités. Une belle poésie simple, au plus près de l’humain, avec une sensibilité à fleur de peau.

Léger et grave

Elle n’a pas hésité à insérer des souvenirs réels, les siens ou ceux de sa grand-mère, pour intensifier ce sentiment de vérité de chaque chapitre, chaque ligne, chaque mot.

L’autrice était habituée à écrire du roman noir jusqu’à présent, mais ceux qui l’ont lue auparavant ne s’étonneront pas, tant les émotions ont toujours été le cœur palpitant de ses récits.

Ces rencontres, si on pense aussi à certains personnages secondaires marquants, ne peuvent laisser indifférent. Pas si on ressent, si on cherche à comprendre l’autre. Et cette histoire est aussi une belle manière de montrer qu’il faut éviter les jugements hâtifs sur les gens et leurs choix.

Solène Bakowski nous conte des destins qui se croisent et changent. Un roman à la fois léger et grave, bourré d’émotions au point qu’il est difficile de ne pas verser une petite larme tout en gardant le sourire aux lèvres.

Rue du rendez-vous est un roman bouleversant, plein de douceur, mais qui n’évite pas de parler des meurtrissures d’une vie. Un vrai bonheur de lecture, qui fait du bien.

Lien vers mon interview de Solène Bakowski au sujet de « Rue du rendez-vous »

Yvan Fauth

Date de sortie : 20 mai 2021

Éditeur : Plon

Genre : Roman

4° de couverture

Rien ne prédestinait Alice Beausoleil et Marcel Dambre à se rencontrer. Pour que le vieil homme ouvre sa porte à la jeune femme trempée, il aura fallu une grève des transports, un GPS capricieux et un terrible orage.
De leur tête-à-tête inattendu va naître ce qui ressemble à une seconde chance. Un nouveau rendez-vous avec l’existence, peu importe le temps qui reste…
Marcel, quatre-vingt-sept ans, vit rue du Rendez-Vous, reclus dans son atelier de bottier menacé par les bulldozers. Vendeuse en boulangerie, Alice offre son sourire à tous ceux qu’elle croise. En réalité, depuis deux ans, trois mois et quatre jours, en proie à une profonde tristesse, elle s’empêche de vivre.

À mesure que la pluie et les heures s’écoulent, le passé resurgit. Sous l’impulsion de la jeune femme qui l’écoute sans se dévoiler, Marcel raconte la guerre, sa carrière et son amour fou pour sa mère. Et s’il trouvait à son tour la clé pour délivrer Alice de son silence ?



Catégories :Littérature

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15 réponses

  1. Magnifique chronique qui me donne l’impression de voir défiler le film du roman ❤️

  2. Ca a l’air d’être un très bon roman. Ta chronique donne vraiment envie de le découvrir 🙂

  3. merci pour cette chronique qui me donne encore plus envie de le lire

  4. Il est arrivé dans mes bras mercredi dernier. Tu me colles des frissons à la lecture de ta chronique, Yvan. Merci pour Marcel, merci pour Alice, merci pour Alice, merci pour Marcel. Merci pour Solène. 🙏❤️

  5. J’ai celui d’Amélie Antoine je commence lequel, moi ? 😉

  6. Oui je les lirai. Merci à toi Yvan. 🙏❤️

  7. D’un côté, il me tente parce que j’adore sa plume, d’un autre, je suis encore un peu obtue quand il s’agit de sortir de ma zone de confort (du noir, du noir, et encore du noir…)

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