La chasse – Bernard Minier

Bernard Minier épate à chaque roman en réussissant à renouveler ses histoires. A ne jamais se contenter d’une zone de confort. La septième enquête de Martin Servaz en est une preuve éclatante.

La précédente, La vallée, avait permis à l’écrivain de se hisser au sommet des ventes de polars en 2020. Dans une ambiance bien différente, La chasse s’en prend aux valeurs même du Commandant, aux valeurs de chacun d’entre nous.

Autre ambiance

Autre ambiance, autres thématiques, même si un lien peut se faire avec le précédent sur l’aspect social. Parce que l’auteur n’écrit pas que des romans pour divertir (ils le sont pourtant clairement !), mais pour parler de sujets forts et actuels.

Logiquement davantage polar que thriller, puisqu’il met la police et les policiers au centre du jeu, l’intrigue appuie puissamment sur ce qui fait mal dans notre société.

Que les amateurs de thrillers se rassurent, ce n’est qu’une question de dosage, il n’y a qu’à prendre en plein bide le final asphyxiant pour se rendre compte que ces sous-genres se marient toujours à merveille.

Servaz est presque heureux au début de cette aventure, presque apaisé avant que ne débute cette enquête qui va mêler vice et vertu. Ça ne durera pas.

Fiction et réalité

Le livre est une traque. Mais qui sont les chasseurs et qui sont les gibiers ? La sombre scène d’introduction ne fait qu’éclairer le fait que les hommes sont parfois les pires des animaux.

On comprend vite que l’horreur qui se cachait se retrouve d’un coup sous les projecteurs. Et ce qu’on découvre à travers leur halo n’est pas beau à voir. Mais le phare dans le brouillard, c’est Servaz.

Dans cette tranche de fiction figurent de gros morceaux de réalité. L’intrigue est bien entendue imaginée, mais se base sur des faits divers bien réels qui montrent la fracture de plus en plus importante de notre société. Un peuple déchiré où les avis se font et se défont à coups de tweets et d’invectives, en ne lisant que les titres des articles des médias, et où la défiance envers l’Autre devient la règle et non plus l’exception.

Courageux

Nous sommes en guerre, dit-on. De celle qui écorche et viole le corps à terre des valeurs. Comment comprendre quand on ne s’écoute plus ?

Minier est courageux à creuser plusieurs sujets sensibles. A décrire plusieurs points de vue à travers ses personnages. A montrer combien la situation est devenue complexe et mérite qu’on entende pour comprendre.

Au premier chef, la place des forces de l’ordre, à la fois dernier rempart avant la chute du système et pourtant aussi gangrenées de l’intérieur. Ordre et désordre d’une société de plus en plus malade.

Le fait de placer le récit au moment du deuxième confinement 2020 rend les ressentis encore plus prégnants. L’auteur réussit parfaitement à décrire la « nouvelle » manière dont on examine les autres, davantage à travers le regard et les sourires cachés sous les masques. Intéressant.

Tripes et cerveau

Voilà l’exemple parfait du roman noir à lire à la fois avec ses tripes et son cerveau. Qui demande à ce que le lecteur se dédouble, à la fois en vivant l’action au plus près, tout en n’oubliant pas de prendre de la hauteur. Empathie, réflexions, analyses, tout autant qu’un vrai plaisir à suivre un récit prenant au possible; à travers les ombres des grands espaces de l’Ariège.

L’ambivalence des caractères et des ressentis des protagonistes, apporte de la complexité à une enquête qui aurait pu tomber dans l’ordinaire. Mais l’immense talent de l’écrivain rend les choses extraordinaires, par la profondeur du propos comme par les émotions ressenties.

Sa plume est toujours aussi soignée, sans jamais tomber dans aucune lourdeur stylistique. Sa capacité à entrer dans les esprits, même ceux aux idées les plus extrêmes, est épatante (ne jamais oublier que les propos d’un personnages n’implique pas que l’auteur pense de même, c’est bien l’un des grands intérêts de ce genre de romans noirs).

Le lecteur qui accourt vers La chasse aura parfois l’impression qu’on pointe un fusil sur ses valeurs. De quoi pousser à la réflexion autant qu’être pris par cette intrigue émotionnellement forte. Bernard Minier est décidément un maître du thriller habile, captivant et clairvoyant.

Lien vers mon interview de Bernard Minier au sujet de « La chasse »

Yvan Fauth

Date de sortie : 01 avril 2021

Éditeur : XO

Genre : Thriller

4° de couverture

« Il y a des ténèbres qu’aucun soleil ne peut dissiper. »

Sous le halo de la pleine lune, un cerf surgit de la forêt.
L’animal a des yeux humains.
Ce n’est pas une bête sauvage qui a été chassée dans les forêts de l’Ariège…



Catégories :Littérature

Tags:, , ,

19 réponses

  1. Tu as été très inspiré par ce livre. Belle occasion de remettre aussi quelques pendules à l’heure. Je partage tes réflexions sur ce roman. Tu le dis fort et très bien !

  2. Il me reste encore une centaine de pages à lire. Ça fout la trouille de voir ce que cela peut soulever comme questions, quand on sait que les réponses sont déjà là.

  3. Impatient de le lire, je suis fan.

  4. Cette chronique donne furieusement envie de suivre la Chasse … Je suis sortie il y a peu de l’univers un peu hallucinant de « M, au bord de l’abîme », prête à retrouver cet auteur que je lis depuis ses débuts. Il est rarement décevant.

  5. « Le lecteur qui accourt vers La chasse » – PTDR Excellent jeu de mot, j’adore !

  6. Superbe avis !

  7. Je viens de lire les 5 derniers servaz pour me remettre à jour 💕

  8. Je viens de lire les 5 derniers servaz pour me remettre à jour 💕

Rétroliens

  1. Interview – 1 livre en 5 questions : La chasse - Bernard Minier - EmOtionS - Blog littéraire

Laisser un commentaire

%d blogueurs aiment cette page :