Interview – 1 livre en 5 questions : La chasse – Bernard Minier

1 livre et 5 questions à son auteur, pour lui permettre de présenter son œuvre

5 réponses pour vous donner envie de vous y plonger

BERNARD MINIER

Titre : La chasse

Editeur : XO

Sortie : 01 avril 2021

Lien vers ma chronique du roman

« La chasse » est bien différent de « La vallée », mais un lien peut se faire entre les deux livres avec l’aspect social de plus en plus présent, au plus près du réel…

Oui, c’est une pente prise depuis M le bord de l’abîme et peut-être Sœurs. Je trouve qu’aujourd’hui, malheureusement, un peu trop de thrillers français – pas tous – s’enferment dans le pur divertissement, comme si leurs auteurs avaient peur de rebuter leurs lecteurs. Que je sache, on ne voit ça ni dans la thriller scandinave – même Millenium était une peinture très pointue et parfois éminemment politique de la réalité sociale suédoise –, ni dans le thriller américain. Je veux divertir, tenir en haleine, mais je veux aussi parler de notre société de plus en plus déchirée, fracturée, violente, incapable de dialoguer. L’auteur ne trouve pas la matière de son histoire dans la pure imagination mais dans la réalité qu’il prolonge, transcende, sublime.

Mario Vargas Llosa dit que « les créateurs littéraires, en même temps qu’ils nous arrachent à notre prison réaliste et nous promènent dans des univers imaginaires, nous ouvrent les yeux sur des aspects inconnus et secrets de notre condition ». Je veux pouvoir faire l’un et l’autre. Cela étant dit, pour changer, le prochain sera presque un pur divertissement…

C’est un vrai polar, dans le sens où le cœur du récit concerne la place des forces de l’ordre dans notre société actuelle…

Martin Servaz, mon personnage fétiche, est un policier. S’il était plombier, je raconterais des histoires de tuyaux… Je n’élude rien, ni le comportement criminel de certains flics, ni les terribles difficultés de ce métier aujourd’hui : agressions jusqu’au domicile et dans les commissariats, insultes, menaces de mort, 20 000 policiers blessés, 26 tués, le corps de métier comptant le plus fort taux de suicide avec les agriculteurs, la haine en face à chaque manif, la justice qui ne suit plus et aussi, bien sûr, les bavures… On leur demande d’être des surhommes, d’être froids, de ne pas réagir, de tout encaisser, de rester neutres malgré tout ce qu’ils prennent dans la figure. C’est impossible, bien sûr. Quel être humain en serait capable ?

Servaz est arrivé à un moment de sa vie où il est presque serein. Mais la vie n’est jamais facile…

Ah, ce pauvre Martin. Je l’ai un peu traité au fil des ans comme Satan traite Job avec l’accord de Dieu dans l’Ancien Testament : j’ai déversé sur lui tous les malheurs du monde. Et il encaisse, le bougre. Mais il fallait bien qu’en plus d’avoir Gustav, son garçon, qui est là depuis Nuit, il ait enfin une compagne : Léa, une femme solide, indépendante, brillante, sensible… Mais, évidemment, là aussi je ne vais pas lui faciliter les choses…

A la fois roman noir et thriller, c’est une intrigue à lire à deux niveaux, en direct avec ses tripes, mais aussi en prenant de la hauteur. En tout cas, loin d’être une zone de confort…

Je pense que ça passe tout seul, c’est en tout cas les retours que j’en ai. Un journaliste m’a dit (il n’est pas le seul) que pour lui c’est peut-être le meilleur et le plus tendu, le plus nerveux de tous. Augustin Trapenard, que je rencontrais pour la première fois, a eu une phrase très gentille à la fin de Boomerang : « faites le pari du plaisir, de l’intelligence et de la nuance en lisant La Chasse ». Sacré compliment de sa part. S’il pouvait avoir raison… c’est en tout cas les trois ingrédients que j’ai essayé de mettre dans ce livre.

En termes de narration, ce n’est pas évident de prêter des pensées extrêmes à ses personnages sans pour autant qu’on pense que ce sont les idées de l’auteur, non ? Je trouve que tu réussis ce pari-là aussi…

Tu as raison. C’est pour ça que j’ai mis cette petite phrase à la fin pour préciser que les réflexions de certains personnages ne sont pas les miennes. Toutes proportions gardées évidemment, c’est un peu l’opposition entre « la théorie de la littérature » selon Flaubert, qui suppose la disparition totale du narrateur, et celle selon Balzac, qui n’empêche pas l’auteur d’apparaître, de déborder dans ses pages avec ses colères, ses orages, ses théories sociales.

Toutes proportions gardées, je le répète, il y a des moments, la plupart du temps, où je suis flaubertien, où je disparais complètement derrière mes personnages, où leurs points de vue sont donc les leurs et pas les miens, et d’autres, beaucoup plus rares, où je suis un peu balzacien, où je laisse apparaître quelque chose de la pensée de l’auteur. Et ça, peut-être est-ce nouveau. Voilà, voilà, bon, mon café refroidit et le devoir m’attend. Merci pour ces questions. Toujours un plaisir quand elles sont aussi pertinentes…

Crédit photo : Bruno Lévy



Catégories :Interviews littéraires

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11 réponses

  1. Merci pour cette interview, j’ai adoré ce côté sociologique de la chasse.

  2. Vais me chercher les sels pour me ranimer. Parce que Minier et moi même, c’est une belle histoire qui dure depuis Glacé.
    Qu’est ce qu’il a pris sur la tête mon Servaz depuis que je le lis. 🤕 Mais il est toujours là, debout. Et fidèle à lui-même.
    Merci à toi Yvan pour tes questions pertinentes et à Bernard pour avoir joué le jeu. 🙏😘

    • C’est vraiment un auteur extraordinaire, et Servaz un personnage épatant. Tu t’es remises ? 😉

      • Difficilement, Yvan. Je lui avais envoyé un mail où je lui disais que mon frère et moi le lisions tous les deux, il m’avait si gentiment répondu que j’en suis restée bouce bée pendant trois jours. En plus. Il est humble. Si un jour je le rencontre, je suis capable de pleurer sur un trop plein d’émotions.

  3. Quelle intelligence dans le propos ! Il était passionnant dans l’émission d’Augustin Trapenard et sur la même dans cette interview : divertir oui mais pas n’importe comment et avec du fond ! Seuls ceux qui parlent de notre société et de ce qui s’y passe resteront des références en laissant ces témoignages du passé.

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