Interview – 1 livre en 5 questions : Cinquante-trois présages – Cloé Mehdi

1 livre et 5 questions à son auteur, pour lui permettre de présenter son œuvre

5 réponses pour vous donner envie de vous y plonger

Cloé Mehdi

Titre : Cinquante-trois présages

Editeur : Seuil

Sortie : 04 mars 2021

Lien vers ma chronique du roman

Comment t’es venue cette étonnante idée de roman ?

Honnêtement, je ne sais plus. Ça m’a pris deux ans pour l’écrire, j’ai recommencé plusieurs fois à zéro et la version finale n’a plus grand-chose à voir avec la première tentative, qui tirait bien plus vers le fantastique. Je ne sais même plus de quoi je voulais parler au début. Mais si l’intrigue et les enjeux ont beaucoup varié au fil de l’écriture, Raylee, l’héroïne, en a toujours été le centre ; elle et ses fragilités induites par la Désignation. A la base, j’avais envie de raconter son histoire et le reste en a découlé. Ça ne m’intéresse pas trop de décrire des personnes adaptées à leur environnement (et je ne sais pas le faire, de toute manière.) Dans Cinquante-trois présages, le thème un peu prophétique offrait des espaces très inspirants pour évoquer le fait de ne pas pouvoir  s’intégrer à un système. De par une sorte d’ultrasensibilité induite par la Désignation, Raylee ne peut ni occuper un emploi stable, ni gérer toute sorte d’interactions sociales. On la voit négocier avec sa conseillère Pôle Emploi qui lui demande constamment de se justifier sur le fait de ne pas réussir à travailler. J’avais envie de parler de violences institutionnelles symboliques. Elles sont rarement considérées comme des « vraies » violences par celles et ceux qui ne les vivent pas alors qu’elles peuvent pousser au meurtre ou au suicide. J’espère que j’ai réussi à en montrer certains aspects à travers Raylee.

C’est un livre totalement inclassable, qui se révèle autant roman noir que polar, autant roman social que dystopie, que fantastique et initiatique. Comment gère t-on un tel projet atypique ?

Pour moi, c’est pas mal de vie quotidienne mêlée à du fantastique, une enquête, etc. Si je devais résumer l’intrigue en deux phrases : Raylee est Désignée d’un dieu. C’est la merde. (Heureusement, les éditions du Seuil ont été plus inspirées pour le 4ème de couv.) Ça parle avant tout de personnages et de comment ils gèrent leurs bails : le lieutenant Hassan Bechry qui s’intéresse à la spiritualité proposée par la Multitude mais qui ne peut pas laisser des crimes éventuels être commis au sein de cette religion ; Raylee et ses cohabitants, Adrian et Hector, qui décident d’essayer de fonctionner ensemble et de prendre soin les uns des autres malgré le fait qu’ils servent des dieux aux idéologies contraires. Le fantastique (les dieux) et l’enquête (à travers Hassan) sont imbriqués dans le quotidien des personnages, si bien que ça s’est écrit en toute fluidité. (J’espère que ça se lit tout aussi bien.) Le mélange des genres n’a jamais été une problématique pour écrire ce livre. J’ai bien plus galéré avec l’aspect religieux, car, dans l’idée, ça doit pouvoir être lu indépendamment des croyances et confessions des lectrices et lecteurs. 

Il n’est pas tant question de religion que de foi et de convictions…

Et de comment les personnages confrontent leur foi et leurs convictions au monde qui les entoure, et de comment ils essaient de dealer avec tout ça car c’est plus complexe que ça n’en a l’air. C’est ça qui m’a fait galérer. J’avais tendance à simplifier certains questionnements, qui m’apparaissaient évidents à certains moments puis complètement dépassés le jour suivant. Ça se sent peut-être dans le livre à travers les poèmes de Sarah, qui parsèment la lecture : ce personnage peut représenter les mouvements perpétuels de la foi. Elle balance constamment entre haine et amour du monde. Certains jours, elle ne voit que la beauté des choses, certains autres l’obscurité lui saute aux yeux. Elle cherche un équilibre qu’elle ne trouve jamais. Ça inspire Raylee qui est aussi en quête de certitudes plus étayées sur le bien-fondé de la Création. C’est là qu’il y a des thèmes un peu plus existentiels. Mais ils sont toujours vus à travers le prisme de Raylee qui se remet tout le temps en question. Il n’y a pas de réponse, évidemment. L’aspect spirituel du roman tient aux stratégies que les personnages mettent en place pour alimenter leur foi (en Dieu ou en le monde ou en les gens). Ça décrit ce qu’ils font avec ce qu’ils peuvent, et non ce qu’ils devraient faire. 

Ce roman te permet de poser de vrais questionnements sur l’Homme et l’humanité…

Pas tant : déjà, on notera que je n’ai jamais employé le mot « Homme » (avec un grand H) dans le livre. Ce concept ne me parle pas. A l’heure qu’il est, je me sens plus proche des sciences sociales que de la philosophie et je ne pense pas que l’Homme existe, ni même l’humanité (en tant que sujet et non en tant qu’espèce) : il y a plutôt des constructions sociales et des groupes sociaux, et, jusqu’à preuve du contraire, pas grand-chose pour les essentialiser. Par exemple, j’ai entendu récemment l’interview d’un artiste qui parlait du confinement en disant « Nous » : « Ce qui nous est tombé dessus », « Comment nous avons vécu cet épisode », « Ce qui nous a traversés ». Qui est-ce qu’il croyait englober dans ce « Nous » ? Je ne m’y suis pas reconnue, ni aucune des personnes de mon entourage. Il n’a pas pris la peine de l’expliciter, mais à l’entendre on comprenait assez vite depuis quelle position sociale il s’exprimait. Il n’a pas parlé de devoir gérer simultanément les enfants à la maison, l’école à la maison et le télétravail. Il n’a pas parlé d’être enfermé.e avec une personne violente. Il n’a pas parlé de vriller dans un neuf mètres carré. Il n’a pas parlé de faire une tentative de suicide parce qu’on vit seul.e, qu’on n’arrive pas à maintenir des liens virtuels et qu’on a besoin de gens physiquement présents autour de soi pour ne pas avoir envie de mourir. Il n’a pas parlé de la peur du contrôle de police dès qu’on met le nez dehors, parce qu’on a une tête de violences policières. Il n’en a pas parlé parce que ce ne sont pas ses réalités. Il n’y a pas de « Nous » général. Ça n’existe pas pour moi, car il n’y a absolument aucun espace où on puisse prétendre être égaux. Même pas dans les questionnements existentiels, qui ne sont jamais entièrement détaché de nos réalités quotidiennes. Ne pas s’en rendre compte dit seulement quelque chose des privilèges auxquels on a accès, au point de ne même plus en être conscients. S’il n’y a pas de « Nous », il n’y a pas d’« Homme » non plus. 

J’ai essayé de le poser dans le roman : à aucun moment Raylee ne parle de l’humanité comme si elle formait un bloc monolithique. Ou, si elle le fait, c’est pour virer de bord à la première occasion. Je voulais que ce personnage soit caractérisé, entre autre, par sa capacité à questionner ses raisonnements. De par sa faculté, à double tranchant, à percer les sentiments des autres, elle ne peut pas rester cloisonnée dans sa tête et ses seules projections.

D’ailleurs, un des enjeux de l’intrigue, qui divise les personnages, consiste à déterminer s’il peut exister une responsabilité collective, endossable par tou.te.s, à certains modes de vie et de pensée perçus comme étant mortifères. 

Même ton écriture et la construction de ton récit sont déstructurées, une plume à la fois terre-à-terre et joliment poétique…

C’est super chaud d’écrire à la première personne d’une façon un peu réaliste. J’ai déjà utilisé la narration interne dans Rien ne se perd, mon deuxième roman, mais j’avais foutu le réalisme à la poubelle et Mattia, le narrateur de onze  ans, parlait comme s’il avait une Licence de Lettre. Avec Raylee, j’ai tenté un style un peu plus proche d’un langage parlé, mais c’est un exercice très difficile : il y a toujours des moments où je me laisse tenter par des petites envolées lyriques. Ça crée un contraste qui peut être vu comme un style un peu plus original ou comme une maladresse, selon les lecteurs / lectrices et leur vision de ce qu’est un bon style. En tant que lectrice, je suis l’inverse d’une puriste. Du coup je me permets de varier les formes dans mes propres romans. 

Je suis assez contente de la structure elle-même : la narration interne est coupée par des annexes clairement séparées. J’y ai mis pêle-mêle des mails, des retranscriptions d’interview filmées, des notes de service internes, des poèmes qui ne sont pas de Raylee… ça m’a permis de mieux diversifier les visions des dieux et de la Multitude, sans pour autant déroger à la règle du narrateur interne.  



Catégories :Interviews littéraires

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