Interview – 1 livre en 5 questions : Mon cœur restera de glace – Eric Cherrière

1 livre et 5 questions pour permettre à son auteur de présenter son œuvre

5 réponses pour vous donner envie de vous y plonger

ERIC CHERRIERE

Titre : Mon cœur restera de glace

Éditeur : Belfond

Sortie : 16 janvier 2020

Lien vers ma chronique du roman

Ce roman n’est pas un livre de guerre, du moins pas au sens premier…

L’intention initiale était de suivre l’histoire d’une famille sur le 20ème siècle. Comme mon cœur à moi penche du coté du noir – voir de l’outre-noir -, qui dit 20ième siècle dit guerres mondiales. Ce qui m’intéresse, ce sont les périodes de convulsions, lorsque les individus ordinaires sont confrontés aux mouvements du monde. Des mouvements qui les dépassent. Ce qui est le cas à toutes les périodes mais en temps de guerre, c’est plus visible. C’est immédiat. La guerre est un verre grossissant des relations entre les humains. J’ai souhaité écrire les guerres du 20ième siècle comme des guerres fratricides. Ce qui était au début une idée thématique, un concept, est devenu organique. C’est-à-dire envisager ces guerres européennes comme des luttes fratricides au sens propre : Le frère affronte son véritable frère. Pas uniquement d’un point de vue symbolique.  Au fil de l’écriture, la métaphore est devenue du premier degrés.
Un roman de guerre ? En tant que lecteur, ou que spectateur, j’aime la notion de genre. A mes yeux, le genre est comme une rencontre autour d’un terreau d’idées entre le lecteur et l’auteur, comme une discussion tour à tour intellectuelle et complice et qui convoque aussi de prestigieux ancêtres à travers le souvenir des autres textes qui se sont confrontés au genre. J’avoue ne pas vraiment connaître la littérature de romans de guerre. Lorsque j’écrivais Mon cœur restera de glace, je pensais beaucoup à Conrad, Au Cœur des ténèbres où la notion de guerre est importante, colonisation, guerre économique. Je relisais l’essai de Christopher Browning intitulé Des hommes ordinaires, et qui étudie les destins d’individus ordinaires que la guerre a transformé en bourreaux. En meurtriers, exécuteurs de femmes et d’enfants. Voilà ce qui m’intéressait. L’homme normal confronté au fait de devoir  (pouvoir) tuer. Avec cette idée que si la guerre transforme certains en bourreaux elle a aussi ce pouvoir de permettre à d’autres de devenir des bourreaux comme s’ils réalisaient ainsi pleinement une potentialité de leur être.
Pendant l’écriture, j’ai aussi revu des films :  Un homme de trop, méconnu film de Costa-Gavras, Va et regarde (Requiem pour un massacre) d’Elem Klimov et aussi Croix de fer de Peckinpah où le visage de James Coburn dans le rôle de Steiner m’a accompagné tout le temps de l’écriture. J’ai aussi beaucoup pensé au moment où Lee Marvin porte le cadavre d’un enfant après la libération d’un camp dans The big red one (Au delà de la gloire) de Samuel Fuller. Ce que j’avais alors éprouvé face à cette image , longue et terrible, j’ai essayé de l’écrire.
Pour en finir avec cette dimension de roman de guerre, il y avait cette volonté de parler de la découverte de l’horreur lorsque l’on est enfant. L’horreur à visage humain. Et en ce qui me concerne, natif de Brive et avec de la famille en haute-Corrèze, terre où j’ai inscrit le roman et que je connais bien, j’ai ce souvenir vif que l’on m’a raconté assez jeune l’histoire d’Oradour sur Glane et des 99 pendus de Tulle. Les exactions du bataillon Das Reich tel que me le racontaient mes grand-parents. C’est je crois la première fois que je me suis formulé que l’horreur n’était pas uniquement l’exclusivité de la fiction. Et ce fut une sidération, entre la fascination et l’effroi. Le roman parle aussi de cela. C’est aussi pour cette raison que j’ai situé cette histoire en haute Corrèze.

Le devoir de mémoire, et jusqu’où peut-on aller pour le préserver. C’est l’un des sujets du livre...

Tout à l’heure, j’évoquais The big red one de Samuel Fuller et je pense que c’est un immense film qui remplit avec une puissance et une sincérité rare cette dimension du devoir de mémoire. Et sans rien attendre en retour, sinon le devoir de mémoire lui même. Je serais plus réservé envers un film comme Il faut sauver le soldat Ryan où, sous couvert de devoir de mémoire, il s’agit en fait d’une pub sidérante et galvanisante pour l’engagement militaire. Qui se révéla une très bonne opération commerciale. Tout le contraire du film de Fuller. La différence entre Fuller et Spielberg c’est aussi que Fuller faisait partie des soldats qui ont participé à la libération de camps . Pendant l’écriture, j’ai pensé à cela, vis-à-vis du devoir de mémoire. La sincérité et surtout le désintéressement de la démarche. Et j’ai souhaité y confronter mes personnages.
Ce qui m’intéressais surtout en écrivant et qui recoupe votre remarque, c’était cette question : que faire de l’horreur ? Comment vivre avec l’horreur, ici celle de la Shoah, lorsque nos pères y ont participé ? Je me suis alors dit, et c’est une thèse développée par le roman, que la mémoire de l’horreur, l’Histoire de l’horreur, dans l’esprit de certains, pouvait être rentabilisé. Elle pouvait être la source d’un profit. Quel qu’il soit. Cette idée que tout et même le pire puisse être rentabilisé d’une manière ou d’une autre, et même sous couvert de devoir de mémoire. C’est pour cela que j’ai imaginé le personnage de l’écrivain qui voit une opportunité financière à raconter l’histoire de cette famille, pareil pour le personnage de l’historien pour qui ce travail est une opportunité de carrière et aussi la petite fille du bourreau qui revend à prix d’or les affaires de son grand-père. Tous agissent avec sincérité et humanité mais en même temps, cela sert leurs intérêts personnels. Rentabiliser tout, y compris l’horreur, c’est une idée cynique et insupportable, mais je pense qu’elle est profondément réaliste. Et révélatrice. Je pense que lorsque nous vivrons sur une planète avec des mers et des océans de plastique, il y aura des gens pour rentabiliser ce chaos. Et ce, dans tous les domaines : des industriels, des artistes.

A travers vos personnages, ce sont en fait de petites histoires qui racontent la grande Histoire…

Je dirais que c’est un dialogue entre les petites histoires et la grande Histoire dans le sens où, si les petites histoires racontent effectivement la grande, par accumulation, ces vies individuelles sont-elles mêmes conditionnées par les bouleversements et les soubresauts du monde. Tout cela se mord la queue. Nous sommes individuellement tributaire de ce que nous créons collectivement.
Dans le roman , il y a deux lignes narratives distinctes qui se nourrissent l’une l’autre, s’éclairent l’une l’autre. Mais cela uniquement pour le lecteur. Les protagonistes de chacune des deux époques ne savent quant à eux rien ou si peu de ce qui se passe vraiment dans l’autre époque. Ils leur manque des clefs et cela les plonge dans des abîmes. Et à la fin, chacun est perdu avec soi-même. J’ai écrit le roman avec la volonté que l’on en sache moins à la fin qu’au début. Que les révélations et découvertes ouvrent des portes sur l’inconnu.

Ce récit est très sombre mais parfois strié de quelques raies de lumière…

Concernant la noirceur et les interludes de lumière, j’ai essayé de plonger le plus loin que je pouvais dans le noir, mais avec ce contrepoint des éclats de lumière et de beauté afin de constater ce qu’aurait pu être la vie. Ce qu’elle aurait dû être. Et je voulais que mes personnages en ait conscience. Qu’ils se disent et mesurent que leur vie invivable aurait pu être merveilleuse.
Dans Mon cœur restera de glace, la lumière est associée aux univers dépourvus de structures collectives, de structures sociales. Les mondes sans hommes. Ces lueurs, dans le roman, sont la nature, l’enfance et la famille aimante ( que je ne vois pas vraiment comme une structure collective… lorsqu’elle est aimante). Tout le reste, oui, n’est que noirceur car c’est ainsi que je vois et observe les humains entre eux. Concernant la nature, j’ai veillé, tout au cours de l’écriture à ne pas en faire une force bienveillante ni malveillante. Elle est un décors, un miroir. Elle est un émerveillement possible pour qui sait ( veut) la regarder. Un mystère. Elle est un refuge possible. Et elle peut devenir un piège. Concernant la dimension lumineuse liée à l’enfance, j’ai essayé de ne pas tomber dans l’angélisme, mais je souhaitais explorer une idée positive et lumineuse de l’enfance et son innocence supposée. Je suis toujours troublé de constater que les pires meurtriers ont été des enfants eux aussi. C’est vraiment quelque chose qui me questionne. Un mystère là encore, mais c’est un mystère triste.

Vous avez apporté un soin tout particulier à l’écriture, entre émotions et réflexions, subtile, poétique et directe à la fois. C’est aussi par elle que passe le message et les ressentis…

Mon cœur restera de glace est un roman noir mais sa couleur est le gris, que ce soit d’un point de vue moral ou de style. C’était une couleur clairement identifiée dès le début de l’écriture, un repère, et je souhaitais que la forme esthétique du roman soit celle de la brume qui envahit la forêt, quelque chose de flou et incertain, à la fois visible et invisible. Une fluidité vaporeuse dont j’ai essayé de faire une écriture qui imprègne tout, les décors, les corps, les âmes. D’où ce travail stylistique.
Par ailleurs, il s’agissait autant de raconter une histoire que de la ressentir du point de vue des personnages. De chacun des personnages. Pénétrer leurs émotions et réflexions, à tous.  Que j’écrive le personnage du vieux grand père, du jeune boulanger, du soldat allemand, de la petite fille du bourreau, du bourreau lui-même ou du père de famille juif, à chaque fois, j’écris comme si c’était moi. Et comme si chaque personnage était le lecteur. Je me projette à l’intérieur d’eux et sans filtre. Cela induit d’avoir recours à une langue, à des mots pour dire ce ressenti de l’intérieur. Le seul secours alors est la langue, la littérature. J’ai, oui, un amour des mots. Et si j’aime les humains seuls, à l’image de ceux qui peuplent mes romans et films, j’aime les mots ensemble. Et ce qui se passe quand ils se rencontrent.



Catégories :Interviews littéraires

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4 réponses

  1. Le livre peut m’intéresser, il soulève un sujet qui m’est cher, l’inhumanité de l’humain à certains moments, dont la guerre. Quant au profit généré par ces histoires, les mots sont exutoires, voyeurisme, exhibitionnisme, fiction, peu importe, l’essentiel est d’écrire et de lire sans juger. La lecture c’est pour moi apprendre encore et encore des auteurs. Pour le profit cela ne me regarde pas.

  2. Merci pour cet entretien passionnant mon ami.
    Je ne connais pas ce livre, tu me le fais découvrir, toi et son auteur

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