Interview – 1 livre en 5 questions : M, Le Bord de l’abîme – Bernard Minier

1 livre et 5 questions à son auteur, pour lui permettre de présenter son œuvre

5 réponses pour vous donner envie de vous y plonger

BERNARD MINIER

Titre : M, Le Bord de l’abîme

Éditeur : XO

Sortie : 21 mars 2019

Lien vers ma chronique du roman

Avec ce nouveau roman, tu avais envie de changer d’air : autre endroit, autre histoire, autres personnages…

Disons que le sujet ne se prêtait pas trop à l’intercession de Servaz qui, comme tu le sais, est tout sauf un geek. Et puis, Servaz n’est pas Tintin : je l’imagine mal enquêter à Hong Kong. J’avais une double envie : parler d’un thème extrêmement important pour notre avenir et de l’Asie, où les choses se passent de plus en plus aujourd’hui…

Ton histoire parle d’Intelligence Artificielle (entre autres…). Tout ce que tu décris est bien réel, ce n’est pas de la science-fiction, et ça t’a amené à faire un incroyable travail de recherches…

Oui, mais je ne suis pas le premier ! En 1835 déjà, quand Balzac écrit La Maison Nucingen, il fait un travail considérable de documentation sur la spéculation bancaire et la révolution industrielle qui, bien plus que celle de 1789, va bouleverser la société française. Zola faisait de même. Tout auteur sérieux qui s’attaque à un tel sujet doit faire ce travail ; nous avons une responsabilité vis-à-vis de nos lecteurs, c’est de ne pas raconter n’importe quoi. Et non, en effet, ce n’est pas de la SF. Toutes les technologies et applications que je décris existent déjà ou sont en cours de développement. Ce fut sans doute, avec Une Putain d’histoire, le plus gros chantier à ce jour en termes de préparation…

On sent toute l’inquiétude face au développement et à la puissance des GAFA et autres multinationales numériques…

Oui, ces géants de l’Internet et de l’industrie numérique, qu’ils soient américains ou – comme ici – chinois, décident en ce moment même du destin des peuples en passant par-dessus les Etats, les gouvernements et les opinions publiques. Nous voyons émerger des infos dans la presse qui ne sont que la partie émergée d’un gigantesque iceberg. Larry Page lui-même, le cofondateur de Google, a déclaré que les entreprises comme la sienne avaient vocation à remplacer les politiques car elles comprennent mieux le futur que ces derniers !

Google a par ailleurs lancé Calico, une filiale dont le but avoué est de prolonger la vie humaine de plusieurs centaines d’années, voire de, je cite, « tuer la mort », Elon Musk a lancé Neuralink, qui veut connecter directement le cerveau aux ordinateurs : les premiers résultats sont attendus pour 2025. Et il veut aussi conquérir Mars et y préparer l’installation de l’humanité le jour où la Terre sera devenue inhabitable ! De leur côté, les Chinois se lancent dans les manipulations génétiques et le déploiement tous azimuts de l’Intelligence Artificielle… Or Nick Bostrom, philosophe à Oxford et spécialiste de ces questions, a estimé qu’en quelques générations, en sélectionnant les embryons après séquençage, ce à quoi les jeunes couples chinois sont favorables, la population chinoise sera devenue bien plus intelligente que les populations européennes !

Le roman reste tout autant un thriller très prenant, avec des personnages aux caractères très marqués et une enquête qui sort de l’ordinaire…

Le personnage central est Moïra, une jeune française brillante et sur-diplômée, spécialiste en intelligence artificielle, qui, après avoir travaillé pour Facebook à Paris, est embauchée par une très puissante entreprise chinoise, Ming, basée à Hong Kong, pour y œuvrer sur l’assistant conversationnel révolutionnaire dont tout le monde parle : DEUS, une sorte de super Siri ou de super Alexa… Mais, en même temps qu’elle découvre le Centre, le campus ultra-moderne où se côtoient des ingénieurs venus du monde entier, elle découvre aussi que Ming lui cache pas mal de choses et qu’on a tendance à y mourir de mort violente : suicides, accidents et même meurtres…

Parallèlement, on a deux enquêteurs hongkongais, un vieux, Elijah, proche de la retraite, corrompu, héroïnomane, et un jeune, Chan, idéaliste, intègre, presque un moine-soldat, qui enquêtent sur une série de meurtres particulièrement inventifs commis par celui qu’ils ont baptisé « le prince noir de la douleur ». Or, toutes les victimes ont travaillé, à un moment ou à un autre, chez Ming. Et puis, il y a Ming Jianfeng lui-même, bien sûr : une légende dans le milieu, le fondateur de Ming Incorporated, un homme très mystérieux, solitaire, secret, méfiant… Pour le construire, je me suis inspiré de plusieurs magnats chinois de l’industrie numérique dont un en particulier : le fondateur de Huawei. Quant à son nom, il vient de monsieur Ming, alias « l’Ombre jaune », le célèbre méchant des aventures de Bob Morane que je lisais quand j’étais gamin…

Et puis, il y a Hong Kong, cette ville incroyable qu’on connaît peu vu d’ici et qui est un personnage à part entière de ton roman…

Hong Kong est une ville incroyable, vertigineuse à tous égards, folle par bien des aspects, un empilement insane de béton, de néon et de gens ! Plus de 7 000 tours d’habitations – et quand je dis « tours », je ne parle pas d’immeubles de cinq ou six étages comme chez nous –, dont plus de 300 dépassent les 40 étages ! Plus de personnes vivant au-dessus du 15eme étage qu’en dessous ! 7 millions d’habitants concentrés sur un tout petit périmètre… Et tout ça coloré, bruyant, grouillant mais aussi en grande partie délabré, en ruine. On se demande comment tous ces gratte-ciels tiennent debout !

C’est aussi une ville et une société très inégalitaire. Des millions de personnes y vivent dans des appartements minuscules, entassés dans des ruches gigantesques et insalubres, tout en travaillant six jours sur sept, pendant qu’une petite partie s’enrichit chaque jour un peu plus. C’est une des villes les plus peuplées de la planète, et même la plus densément peuplée du monde dans certains secteurs comme Mong Kok.

De surcroît, on s’y est rendu pendant la saison des pluies. On se serait cru dans Blade Runner, le premier, le chef-d’œuvre de Ridley Scott. Or, je l’ai revisionné il y a peu, après la sortie du livre, alors que je ne l’avais pas vu depuis des années, et, à un moment donné, un immense « M » apparaît dans le décor !!!

Oui, j’ai voulu faire de cette mégalopole un personnage à part entière, comme New York dans l’extraordinaire Necropolis de Lieberman, comme dans le formidable Tokyo de Mo Hayder, comme dans La Trilogie berlinoise de Philip Kerr ou, toutes proportions gardées, comme dans Manhattan Transfer, Mort à Venise ou encore Paris est une fête

Yvan Fauth



Catégories :Interviews littéraires

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4 réponses

  1. Un auteur que j’affectionne tout particulièrement. Je suis très impatiente de découvrir ce nouvel univers dans lequel Bernard Minier va nous entraîner, pour notre plus grand plaisir…
    Bonne journée Yvan ! 😊

    Aimé par 1 personne

  2. Un homme passionnant qui connaît son sujet : on sent l’énorme travail de recherche derrière le roman. Ce qu’il dit dans cette interview est bien flippant. Bref j’adore.
    PS : Manhattan transfer ? Mon pire cauchemar quand j’étais en fac de lettres. Je n’avais rien compris à ce texte. Peut-être que maintenant …;-)

    Aimé par 1 personne

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