Interview – 1 livre en 5 questions : La vie en Rose – Marin Ledun

1 livre et 5 questions à son auteur, pour lui permettre de présenter son œuvre

5 réponses pour vous donner envie de vous y plonger

MARIN LEDUN

Titre : La vie en Rose

Éditeur : Gallimard / Série Noire

Sortie : 02 mai 2019

Lien vers ma chronique du roman

Tu nous reviens donc avec les secondes aventures de Rose et de sa grande famille. Durant l’écriture du premier épisode, avais-tu déjà en tête d’en donner une suite ?

Kāòha nui tātou paotū ! Un grand bonjour à toutes et à tous ! La plupart de mes romans noirs sont programmés, deux ou trois ans à l’avance. Je sais en général vers quoi je me dirige. Pourtant, Salut à toi ô mon frère et La vie en rose échappent complètement à cette règle que je me suis peu à peu fixée dans l’écriture, au projet général, si vous voulez. Salut à toi… est né pendant que je terminais l’écriture d’un roman noir intitulé Ils ont voulu nous civiliser, paru chez Flammarion en 2017, et que je réfléchissais à l’écriture d’un essai sur la pratique de l’écriture du roman noir, intitulé Mon ennemi intérieur et qui a été publié aux éditions du Petit Ecart en novembre dernier. J’y parlais du roman comme d’une somme de trois éléments : une histoire des personnages pour incarner cette histoire et de ce qu’on nomme, même si c’est un terme un peu fourre-tout, un « style » (un angle, un point de vue, une manière de raconter, si vous préférez). Cette famille un peu utopique, parfois doucement folledingue, m’est venue à ce moment-là. Pour la première fois, mon point de départ était un ensemble de personnages, et non pas un sujet. J’ai dû composer une histoire, à rebours, puis s’est posée la question du « comment raconter leur histoire ? ». C’est là que l’humour, le verbe haut, la liberté de ton se sont imposés comme allant de soi. Salut à toi serait un roman noir « rose ». Je me suis décidé assez rapidement, alors que d’ordinaire, je suis très lent, et voilà que naissaient Rose et les siens. J’ai terminé le roman et l’essai dont je vous parlais et j’ai enchaîné aussitôt sur Salut à toi que je n’imaginais même pas écrire un mois plus tôt. Ce fut long et difficile – rire et faire rire n’est pas si aisé, je sortais de ma zone de confort – mais une fois le manuscrit terminé, j’ai réalisé que j’avais pris un plaisir immense à l’écrire. Et que j’avais envie de recommencer. J’en ai parlé à mon éditrice à la Série Noire, Stéfanie Delestré, qui a tout de suite été convaincue et m’a poussé à poursuivre l’aventure. Un an plus tard, je rendais ma copie et La vie en rose était prêt à être imprimé.

Avec « Salut à toi ô mon frère «  et « La vie en Rose », c’est un autre Marin Ledun que celui qu’on connaissait à travers tes précédents romans noirs. Avec cet humour omniprésent et ces bons mots qui sont légion, est-ce-que c’est une toute autre approche dans le travail d’écriture ?

Au-delà du point de départ qui est différent de mes habitudes (partir d’un personnage pour écrire une histoire) et de la liberté de ton sur la forme, j’ai travaillé ce roman comme les autres, je l’avoue. Je suis un bon élève, studieux et organisé. J’ai sans doute hérité cela de mon travail de thèse de doctorat. Un plan détaillé, des séquences, des dialogues à composer en fonction de l’état d’esprit des personnages, un attachement certain à replacer mon histoire dans un lieu, un territoire que je connais, économiquement, socialement. Les « bons mots » et l’humour dont tu parles ne me viennent pas spontanément : ils sont le fruit de tâtonnements, d’un artisanat qui m’ont demandé beaucoup de travail, comme c’est généralement le cas. Les dialogues d’un roman, noir ou humoristique, ne sont pas ceux que l’on utilise dans la vie de tous les jours. Le résultat ici est radicalement différent sur la forme, mais il a demandé tout autant d’attention et de recherches pour affiner la langue et trouver le juste ton.

Par rapport aux précédentes péripéties de Rose, je trouve que tu as imprimé un autre rythme à cette histoire, comme un sentiment d’urgence…

Je suis heureux que tu l’aies remarqué. Dans Salut à toi, l’improvisation dans les agissements de la famille Mabille-Pons était basée sur une apparence de chaos, une sorte d’action/réaction enclenchée avec la disparition du frère cadet. Dans La vie en rose, l’intrigue est plus solide et d’apparence moins chaotique parce que j’y ai introduit l’institution judiciaire. Interviennent donc policiers, juge, procureur, journalistes, qui imposent, au fil de l’enquête, un rythme, une tension, qui n’avait pas lieu d’être dans le précédent parce que l’effet de surprise permanent de la langue et de la folie de cette famille suffisait. Désormais, vous connaissez Rose, Camille, Adelaïde, Charles et les autres, et il est temps d’explorer leur environnement, leur ville, le tissu social autour d’eux.

L’humour n’empêche pas de passer des messages et de lancer des piques…

Il ne manquerait plus que ça ! Au contraire, l’idée de La vie en rose est de proposer des situations de résistance à l’air du temps, morose, sécuritaire, individualisant, avec les armes hautement subversives que nous offre l’humour, le rire, mais aussi l’amour inattendu qui unit cette famille dans l’adversité, et la critique sociale que l’on apprécie en général dans le roman noir. L’humour permet d’éviter les discours trop didactiques. Il nous permet d’aborder des sujets sérieux sans nous prendre au sérieux, qu’on soit lecteur ou auteur. Il fait du bien. Voyez le travail d’une humoriste comme Blanche Gardin par exemple : hautement corrosif et pourtant salutaire. Rose aurait pu s’appeler Blanche.

On sent que tu as pris beaucoup de plaisir à placer de nombreuses références littéraires et musicales dans ton histoire…

Références, révérences, allusions, bien sûr que c’est jouissif ! Pourquoi ? Parce que chacun et chacune d’entre nous sommes le produit culturel d’une multitude d’influences, celles que l’on assume en public (en général les plus reconnues) et celles dont on a parfois un peu honte ou qui sont très personnelles mais qui composent ce que nous sommes. Si l’on demande à un auteur du noir, quelles sont ses références littéraires, il vous répondra par exemple Ellroy, Goodis, Caldwell, Manchette ou Crews, alors qu’il devrait aussi ajouter les trente bibliothèques roses ou vertes qu’il a lu étant enfant, le roman qui l’a traumatisé en cours de français en classe de troisième, le guimauve sur lequel il a pleuré en classe de seconde quand il a eu son premier chagrin d’amour, les dizaines de Paris-Match qu’il a compulsé dans la salle d’attente du médecin ou du dentiste, les pages sport du Dauphiné Libéré ou le livre de philo qu’il a dévoré en deuxième année de fac. Rose Mabille-Pons est comme nous, elle lit de tout, elle est influencée par tout ce qu’elle a lu, de Sacher-Masoch aux pages people de Gala ou de Voici, de Montaigne à Marc Lévy. C’est ce qu’on appelle la culture. C’est qui compose ce que nous sommes. Il n’y a pas l’élite culturelle d’un côté, et le reste du monde. Rose défend la culture pour toutes et tous. Et le rire. Et le plaisir de vivre, même si c’est le bordel partout. Et la jouissance. Et le droit à décider de sa propre vie. Et l’autodétermination des peuples. Et l’amour. Et l’obligation de résister au quotidien à la bêtise ambiante. Vaièi nui ! Òoa iho ! Merci et à très bientôt !

Yvan Fauth

Photo : Sophie Mary (au Quais du Polar 2019)



Catégories :Interviews littéraires

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4 réponses

  1. Merci pour cet article très intéressant; des questions pertinentes qui amènent des commentaires de l’auteur très instructifs sur son oeuvre et son travail d’écrivain. Jouissif!!! Seul bémol: on en voudrait plus…

  2. J’ai adoré le premier opus, je ne manquerai pas de lire celui-ci?
    Et j’adore Marin, na !

Rétroliens

  1. La vie en Rose – Marin Ledun – EmOtionS – Blog littéraire

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