Interview – 1 livre en 5 questions : Manhattan Chaos – Michaël Mention

1 livre et 5 questions à son auteur, pour lui permettre de présenter son œuvre

5 réponses pour vous donner envie de vous y plonger

Michaël Mention

Titre : Manhattan Chaos

Éditeur : 10/18

Sortie : 07 mars 2019

Lien vers ma chronique du roman

Ma première question est simple, pourquoi Miles Davis ?

Parce que Miles Davis ! Il a eu une vie si romanesque que je ne pouvais que lui consacrer un bouquin. Il y a quinze ans, un ami m’avait filé son album On the Corner, mais je n’avais pas accroché. Puis, récemment, j’ai redécouvert sa période 60/70 grâce à deux collègues de boulot, Étienne et Sylvain, que je ne remercierai jamais assez. Ça a été un choc, comme la découverte de Can, Magma et King Crimson, mais là, c’était encore plus viscéral. Je l’ai écouté tous les jours, tous les soirs… tu sais, quand il est 2 heures du matin, que ta fille se réveillera dans cinq heures, qu’il faudra enchaîner avec le boulot jusqu’à 20h et que, malgré tout, tu te relèves pour avoir ta dose de Miles, ça signifie qu’il est temps de passer à l’action.

À 15 ans, j’ai vu Pink Floyd The Wall et ce film m’a profondément marqué, je le connais par cœur et j’ai toujours su que j’écrirai sur la musique. J’aime tellement ça, le rythme, les vibrations… j’attendais le bon sujet, le bon angle pour évoquer les rêves perdus et le piège du succès. Manhattan Chaos est né d’une période d’usure, où j’étais exténué après avoir enchaîné quatre bouquins. J’avais très envie d’écrire, mais je n’en avais pas l’énergie, j’étais arrivé à un niveau de fatigue qui me déprimait sérieusement, et c’est ce qui m’a donné la tonalité du récit.

Miles, c’est l’histoire d’une incompréhension : il a eu très vite du succès et, ensuite, il a payé son audace en se heurtant aux critiques et à ses fans qui – pour beaucoup – en étaient restés à Kind of Blue. Il s’est trimbalé ce chef d’œuvre toute sa vie, comme Orson Welles avec Citizen Kane, et cet élément m’a en quelque sorte reboosté. Plus Miles courait, plus je reprenais « du poil de la bête » en m’appropriant sa vie pour y mêler la mienne. Manhattan Chaos est de loin mon roman le plus personnel.

Le musicien est le poumon de l’histoire, mais la ville de New-York en est le cœur…

Au début, ce n’était pas mon intention. De plus, je n’ai jamais eu cette fascination envers les États-Unis. Je suis sensible à leur culture, leur Histoire, leurs contradictions, mais ça s’arrête là. New York, j’y suis allé l’année dernière et j’ai été frappé par son incroyable énergie. Là-bas, tout est musique, tout est sensoriel et rude aussi, pour ses travailleurs et ses exclus.

Dans La voix secrète, j’étais parti de Lacenaire pour explorer le XIXe et là, c’est à nouveau ce qu’il s’est passé : à travers Miles, j’ai exploré New York et j’ai appris des tas de choses, qui m’ont permis de mieux cerner cette ville si particulière. Quand tu vois d’où elle vient, le sang versé, c’est assez fou d’observer son harmonie actuelle. Quand j’étais là-bas, j’ai pris plein de photos dans la rue, dont une m’a profondément marqué : dans le même cadre, il y a une femme avec un nikab, un rabbin, un cadre avec son attaché-case et une femme en string et aux seins nus couleurs USA. Pour moi, New York, c’est ça. Les gens s’y croisent sans se voir, certes, mais ils ne focalisent pas sur tel ou tel look, contrairement à Paris, où un foulard et un tee-shirt rose fluo attirent les regards et attisent les débats. À New York, on ne juge pas l’autre, ce qui m’a été confirmé par pas mal d’habitants.

Après Power et La voix secrète, je n’avais pas envie de me replonger dans un roman historique avec d’innombrables recherches. J’adore me documenter, comprendre les faits historiques, mais ça peut enfermer un récit et, par extension, l’imagination. Et même si la contrainte est de plus en plus un « moteur » pour moi, là, j’ai voulu aborder l’Histoire dans ce qu’elle a de plus brutal, sans descriptions, ni considérations sociologiques. Les émeutes de 1863, ça ne se raconte pas, ça se vit.

Tu nous proposes un récit haletant, comme une course poursuite…

Miles était Noir, petit et chétif, alors il a dû se démener en permanence pour s’imposer. Son existence a été un tourbillon et, toute sa vie, il n’a fait que courir : pour s’émanciper du foyer familial, approcher ses idoles, s’imposer face aux Blancs, se faire une place parmi les jazzmen, affirmer ses choix artistiques face aux producteurs… sans compter toutes les femmes qui ont traversé sa vie. Certains considèrent qu’il a eu plusieurs carrières, plusieurs périodes de créativité, mais à mon sens, c’est faux : de ses débuts dans les années 40 à la fin des années 80, il a toujours été en mouvement, en quête du « son absolu », et ses compos des 70’s sont la conséquence logique des courants musicaux qui l’ont porté les décennies précédentes.

Il était hors de question d’écrire un biopic sage et chronologique. Manhattan Chaos devait être à l’image de Miles, exalté et mortifère, cohérent et bordélique jusque dans sa structure narrative, avec un début qui n’en serait pas vraiment un et un vrai-faux dénouement. On a tous notre vision de Miles, c’est pourquoi j’ai ouvert le récit au maximum afin que chacun y trouve ce qu’il veut : la relation entre un lecteur et un livre est la même que celle unissant un auditeur et une musique. En jouant ses compos, Miles se foutait du résultat final. Pour lui, seule l’implication avait du sens et dans mon bouquin, c’est pareil : au fond, ce n’est pas important de savoir qui est John, d’où il vient, s’il est le Diable, un explorateur ou je ne sais quoi. Il incarne une énergie qui conduit Miles à se surpasser. Et plus il fuit le présent, plus il est rattrapé par le passé. J’aimais bien cette idée, étant très attaché à la notion de transmission.

Comment travailles-tu cet incroyable mélange de réalité et de fiction ?

Difficile de répondre à cette question. En débutant Manhattan Chaos, j’étais parti sur un récit amer et introspectif, puis les idées sont venues peu à peu, et avec elles, les enjeux. Du coup, arrivé à une vingtaine de pages, j’ai tout repris depuis le début, j’ai travaillé sur deux plans de New York (l’un ancien, l’autre actuel) et j’ai tracé l’itinéraire, en tenant compte des changements d’adresses et des lieux disparus. Quelle que soit la ville, ses rues racontent leurs propres histoires et ce mélange réalité-fiction dont tu parles s’est imposé naturellement.

Si tu demandes à Franck, Sandrine et d’autres auteurs, ils te diront pareil : on a une vague idée de ce que l’on veut écrire, on se lance et on tricote en cours de route, sans stratégie particulière. Comme eux et d’autres, j’écris au ressenti. Mes chapitres me sont de plus en plus inspirés par la musique. Pour Jeudi Noir, je me suis dit « je débuterais bien le match France-RFA par Highway Star », alors j’ai mis Made in Japan et l’intro a guidé celle du récit. Eh bien, là, pareil : le morceau Sivad s’est imposé de lui-même, par son titre, sa lourdeur et le jeu de Miles si caractéristique, rugueux, tout en pointillés. Ses notes, par à-coups, m’ont donné l’idée d’un récit syncopé, tiraillé entre deux réalités.

Ton intrigue est aussi une manière de redécouvrir les années 70, comme une extension de ton précédent roman « Power »…

Manhattan Chaos est mon dernier bouquin sur les 70’s. J’y reviendrai sans doute un jour, étant passionné par cette décennie, mais pour l’instant, c’est fini. Power s’achevant en 71, j’étais un peu frustré de ne pas avoir évoqué les désillusions et les conséquences directes des combats menés dans les années 60. Notamment la Black Liberation Army, née de la scission du Black Panther Party. J’avais encore quelques trucs à dire sur les membres de ce mouvement radical, très éloigné des Black Panthers, puis j’avais à cœur d’évoquer le KKK et les conditions de travail des immigrés au début du XXe.

Toutefois, après Power et la gravité de son récit, j’avais besoin de fantaisie. La personnalité de Miles m’a permis de m’amuser tout en lui rendant hommage. Même si le récit est traversé par l’amertume du début à la fin, je me suis régalé à y balancer de l’ironie et de la fantasmagorie, l’idée étant de désacraliser le musicien pour rendre l’homme accessible à tous.

À travers Miles, je me suis livré comme jamais, explorant ma passion pour l’écriture, mais aussi ses paradoxes, ses difficultés à l’accorder avec le quotidien. Manhattan Chaos s’adresse avant tout à mes premiers lecteurs, ceux et celles qui me suivent depuis bientôt dix ans. Et puis, c’était l’occasion de rendre hommage à Scorsese, Wells, Hugo, Zemeckis, Goethe… je me suis bien amusé en mixant tout ça avec l’histoire de New York et certains morceaux, notamment la version de Bitches Brew du 17 juin 70, au Fillmore East. Ce qu’il se passe à partir de 2mn, quand l’orgue lance le truc et que Miles enchaîne… maintenant que c’est dans le bouquin, je peux dormir tranquille.

La playlist qui accompagne Manhattan Chaos est à découvrir en suivant ce lien



Catégories :Interviews littéraires

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12 réponses

  1. Quelle interview! Merci Yvan de partager cela avec nous, merci Michael de nous raconter cette histoire, de nous livrer ce bout de toi. Cet échange m’a filé des frissons tant on sent Michael habité par son (Manhattan) chaos. Je crois que c’est l’un des plus beaux entretiens que j’ai lu! Manhattan Chaos m’a été offert hier, il est certain que je vais très vite le lire.

  2. Encore un bien belle conversation avec un auteur que j’affectionne tout particulièrement.
    En introduction, tu annonces que tu vas nous indiquer 5 bonnes raisons de se plonger dans un ouvrage de Michaël Mention. Pour moi, il n’y en a qu’une : Michaël Mention !
    Bon dimanche Yvan 😊

  3. Très très intéressant ! Cette passion est communicative !

  4. Merci Yvan, une interview passionnante, à l’image de Michael, que je pourrais écouter parler pendant des heures, tant il est animé par ce qu’il écrit et ce qu’il vit!

  5. Génial, toujours un plaisir de lire l’auteur en interview comme en livre ! Par contre, je ne suis pas fan de Miles Davis, pour ne pas dire que je fuis en courant ce genre de musique, mais bon, Michaël a su me faire aimer un matche de foot auquel je n’avais pas assisté et qui pour la belge que je suis ne voulais rien dire… Donc, je ne risque rien tant que je n’écoute pas la playlist de Davis ! 😆

    J’ai remarqué une faute de date « Les émeutes de 1863″… C’était pas celle de 1963 ??? Ou alors, j’ai rien compris… 😀

Rétroliens

  1. Manhattan Chaos – Michaël Mention – EmOtionS – Blog littéraire

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