Carte blanche à : Aude, du blog Aude bouquine

CARTE BLANCHE À…

J’aime, de manière exceptionnelle, offrir une carte blanche sur ce blog. J’aime ouvrir ma porte et laisser les clés en toute confiance, mais je ne le fais qu’avec des personnes dont je sens qu’elles me surprendront. 

Lorsque l’on offre une carte blanche, par définition on ne sait jamais à quoi s’attendre. Par le passé, j’ai donné cette parole libre à deux auteurs. Ghislain Gilberti qui a parlé de son inspiration et est revenu sur un passé difficile (voir sa carte blanche ici), et Ian Manook, fin janvier 2015, qui a rebondi sur l’attentat de Charlie (voir sa carte blanche ici).

En 2017, j’avais laissé la place à Nathalie, blogueuse de Sous les pavés… la page. Son superbe billet est à retrouver ici.

Cette fois-ci, j’ai offert la parole à Aude, alsacienne vivant aux USA et qui tient le blog Aude bouquine. Je sentais qu’elle allait nous surprendre et nous toucher. C’est le moins que l’ont puisse dire ! Elle reviens sur son approche de la lecture et de son blog à travers le prisme d’un passé difficile. Merci pour ces mots, merci pour cette sincérité qui parlera sans aucun doute à beaucoup…

La carte blanche de Aude :

Il n’y a pas de chose plus essentielle au monde que de se sentir aimé.

Être en sécurité.

Penser, enfant, que le monde dans lequel vous évoluez ne sera jamais détruit et restera tel qu’il est, toujours. Quoi que vous fassiez, quoi que vous disiez.

Quand ce monde s’écroule, c’est beaucoup de vous que vous perdez.

En tout cas, une grosse partie de ce qui vous a construit.
Le « moi » que vous connaissez n’existe plus et vous ne pouvez que contempler les morceaux jetés à terre d’une ancienne vie dont l’illusion d’amour que vous avez crue réelle va même s’effacer petit à petit, sans que vous soyez en capacité de dire avec précision si vous avez un jour été aimée, ou si les photos trouvées dans les albums, celles où vous souriez et avez l’air comblée ne sont pas que des mensonges immortalisés à un instant T par une demande adulte impérieuse qui ne souffrait aucun refus.

Le mensonge est généralement révélé lorsque quelqu’un vous aime, un jour, pour de vrai.

Quand il vous accepte comme vous êtes, avec votre colère et votre tendresse, quand il veut vous aider malgré vous, quand il apaise vos doutes et qu’il vous écoute simplement, quand vous vivez avec l’impression horrible qu’on vous enlève une partie de vous-même quand il s’en va. Quand la séparation suivante devient plus difficile encore que la précédente, tant la peur de l’abandon ou de la trahison fait désormais partie intégrante de votre ADN. Quand vous avez mal, que vous pleurez et qu’il vous dit juste que ça va aller. Qu’il est présent même quand vous êtes une personne odieuse qui mord quand on vous approche.

Je me suis rendue compte que mon enfance avait été difficile lorsque j’ai connu une vie d’adulte plus facile. Quand j’ai raconté. Quand ceux à qui je racontais me regardaient avec de grands yeux écarquillés en me disant que dans les « familles normales » les choses n’étaient pas sensées se passer comme ça. Le chef de famille n’est pas celui qui a droit de vie et de mort sur vous. La mère n’est pas non plus forcément l’accident industriel qui subit, voit et se tait sous prétexte de vivre dans la même terreur que vous.

J’ai été un accident. Un premier coup tiré dans un buisson par deux adolescents complètement irresponsables.

Ma sœur a été une capote percée… Ça a d’ailleurs été son surnom pendant de nombreuses années. 

Nos parents ne nous ont jamais caché les faits. Ça les faisait d’ailleurs beaucoup rire.

Mon frère a été désiré plus que tout au monde, comme un petit messie qu’on attend avec impatience et frénésie. Sauf qu’il est décédé à la naissance.

Il n’y a sans doute pas de hasard à tout ça. Sûrement, que, d’une certaine manière, il a évité cet enfer psychologique et cette prison familiale.

Alors, quand on a été frappée, psychologiquement humiliée, qu’on a vécu dans la peur permanente de déclencher une crise qu’on savait ne pas pouvoir arrêter, qu’on a été traitée de moins que rien, qu’on en arrive à ne plus croire en soi, ni faire confiance à personne, comment fait-on pour se relever ?

Je n’ai pas de recette miracle à vous révéler ici mais je reste persuadée de plusieurs choses : la vie se charge toujours de donner du sens à une leçon difficilement apprise. Le gentil gagne toujours à la fin (ok, parfois, ça prend du temps…). Sur le chemin on croise des êtres avec lesquels on relâche la vigilance, on enlève quelques pierres du mur qu’on a construit autour de soi.

Les livres ont participé à ma fuite vers une autre vie, plus drôle, plus palpitante, créant une réalité virtuelle plus douce et certainement plus acceptable. C’est très banal.

C’est comme ça que je me suis mise à en avaler une quantité impressionnante.

Que je désobéissais au Dieu familial tout puissant en lisant avec une lampe de poche sous ma couette et que je me prenais des roustes s’il s’en apercevait.

Que je lisais partout, en permanence et surtout en voiture quand nous partions en vacances.

Mon père me hurlait alors dessus m’imposant de regarder le paysage passionnant de l’autoroute A4 et d’arrêter de me prendre pour une intellectuelle parce que j’avais lu 3 bouquins.

Chose que je faisais genre 3 minutes pour me replonger dans ma lecture, chose à laquelle il répliquait que j’étais franchement bonne à abandonner sur l’autoroute.

Tu aurais dû papa, tu aurais dû…

Un homme a croisé ma route. Il m’a offert une famille. Des enfants, les siens, les miens, la nôtre. Patchwork Family comme il aime à le répéter.

Il a déclenché les questions nécessaires que j’avais besoin de me poser sur ma propre famille pour être en mesure de construire la mienne. Il a ouvert les portes de mon petit village alsacien pour m’enrichir à d’autres cultures.

Nous avons beaucoup voyagé, par plaisir. Nous nous sommes expatriés, par nécessité professionnelle.

J’ai beaucoup souffert d’être séparée du peu de personnes qui avaient partagées ma route…

Ma sœur d’abord, parce qu’on a souffert ensemble, puis parce qu’on a essayé de guérir ensemble, parce qu’on rit maintenant de certaines anecdotes qui feraient pleurer dans les chaumières.

Ma grand-mère qui a aujourd’hui 92 ans, dénuée de toute rancœur, toujours dans la compassion et d’une certaine manière détentrice de la sagesse absolue.

Deux amies très proches, avec lesquelles j’ai tout vécu : la construction de leurs vies respectives avec de bons et de très mauvais moments, et de la mienne.

Puis, les années passant.

Trois enfants qui ont bien grandi, qui vivent à Strasbourg et que j’aime comme si c’était les miens.

Une grande fille qui a décidé d’aller à Londres pour poursuivre son rêve.

Le face à face avec moi-même a alors été cataclysmique.

Nous avions lancé nos enfants dans la vie.

Mon mari a toujours été professionnellement très occupé, réussissant ce qu’il entreprenait presque avec facilité, créant ainsi un fossé énorme et involontaire entre ses succès et mes échecs.

Mes démons sont revenus de plein fouet.

Tu n’es rien ma fille, tu n’es rien… Tu seras tout juste bonne à ramasser les poubelles remplies des bouquins inutiles que tu passes ton temps à lire.

Tout à coup, alors que je savais parfaitement où j’allais, j’étais à nouveau complètement perdue.

J’avais l’impression d’avoir perdu ma place, pourtant durement gagnée.

C’est comme ça que le blog Aude bouquine est né.

Parce qu’au lieu d’entendre que ce que je faisais était inutile et n’avait strictement aucun sens, un homme m’a dit « fais quelque chose avec tous les livres que tu lis ». Pourquoi pas un blog ?  Construis-le avec tes tripes. Lentement, sans précipitation, partage ta passion avec d’autres, nourris-toi de ce qui te fait du bien, de ce qui te construit, de cette « autre »  vie qui t’habite.

J’ai eu de la chance, car le blog a plutôt bien marché dès le début. Marcher, ça veut dire que des gens vous lisent, ce qui est déjà une victoire, même s’ils ne sont que peu au début !

La confiance est revenue. Le désir de partager une passion aussi.

L’envie également de faire un truc qui n’appartienne qu’à moi.

Puis, dans la foulée, je me suis dis : pourquoi pas un groupe de lecture Facebook sur lequel les lecteurs, les chroniqueurs, les auteurs pourraient venir parler de livres. 

Beaucoup savent que je vis aux États-Unis. J’appelle la Californie BlaBlaLand, parce que les gens ont tendance à beaucoup blablater et pas toujours pour dire grand chose.

Le groupe s’est tout naturellement appelé BlaBlaBook, comme un pied de nez, parce qu’au contraire, il y a beaucoup de livres à lire et donc beaucoup à en dire. 

Le blog a un peu plus d’un an, le groupe un peu moins.

Je suis fière des presque 80.000 personnes qui sont venues y lire une chronique ou comparer un point de vue.

J’aime les membres du groupe qui partagent leurs avis de lecture, leurs coups de gueule et leurs coups de cœur, j’aime les échanges passionnants que cela provoque et, croyez le ou non, cela me procure un vrai bonheur de lire chaque matin ce que vous avez tous posté pendant que je dormais.

Plus que tout, j’y ai rencontré de vrais passionnés et de sacrés personnalités

Des gens qui font un super boulot, qui ont des blogs passionnants, sincères, et qui contribuent, chaque jour, à prouver que la lecture n’est pas morte au profit des écrans. Il y en a donc d’autres comme moi qui semblent avoir une vie parallèle…

J’écris cette carte blanche dans l’avion, en revenant du Festival sans Nom de Mulhouse, édition 2018.

Je remercie Yvan de m’en donner l’opportunité.

Et de vous dire à tous quel bonheur intense, quel plaisir immense j’ai pris à discuter avec vous tous, lecteurs, blogueurs, organisateurs, auteurs.

Du fait que je me sois sentie si vivante en partageant avec vous une passion commune qui a fait battre nos cœurs à l’unisson l’espace d’un week-end.

Des rires, de la tendresse, de la gentillesse, de la simplicité, du plaisir à transformer des contacts virtuels quasi quotidiens en vraies rencontres.

D’avoir la liberté de parler aussi simplement à des auteurs adorables, intéressés par le feed-back, qu’il soit bon au mauvais. Une belle équipe, une famille qui ressemble mille fois plus à celle que j’ai eue enfant, constituée pour la plupart de gens que je ne connaissais même pas il y a un an.

Comme quoi la notion de famille est très relative, elle a la signification qu’on lui donne.

Alors, je terminerai juste par dire que parfois, dans une vie, les choses ne démarrent pas toujours comme on se l’imagine. Et que parfois aussi, la roue tourne. 

Soyez heureux et laissez-vous aimer.



Catégories :Littérature

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27 réponses

  1. Quel témoignage… les livres sont la meilleure des thérapies !
    Bravo Yvan pour ce partage poignant…

  2. Magnifique Aude, vraiment ! Tes mots me percutent de plein fouet mais ça tu le sais … Merci Yvan de lui avoir donné l’opportunité de les exprimer 🙂

  3. Waouh Aude c’est la deuxième fois que je suis à ce point émue par tes mots.. l’effet boomerang de mon passé à la seule différence que c’était ma mère mon tortionnaire ..hum le mot est dur mais d’une justesse.
    C’est seulement en devenant mère moi-même que j’ai compris le sens du mot maman.
    En devenant adulte j’ai gagné la cape d’invisibilité… elle me va bien
    Merci Yvan pour ta carte blanche à Aude vraiment, en parler est tellement difficile.

  4. Une belle idée cette carte blanche, de belles personnes à découvrir. On clique sur un lien, une page, un blog, et on ne sait jamais tout ce qui existe derrière… Merci de nous permettre d’aller un peu plus loin. Et Aude a gagné une nouvelle lectrice. 🙂

  5. Merci Aude, pour ton partage très personnel et très touchant…
    J’espère que nous aurons de nouveau l’occasion de discuter ensemble.
    Profite bien de ta famille, de ta vie… Tu le mérites.
    Je t’embrasse
    Jean-Paul

    Yvan,
    Pourquoi ne suis-je pas surpris de ta “Carte blanche”, qui d’autre que toi aurait pu avoir une idée aussi simple et si géniale !!!
    Bisous

  6. Merci pour ce témoignage poignant, lucide et sans pathos. Les livres sont des médecines puissantes, en écrire l’est aussi…. Et Bravo Yvan pour cette belle idée!

  7. J’ai le cœur serré en lisant tes mot Aude et c’est pas si souvent.
    FSN est un pourvoyeur d’émotions et de rencontres.
    La tienne fut belle, maintenant je comprends encore plus pourquoi.
    Ne lâche rien, fais vivre ton passion, notre passion.
    Comme le dis si bien Yvan, nous ne sommes que des passeurs.
    Mais des passeurs aussi d’un peu de bonheur, enfin je l’espère.
    Merci pour ces moments partagés Aude et ces mots si touchants.

  8. Je m’attendais à une carte blanche drôle, amusante et là, je suis sur le cul, sans voix… Chienne de vie.

    Putain, dire qu’on se plaint souvent de sa jeunesse pour des peccadilles alors que d’autres en ont bavé et qu’on leur interdisait quasi de lire, chose qui n’est jamais arrivée chez nous, mon père me fourguant de quoi lire en bédés ou romans de sa biblio jeunesse, avant que je ne lise de mes propres ailes.

    Aude, je ne connaissais même pas ton blog, shame on me, ni le groupe fesse bouc, mais bon, je ne suis pas une fana de FB, Yvan le confirmera. Je pense que je vais aller y faire un tour, si tu n’es pas trop une blogueuse tentatrice, comme ils et elles le sont tous/toutes par ici.

    Bisous et que tout aille bien pour toi.

    Merci pour ses émotions et pour la tasse de café que j’ai reposée doucement tant tes mots m’avaient atteint au plus profond de moi (PS : n’ébruitez pas le fait que j’aie un coeur d’artichaut !!)

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