Nourrices — Séverine Cressan – Chronique littéraire : 1 lecture, 5 émotions
En bref
Titre original : Nourrices
Auteur : Séverine Cressan
Éditeur : Dalva
Date de sortie : 21 août 2025
Genre : fiction
Voici ma chronique du roman en cinq émotions
Curiosité
C’est d’abord la thématique qui m’a interpellée. L’allaitement comme un commerce et une solution de survie. La tétée, la lactation, le nourrissage, autant de mots qui ramènent profondément au corps, à l’origine, au soin. Autant de mots peu traités de manière aussi directe en littérature.
Faire découvrir un monde où des femmes deviennent une ressource, pour ne pas dire vache à lait au sens littéral, relevait d’un pari narratif audacieux.
Dès les premières pages, je me suis retrouvé un peu dans l’inconnu, avec une communauté isolée, une époque non datée, une atmosphère hors du temps. Et une véritable « industrie » organisée avec des principes quasi tayloristes avant l’heure, où les femmes sont sélectionnées, utilisées.
Un sujet original, traité avec une écriture en diapason, vibrante, minérale, qui m’a fait parfois penser aux ambiances de Franck Bouysse.
Curiosité, oui, avec cette sensation de franchir une porte vers un territoire narratif différent de ce que j’ai l’habitude de côtoyer.
Stupeur
La stupeur, elle, arrive. Vite.
Autour du personnage de Séverine se dévoile un système où les femmes ne sont parfois que des accouchées, avant d’être des mères. Des matrices utiles, calibrées pour produire du lait.
La manière dont sont traitées ces femmes et les enfants qu’elles portent ou nourrissent, m’a glacé le sang. Tout comme le transport et le tri, la mort des bébés évoquée comme s’il s’agissait de poules sacrifiées dans une chaîne de production… J’ai lu certaines scènes la gorge serrée.
Ce qui m’a stupéfié, c’est l’humanité balayée au profit du rendement, du commerce pour certains, alors que les productrices survivent à peine.
Et pourtant, ce réalisme brutal s’accompagne d’un souffle romanesque inattendu, parce que Séverine Cressan sait user autant du quotidien que de la métaphore, du concret que du symbolique. Un roman aussi terre à terre que profondément poétique, avec un brin de magie qui plane au-dessus de la boue.
Colère
Impossible de rester passif face à ce que raconte Nourrices.
Ma colère est montée, viscérale face à l’aliénation de ces femmes transformées en objets utilitaires, assignées à leur lactation comme unique valeur. Leur statut réduit à une fonction biologique.
Ma colère aussi devant le destin des enfants, arrachés, échangés, parfois éliminés, considérés comme un simple flux de production. La brutalité des gestes, la froideur administrative, l’aberration de cette économie du lait maternel, tout m’a heurté.
Et pourtant, rien n’est surligné. La force du roman tient à sa manière de montrer l’horreur sans jamais l’exploiter, dans une sobriété qui rend la lecture encore plus percutante. Ma colère, ici, est le signe que ce texte touche juste.
Tendresse
Mais Nourrices ne se contente pas de dénoncer, il aime.
J’ai ressenti une tendresse immense pour ces femmes admirables, soudées par une sororité authentique, celle qui peut littéralement sauver des vies.
Une tendresse bouleversante pour Sylvaine, un personnage principal chancelant, mais lumineux, d’une dignité poignante. Elle s’attache même à des enfants qui ne sont pas de son sang. Parce que donner son lait n’empêche jamais de donner de l’amour.
La manière dont le roman parle du corps féminin est magnifique : sensible, sensorielle. Le texte sait dire le fragile, le douloureux, le déchirant, l’émouvant.
Un lien indéfectible s’est créé entre ces femmes, entre ces enfants, et le lecteur que je suis.
Fascination
Au-delà du sujet, c’est la manière dont il est traité qui m’a fasciné.
Ce roman est à la fois intemporel et ancré dans la réalité. Par moments, on croit lire un conte. Avec toujours ce souffle poétique qui élève chaque paragraphe.
La construction du récit, l’alternance entre concret et symbolique, la façon de donner voix à des femmes presque effacées de l’Histoire, crée un texte à la fois rude et enchanteur. C’est dur, oui. Mais jamais gratuit.
Ma fascination a tenu dans cette lumière profonde, vacillante, mais bien présente, qui irradie malgré l’horreur du système.
Note personnelle
Il y a des romans qui s’imposent moins par l’intrigue que par la force de leur regard, Nourrices fait partie de ceux-là. Son impact provient autant de la rudesse du monde qu’il décrit que de la manière, profondément humaine, dont Séverine Cressan donne voix à celles qui en sont les victimes.
Ce que je retiens surtout, c’est la dignité de ces femmes et la puissance émotionnelle qu’apporte la trajectoire de Sylvaine.
Une lecture qui secoue, qui questionne et qui éclaire.
Résumé éditeur
Dans ce village, c’est du corps des femmes qu’on tire l’argent qui fait vivre les familles. Car ici, on vend une denrée précieuse : le lait maternel. Sylvaine, son garçon à peine sevré, accueille chez elle une «petite de la ville». Mais une nuit, en pleine forêt, elle découvre un bébé abandonné et, à ses côtés, un carnet qui raconte son histoire. Elle recueille ce nourrisson avec lequel elle tisse immédiatement un lien fusionnel. Quand la petite dont elle a la garde meurt, Sylvaine décide d’échanger les bébés. L’enfant mystérieuse se substitue à Gladie, l’enfant de la ville qui lui a été confiée…
Avec ce premier roman sensuel et bouleversant, Séverine Cressan révèle les rouages troublants d’une industrie méconnue. Dans ces pages inoubliables, elle nous entraîne dans un univers où la nature et l’enchantement ne sont jamais loin et réinvente l’histoire de ces mères invisibles.
Pour aller plus loin
Lien vers la page de l’autrice chez l’éditeur
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Catégories :1 lecture, 5 émotions, Littérature

Un premier roman qui a suscité, en effet, de belles émotions ! Une manière de raconter l’exploitation des femmes pauvres que je n’avais jamais lu avec autant d’intensité ! Merci pour ce beau retour !
moi non plus, c’était une lecture inédite pour moi aussi
Un très beau retour pour un roman qui sort de lot. Je suis contente que tu aies aimé, car il y a ici une plume et une âme.
plume et âme, bien résumé !
Un très beau roman ! L’allaitement crée forcément des liens. On fait grandir, vivre, un tout petit grâce à son lait, c’est merveilleux, quasi « magique »…
Je ne comprendrais jamais les femmes qui ont l’impression d’être des « vaches » ! C’est une image que la publicité leur a mis dans la tet
oui, ça va dans le sens du manque de respect de la condition féminine, d’où l’importance de ce livre
Quelle chronique magnifique. Merci à toi pour le partage. 🙏 😘.
Ça s’est toujours fait, quand j’allaitais mon fils aîné, ma belle mère a émis l’idée que je vende mon lait en trop, je l’ai envoyé bouler, mon lait, je l’ai donné à l’hôpital pour les prématurés.
Dans les campagnes, ça se faisait aussi, nourrir l’enfant d’une autre. Du côté de mon Papa, en Berry, on les appelle « les frères de lait ».
je ne suis pas étonné, venant de toi 🙂
Un roman attachant. Ces pratiques ont bien existé. Seul moyen de subsistance pour ces femmes. Merci de nous le présenter.
merci à toi pour ton retour en émotions
Merci pour ta très belle chronique… je vois passer ce roman… après t’avoir lu, je vais succomber et me le noter ! 🙂
content d’avoir su te convaincre !
Non merci, je vais passer mon tour ! Mais merci pour cette belle chronique savourée en buvant un céfé.
C’est un roman qui m’interpelle depuis sa sortie. J’espère avoir l’occasion de m’y plonger bientôt.
c’est vraiment un roman à part, une belle expérience
Un premier roman, tu m’intrigue là !
il faut le lire oui, tu ne peux pas passer à côté de ce premier roman