Les guerriers de l’hiver – Olivier Norek

AVIS DE LECTURE

Je n’ai que peu d’exemples en tête d’écrivains à avoir osé sortir complètement de leur zone de confort, à changer histoires et manière de les raconter. Me vient le nom d’un Pierre Lemaitre, passé du thriller à la littérature dite « blanche », mais restant toujours fortement romanesque. Olivier Norek a déjà pris des risques par le passé, entre camps de migrants et écoterrorisme, mais Les guerriers de l’hiver est un roman autrement différent, marquant au possible. Exit le polar, place au récit historique et de guerre.

L’auteur a toujours expliqué qu’une grande partie de ce qu’il racontait dans ses livres n’était pas inventée, des scènes nourries par son parcours de policier ou par ses expériences personnelles. En ce sens, ce livre en est un prolongement logique, mais va plus loin, tellement plus loin. Il l’explique dans la postface, tout ce qui est décrit est vrai, et rien n’a été exagéré.

L’Enfer, le vrai

Et pourtant, ce qu’a vécu Simo Häyhä, simple soldat finlandais, est si incroyable qu’aucun auteur de fiction ne se serait risqué à imaginer un tel destin. Alors que tout est authentique !

Une phrase est inscrite en accroche du récit, venant d’un soldat russe « Tu as sûrement entendu parler des Enfers ? Là, c’est pareil. Mais le diable lui-même ne comprendrait pas ce qu’il se passe ici. ». Elle résume à elle seule la Guerre d’Hiver qui a eu lieu en 1939, l’immense Russie cherchant à envahir son minuscule voisin la Finlande (3 petits millions d’habitants).

Ce qui ne devait être qu’une attaque éclair s’est transformé en un guêpier, une boucherie tuant plusieurs centaines de milliers d’hommes, surtout du côté russe.

Rare

Pourquoi se lancer dans une telle lecture aujourd’hui ? Pour plusieurs très bonnes raisons, dont le fait que la grande Histoire éclaire ce qu’il se passe de nos jours, on a beaucoup à apprendre d’elle surtout quand elle se répète… Mais également parce que ce récit est d’une puissance inouïe. Il va me falloir freiner mon enthousiasme pour ne pas enfiler les superlatifs comme des perles.

Ces souvenirs de lecture sont rares, qui vous hantent tout au long de la journée en attendant de pouvoir s’y replonger avidement. Qui vous coupent littéralement le souffle, vous happent, vous font ouvrir de grands yeux, vous font vibrer au point que les pages tremblent, vous laissent exsangue quand vous les posez jusqu’au lendemain.

Ce récit de chair et de sang est une expérience inoubliable autant qu’une leçon d’Histoire essentielle. À travers l’inhumanité absolue d’un conflit « dirigé » par des dirigeants russes fous, Olivier Norek arrive à faire jaillir de toute cette violence une aventure pétrie d’humanité, et ce n’est pas le seul de ses hauts faits.

Leçon

C’est une chronique de « La Mort Blanche », le surnom donné à un jeune homme qui va passer du statut de fils de paysan à celui du plus redouté des snipers, qui va à lui seul faire trembler l’armée russe tout entière. Lui et ses amis, car il n’est pas question que d’un seul homme dans ce livre, incarnent le Sisu.

Quatre lettres pour décrire l’âme de la Finlande, un mot qui concentre les notions de courage, de ténacité, de persévérance ou encore de détermination, un véritable état d’esprit dans le pays (source Wikipédia).

Le pot de terre (ou plutôt de glace) contre le pot de fer (ou de plomb), David (Simo) contre Goliath (Staline). Une leçon donnée au monde entier à l’époque, qui sera le premier tournant de la Seconde Guerre mondiale, pourtant largement méconnu. Et un enseignement fort pour nous.

Ressentir

Olivier Norek se surpasse, se dépasse. L’auteur avait cette histoire en tête depuis des années. Plus tout à fait le même homme, le même écrivain. Toujours fidèle à ses valeurs et sa manière de faire, mais comme sublimé par le destin de Simo.

Il fallait tout le talent d’un formidable conteur pour qu’on se prenne de passion pour un tueur, pour qu’on vibre à travers la vraie Histoire. Pour ce faire, comme à son habitude il est allé sur place pour rencontrer ceux qui pouvaient lui raconter, et pour ressentir ce que les soldats de l’époque ont pu vivre durant cet hiver historiquement froid (jusqu’à moins 51 degrés, sans aucun répit durant les 113 jours du conflit !).

Ce texte est une accumulation de prouesses, de tours de force et de bravoure littéraire. Que vont penser ses lecteurs habituels de ce livre alors qu’il n’a rien à voir avec ses précédents ? L’avenir le dira, ce que je sais c’est que je n’ai vécu que rarement une lecture aussi intensément. Tous les lecteurs curieux et ouverts vibreront à l’unisson.

Humaniser un tueur

Le premier des exploits est d’avoir réussi à humaniser un sniper, un tueur de masse, en entrant littéralement dans son esprit et dans celui de ses camarades. Pour s’éloigner de la vision binaire qu’on peut avoir d’un tel (jeune) homme, qui n’a pas demandé à ce que son don serve à abattre ses congénères. Qui répond à une agression russe si terrible qu’elle laisse sans voix.

Simo, une machine et un homme mêlés, une personne qui se voyait ordinaire et qui s’est retrouvée élevée au rang de légende. Le soin apporté à sa psychologie est bluffant, sans jamais grossir le trait.

Énorme travail

L’autre « fait d’armes » concerne l’énorme travail de recherches effectué. Pas seulement en documentation, mais comme je l’ai déjà dit en allant se confronter aux conditions climatiques de la Finlande, ressentir le froid jusqu’à pousser l’expérience dans ses extrêmes. C’est la méthode Norek, on ne comprend jamais mieux les choses et les gens que quand on s’y frotte.

L’immense performance du livre vient de sa narration et de son écriture. Rien de plus répétitif que des faits de guerre sur un champ de bataille, et pourtant l’écrivain a su insuffler un élan romanesque dans ces pages, sans tricher, dans le respect de la grande Histoire.

Le rythme est toujours soutenu, les surprises nombreuses, les chapitres sont courts et prennent à la gorge, les scènes se suivent comme des salves incessantes. Le bruit et la fureur, le froid et la violence de cet enfer blanc sont tellement bien retranscrits qu’on en frissonne. Le texte se lit vraiment comme une fiction, sans jamais tomber dans la leçon magistrale d’Histoire. L’auteur a préféré rester à hauteur d’hommes (et de femmes).

Ressuscités

Des âmes du passé qu’on voit littéralement ressusciter, palpitantes de vie. J’ai littéralement tremblé pour eux, alors que leur histoire est déjà écrite.

Quant à la plume, c’est une véritable claque. Un style métamorphosé, d’une grande finesse, très soigné, expressif au possible, imagé. Une vraie ambition littéraire pour donner corps à ce récit, avec nombre de passages qu’on a envie de surligner. Je m’attendais à un gros travail à ce niveau, mais sincèrement pas à un tel aboutissement. Du grand art, vraiment.

Ce voyage dans le passé et dans les contrées glaciales de Finlande m’aura marqué durablement. J’ai été ahuri par cette boucherie abominable, profondément touché par ce petit peuple qui défend ce qu’il est.

Le pouvoir des mots

« Des colonnes de chars contre de vieux fusils. Un million de soldats rouges contre des ouvriers et des paysans ». Cette citation résume à elle seule cet enfer où vingt millions d’obus, en moins de quatre mois, ont été déversés lâchement sur un pays qui ne demandait qu’à vivre tranquillement.

Le pouvoir des mots est infini quand il est ainsi dompté, laissant libre cours à l’émotion tout en apportant un éclairage nécessaire à ce qu’il se passe de nos jours.

Olivier Norek a osé un pari ambitieux, celui d’offrir une autre expérience aux lecteurs, en se lançant d’autres défis. Pari gagné haut la main, c’est une réussite magistrale, le genre de livre qui reste gravé en mémoire et dans le cœur. C’est bien simple, tout le monde devrait lire Les guerriers de l’hiver.

Yvan Fauth

Sortie : 29 août 2024

Éditeur : Michel Lafon

Genre : Récit historique

Prix : 21,95 €

4ème de couverture

« Tu as sûrement entendu parler des Enfers ? Là, c’est pareil, mais le diable lui-même ne comprendrait pas ce qu’il se passe ici. »

 » Je suis certain que nous avons réveillé leur satané Sisu.
– Je ne parle pas leur langue, camarade.
– Et je ne pourrais te traduire ce mot, car il n’a d’équivalent nulle part ailleurs. Le 
Sisu est l’âme de la Finlande. Il dit le courage, la force intérieure, la ténacité, la résistance, la détermination… Une vie austère, dans un environnement hostile, a forgé leur mental d’un acier qui nous résiste aujourd’hui. « 

Imaginez un pays minuscule.
Imaginez-en un autre, gigantesque.
Imaginez maintenant qu’ils s’affrontent.

Au cœur du plus mordant de ses hivers, au cœur de la guerre la plus meurtrière de son histoire, un peuple se dresse contre l’ennemi, et parmi ses soldats naît une légende.
La légende de Simo, la Mort Blanche.


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Catégories :Littérature, Livre : les incontournables

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34 réponses

  1. Aude Bouquine – « Lire c’est pouvoir se glisser sous différentes peaux et vivre plusieurs vies. » Ici, je lis, je rêve, je parle de mes émotions de lectures, avec des mots. Le plus objectivement possible. Honnêtement, avec respect. Poussez la porte. Soyez les bienvenus dans mon univers littéraire.

    Une chronique vibrante qui rend hommage à la fois à une période historique mais aussi à son auteur qui a su se renouveler et proposer quelque chose de différent ♥️

  2. vagabondageautourdesoi – Retraitée, je profite de ce nouveau temps libre pour lire, visiter et voyager et comme j'aime partager, j'ai créer ce blog : vagabondageautourdesoi.com. Venez y faire un tour !

    Waouh, quelle chronique ! Difficile de ne pas se laisser tenter. Je le note, même si ce ne sera pas tout de suite. Caryl Ferey lui aussi a changé de genre …A suivre aussi
    Merci pour ce retour 😉

  3. Merci pour cette magnifique chronique. J avais déjà prévu de passer à la librairie ce midi 🙂 je profiterai pour me prendre le dernier manchette/ Niemec
    Belle journée

  4. Collectif Polar : chronique de nuit – Simple bibliothécaire férue de toutes les littératures policières et de l'imaginaire.

    Tout le monde attend le dernier Norek, alors forcément après un telle chronique, on va se le déchirer ! ;-P

  5. Olivier a su au fil des ans réunir autour de lui un tel cercles d’admirateurs de son travail que je ne suis pas inquiet, la grande majorité de ses lectrices et lecteurs seront au rendez-vous !
    Et j’ai hâte de pouvoir les rejoindre 🙂
    Merci pour cette chronique flamboyante. Après avoir compris de quoi il retourne, je ne l’ai pas lue en entier pour me préserver au maximum (même si je sais que tu ne spoiles jamais !) et découvrir ce livre aussi innocent que possible. On en reparle donc dès que possible 😉

    • Yvan – Strasbourg – Qui suis-je : homme, 57 ans, Strasbourg, France

      Franchement, ce qu’il a fait là tient à la fois du miracle, et du boulot (immense boulot). Bonne future lecture !

  6. Qu’ajouter ? Lisez-le, tout simplement.
    Grandiose ! comme ta chronique aussi exceptionnelle qu’émouvante

    • Yvan – Strasbourg – Qui suis-je : homme, 57 ans, Strasbourg, France

      merci mon ami, ça me touche venant de quelqu’un qui sait ce qu’est une bonne chronique, les tiennes le prouvent

  7. Tu en parles avec tant d’émotion que je me sens obligé de l’ajouter à ma P.A.L.

  8. Je ne trouve pas les mots tellement c’est fort ce que tu écris. J’ai tout lu en retenant mon souffle. Y’a plus qu’à, alors. Merci à toi pour la chronique qui ravage tout sur son passage 🙏😘

  9. ducalmelucette – Du calme Lucette est un blog littéraire à l'éclectisme assumé.

    J’avais déjà envie de le lire mais alors là ! Belle chronique, merci !

  10. Je te lirais avec plaisir, une fois que je l’aurais lu de mon côté 😉

  11. Ludivine – Franche-Comté, France – Lectrice d'humeur curieuse, je flâne entre romans et bandes dessinées. J'ai partagé mes lectures pendant quatre ans sur le blog Vingt et une pages, vous pouvez me retrouver sur Twitter ou Babelio. 🍃

    Eh bien, effectivement, Olivier Norek a changé de direction avec ce livre ! Et c’est prometteur, tu es conquis en tout cas, ca se sent dans ta chronique Yvan. Je ne connaissais pas l’existence de cette Guerre d’hiver, mais j’imagine qu’il y a tellement de conflits passés sous silence dans nos manuels scolaires. Alors il nous faut parfois un bon livre ou un bon film pour nous apprendre un peu plus l’Histoire dans son ensemble. En tout cas merci pour ce beau retour.

    • Yvan – Strasbourg – Qui suis-je : homme, 57 ans, Strasbourg, France

      oui c’est une découverte historique pour moi aussi; Quelle richesse littéraire et dans ce qu’on apprend, quel roman !

  12. Lilou – Passionnée d’égyptologie, amoureuse du Québec, adore les arts et la culture, lectrice compulsive, chroniqueuse...

    Ta chronique est tellement puissante et superbement bien écrit, tu fais honneur à ce livre qui a l’air exceptionnel ! Merci beaucoup à toi et bien sûr je le note en le surlignant !!! 🙏👍

  13. Caroline - Le murmure des âmes livres – Lectrice enthousiaste et éclectique, je lis de tout, partout et sur tout type de support.

    Superbe retour ! 🥹 Un roman qui a l’air très touchant et plein d’émotions. Des personnages qui sont de véritables héros, leur histoire me touche déjà, d’autant que l’auteur a fait un grand travail de recherche, semble-t-il.

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