Interview R.J. Ellory – Au nord de la frontière

1 livre et 5 questions pour permettre à son auteur de présenter son œuvre

5 réponses pour vous donner envie de vous y plonger

Editeur : Sonatine

Sortie : 21 mars 2024

Lien vers ma chronique du roman

Traduction de l’interview par Aude, de l’indispensable blog littéraire Aude bouquine

Tu nous emmènes cette fois dans un coin pauvre de l’Amérique, Les Appalaches. Tu as cherché à ne pas tomber dans les stéréotypes qu’on lit parfois concernant les gens qui y vivent

Oui, absolument. Souvent, les petites communautés comme celles des Appalaches sont dépeintes de manière très biaisée et de façon étriquée. Dans les films, parfois même dans les romans, elles souffrent d’idées préconçues, on préjuge des attitudes, des comportements et des traditions. Pour moi, il était vraiment important de comprendre et d’apprécier les origines de chaque culture. Après tout, les ancêtres de ceux qui vivent dans les Appalaches tirent leurs origines d’une grande mixité constituée de tant de nationalités – françaises, allemandes, irlandaises, anglaises, écossaises, etc. Il est intéressant de noter que l’anglais parlé dans cette région des États-Unis est beaucoup plus proche de l’anglais de Chaucer et de Shakespeare que de l’anglais que nous parlons actuellement au Royaume-Uni. Mais il ne s’agissait pas seulement de rechercher et d’appréhender la langue et les expressions, il était aussi extrêmement important de saisir la manière dont une communauté aussi ciblée et particulière vit et survit. Je voulais m’assurer, autant que possible, que je dépeindrais les personnages avec fidélité et exactitude.

 » Pour moi, les personnages sont et font l’histoire « 

C’est un vrai polar, sombre, mais ta manière de raconter l’histoire laisse passer constamment les émotions…

Je pense que c’est mon intention pour chaque livre. Pour moi, les personnages sont et font l’histoire. En tant que romanciers, nous parlons souvent de la fébrilité et de l’excitation qui poussent le lecteur a continué à tourner les pages. Je pense que l’on y parvient à condition de créer des personnages aussi réels que possible, des personnages auxquels on s’attache, qu’ils soient bons ou mauvais. Ce besoin de tourner la page ne vient pas seulement de l’envie de connaître la suite de l’intrigue, mais aussi de l’envie de savoir ce qui va arriver aux différents personnages auxquels on s’attache sur le plan émotionnel. Pour chaque lecteur, il peut s’agir d’un personnage différent. Il arrive qu’en relisant un livre on s’identifie totalement à un autre personnage. Je pense que le plus beau compliment qu’on puisse faire à un auteur, c’est lorsqu’un lecteur a l’impression d’avoir réellement appris à connaître un personnage dans une histoire, et qu’il est triste de le quitter quand le roman s’achève. C’est l’engagement émotionnel, cet attachement que j’aspire à obtenir avec chaque nouveau personnage. Lorsque j’écris, j’ai l’impression qu’ils pourraient être des personnes réelles. C’est ce que je veux que le lecteur ressente également.

Victor est un personnage vraiment complexe…

Victor est un homme qui croit qu’être un homme signifie qu’il doit ignorer ses propres émotions. À cause de tout ce qui s’est passé dans sa vie, il est arrivé à la conclusion que la seule façon d’éviter d’être blessé, ou d’empêcher les pertes ou la douleur est de s’éloigner des gens. Les êtres humains causent des problèmes, tant dans son travail de shérif que dans sa famille. Il pense qu’il survivra mieux seul, mais progressivement, il se rend compte qu’il n’a pas de vie personnelle du tout. Les événements l’obligent à se confronter à ses propres responsabilités dans ce qui s’est passé entre son frère et lui, ce qui, en fin de compte, l’oblige à se confronter à ses propres échecs. Ce n’est qu’à ce moment-là, lorsqu’il se rend compte qu’il a également joué un rôle dans tout ce qui s’est passé, qu’il peut accepter que les choses doivent changer et qu’il fait partie intégrante de ces changements. Bien sûr, je pense que tous les humains sont complexes, et que ce n’est qu’en nous mettant à leur place que nous pouvons saisir nos propres ressemblances et nos différences. Le plus important était de faire de lui une personne réelle, au moins pour la durée de l’histoire. Lorsque vous arrivez à la fin du roman, vous avez l’impression de savoir exactement comment il fonctionne, qui il est et à quel point son avenir sera désormais différent.

 » … je reste fidèle à ce qui m’intéresse le plus dans l’écriture : les gens et la psychologie de la condition humaine « 

Cette histoire se déroule dans les années 90, c’était différent d’enquêter à cette époque. Il fallait le faire les yeux dans les yeux…

J’évite délibérément de lire des romans contemporains, surtout lorsque j’écris ce type d’enquête. Je ne m’intéresse pas à la manière dont internet ou d’autres technologies peuvent être utilisés pour localiser des personnes ou découvrir leur histoire. Je m’intéresse davantage aux dialogues, aux déplacements physiques des gens d’un endroit à l’autre, au travail difficile qu’il est nécessaire d’effectuer pour établir les faits et trouver des preuves. L’idée de présenter quelqu’un assis derrière un ordinateur et découvrir toutes les choses qu’il a besoin de savoir grâce à de simples clics me semble très fade ! Je viens d’achever l’écriture d’un roman dont l’enquête s’étale sur vingt ans, mais tout s’est passé avant les téléphones portables, les ordinateurs et l’ADN. Les enquêteurs doivent parler à d’autres personnes, ils doivent aller chercher les gens, ils doivent traverser des frontières d’État et les retrouver par l’intermédiaire de leur famille et d’autres contacts. Pour moi, cela signifie que je reste fidèle à ce qui m’intéresse le plus dans l’écriture : les gens et la psychologie de la condition humaine.

Peut-on dire que la notion de famille est centrale dans ce roman…

Oui, sans aucun doute. Il est intéressant d’écrire sur les familles et, d’une certaine manière, c’est le plus grand défi pour moi et ce qui se rapproche le plus de la « fiction ». Dans ma vie personnelle, je n’ai pas connu l’expérience d’une famille ou d’un environnement familial lorsque j’étais enfant. Je dois donc imaginer comment les parents et les enfants, les frères et les sœurs, les oncles et les tantes se comportent et réagissent les uns envers les autres. Cependant, nous sommes tous des êtres humains. Nous avons tant de dénominateurs communs dans notre façon de communiquer et d’interagir ! Il s’agit simplement de les appliquer à des personnes qui sont également liées par le sang. On dit que vos amis sont la famille que vous choisissez. Lorsqu’il s’agit de votre famille, vous ne faites aucun choix au sens strict et il est tout à fait possible d’être étroitement lié à quelqu’un qui est très différent de vous, ou à quelqu’un dont vous vous fichez. C’est une vraie source de réflexion et d’intérêt pour moi. Cela ouvre bien des possibilités et offre un autre moyen d’explorer tout le spectre des mouvements humains et de la psychologie individuelle.

Photo : Sophie Mary, durant les Quais du polar 2023


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Catégories :Interviews littéraires

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8 réponses

  1. Merci pour le partage à vous deux et à Aude pour la traduction. 🙏😘

  2. belette2911 – Grande amatrice de Conan Doyle et de son "consultant detective", Sherlock Holmes... Dévoreuse de bouquins, aussi ! Cannibal Lecteur... dévorant des tonnes de livres sans jamais être rassasiée, voilà ce que je suis.

    Faut que j’achète son dernier roman et que je le lise au plus vite 🙂

  3. Lilou – Passionnée d’égyptologie, amoureuse du Québec, adore les arts et la culture, lectrice compulsive, chroniqueuse...

    Merci beaucoup pour cet entretien. J’aime beaucoup cet auteur, son dernier livre est noté bien sûr ! 🙂

  4. Collectif Polar : chronique de nuit – Simple bibliothécaire férue de toutes les littératures policières et de l'imaginaire.

    Merci pour cet entretien

  5. excellent roman et auteur, j’adore

  6. J’ai rencontré cet auteur à un salon de l’imaginaire. Il y st sympathique et chaleureux. J’ai lu plusieurs de ses livres. Mais je devrais recommencer à le lire.

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