Interview – 1 livre en 5 questions : La république des faibles – Gwenaël Bulteau

1 livre et 5 questions à son auteur, pour lui permettre de présenter son œuvre

5 réponses pour vous donner envie de vous y plonger

GWENAËL BULTEAU

Titre : La république des faibles

Editeur : La manufacture de livres

Sortie : 04 février 2021

Lien vers ma chronique du roman

Votre premier roman est une vraie enquête doublée d’une plongée en pleine affaire Dreyfus, avec un antisémitisme qui ne se cachait pas dans les rues…

Le roman se passe en janvier 1898, au moment où Émile Zola publie « J’accuse ». Cet article a été un choc pour beaucoup et Zola a eu des ennuis judiciaires, ce qu’il souhaitait d’ailleurs, pour exposer sur place publique l’injustice touchant Dreyfus.

Le roman commence par la mort d’un enfant mais au fur et à mesure de l’affaire, on rencontrera des échos avec l’affaire Dreyfus. Un nœud de l’intrigue concerne la mort d’un personnage appartenant à une ligue antisémite, la situation est déjà tendue et l’article de Zola, au moment de sa sortie, provoque une grande agitation en ville, des scènes de pillage, des meurtres. L’affaire Dreyfus apparaît donc en filigrane et les personnages sont confrontés à cet antisémitisme qui, à cette époque, touchait toutes les couches de la société de manière absolument décomplexée. Des candidats aux élections se vantaient sur leurs affiches d’être antisémites et le journal la Croix, tenu par des fanatiques, se targuait d’être le journal le plus antisémite de France. Certains documents de l’époque sont édifiants.

1898, que représente la République des faibles à cette époque ?

La République des faibles est une idée de la république qui cherche à protéger les faibles. Cette conception naît à la fin du 19ème siècle. Il s’agit de donner des droits et des moyens de défense à ceux qui n’en ont pas, principalement les femmes et les enfants.

À cette époque, on ne mettait pas en marche la machine judiciaire pour résoudre un crime commis sur un enfant. De ce point de vue, mes policiers sont plutôt en avance sur leur temps car ils ont à cœur de protéger les faibles.

Les faibles, ce sont aussi les femmes. Elles n’avaient pas le droit de vote, ni le droit de disposer de leur salaire. Mariées, elles étaient considérées comme des mineures sous la responsabilité de leur mari. Elles subissaient ce qu’on appelait la double morale : une femme devait être vierge au mariage et fidèle à son mari tandis qu’on excusait à peu près tous les écarts aux hommes. Elles n’étaient bien souvent que des ventres : mettre au monde était une obligation sociale et le centre de gravité de leur vie. La femme du commissaire, par exemple, n’a pas d’enfant et en désire éperdument tandis que sa voisine, Madeleine Génor, en a un certain nombre et s’en retrouve un peu débordée.

Malgré tout, certains personnages féminins cherchent à sortir de ces carcans, à s’émanciper et à échapper à la fatalité. Albertine, par exemple, s’y emploie avec ardeur. Et elle ne s’encombre pas de la morale de l’époque.

Vos personnages sont tout en nuance de gris, loin de tout manichéisme…

Un personnage est intéressant lorsqu’il offre un peu de complexité. Mes personnages sont ambivalents, forts et faibles à la fois. Ils portent des masques, ils cachent des secrets inavouables, ou des traumatismes. Certains offrent à la société un visage lisse qui respecte les usages et la morale tout en gardant enfoui en eux leur moi secret, impossible à dévoiler sinon ce serait un suicide social. Par ailleurs, on peut trouver en d’autres personnages, aussi mauvais soient-ils, une part de bonté, une petite lueur d’humanité qui brille un instant.

Lorsque j’imagine des personnages, j’ai une idée des grandes lignes de leurs rôles mais les détails se construisent au fur et à mesure de l’écriture qui offre bien souvent des surprises, des petits moments de lumière ou d’obscurité pour chacun d’entre eux. Cela les rend plus humains.

L’enquête porte non seulement sur la résolution d’un crime, mais s’attache aussi à découvrir qui sont vraiment les personnages, quelle est leur identité profonde et quels secrets ils dissimulent.

D’où vient ce goût pour les polars historiques ?

En 2017, j’ai écrit un texte pour le concours de nouvelles de Quais du Polar. Le thème en était le 36 quai des Orfèvres, pour saluer la fermeture de cette institution. J’avais pris le contre-pied de l’actualité en parlant dans ma nouvelle de son ouverture, en 1913.

En me documentant, je me suis aperçu que j’aimais beaucoup cette période de la troisième république, proche et loin de nous à la fois. Proche parce qu’elle est fondatrice de notre société contemporaine, avec ses lois sur les associations ou sur la séparation de l’Église et de l’État, loin, parce que c’était il y a plus d’un siècle et la manière de penser la société et les rapports sociaux a quand même évolué.

Je me suis retrouvé avec beaucoup de matière, des faits historiques, mais aussi des ressentis de l’époque, des témoignages de tragédies quotidiennes, ou de simples paroles touchantes et j’ai décidé d’aller plus loin en me servant de la forme romanesque, tout en essayant d’éviter les clichés de la «Belle Époque», comme les brigades du Tigre avec ses poursuites en voiture, par exemple. Je voulais quelque chose de plus âpre et plus noir, dépourvu de folklore.

Et je veux préciser que je ne suis pas historien, je ne prétends pas éclairer un fait historique. J’écris de la fiction. Mais le roman historique a ce pouvoir de se décaler dans le temps pour offrir des résonances avec l’actualité. Même s’il est combattu, l’antisémitisme est toujours présent, et on entend parler au quotidien de violences conjugales.

L’histoire serait-elle un éternel recommencement ?

Certains disent que l’histoire bégaie, d’autres qu’elle est déjà finie depuis la chute du mur de Berlin. En tout cas, au travers des siècles, les motivations des gens restent les mêmes : le pouvoir, l’argent, ou plus simplement, vivre mieux, s’extraire de son rang comme le désirent ardemment plusieurs de mes personnages.

Le roman met en exergue des destins individuels et j’aime que des personnages se dressent contre la fatalité. Ils se battent pour améliorer leur sort, ou pour remettre un peu d’ordre et de justice dans le monde et même si leurs efforts ne sont pas toujours couronnés de succès, j’ai beaucoup de sympathie pour ceux-là.



Catégories :Interviews littéraires

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8 réponses

  1. Le garçon est aussi passionnant et pertinent en interview que dans son roman.
    Merci Yvan pour ces mots !

  2. Passionnant !!! Je suis convaincue 😉

  3. Je confirme : cette interview m’a également persuadée de noter ce livre, alors même que je ne suis pas très attirée par les polars historiques.

Rétroliens

  1. La république des faibles - Gwenaël Bulteau - EmOtionS - Blog littéraire
  2. Ombres et lumières - Ernest Mag

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