Interview – 1 livre en 5 questions : Manhattan Sunset – Roy Braverman

1 livre et 5 questions à son auteur, pour lui permettre de présenter son œuvre

5 réponses pour vous donner envie de vous y plonger

ROY BRAVERMAN

Titre : Manhattan Sunset

Editeur : Hugo

Sortie : 04 février 2021

Lien vers ma chronique du roman

Autre polar, autre ambiance. On peut parler de Hard boiled ?

J’aime bien le genre « dur à cuire » parce que contrairement à ce qu’on peut penser, ce genre pousse à travailler la psychologie des personnages. Dans un « dur à cuire », les personnages sont souvent en conflit avec tous les autres autant qu’avec eux-mêmes, ce qui oblige à donner une cause à tous ces conflits, donc à travailler leur passé et leurs émotions. D’un point de vue dramatique, un dur à cuire a forcément encaissé beaucoup de choses déjà, physiquement et psychologiquement, et ça me permet de travailler beaucoup plus en nuances ses sentiments. C’est un type qui en a déjà vu, qui est revenu de bien des situations, ce dont je peux jouer pour dessiner ses faiblesses, ses failles, ses dérives. Les durs à cuire sont mille fois plus intéressants à traiter que des héros ou des antihéros. C’est le genre de personnages le plus intéressant à traiter parce que ce ne sont pas des héros binaires animés mécaniquement par une dichotomie entre le bien et le mal. Le dur à cuire est un individu complexe qu’il faut comprendre pour pouvoir apprécier ce qui lui arrive. Il demande plus de complicité, et curieusement plus d’humanité de la part du lecteur.

Ton duo de flics est atypique, avec un « fantôme » qui ne lâche pas d’une semelle l’enquêteur principal…

Bien entendu, je ne crois pas aux fantômes, et mes personnages non plus. Donnelli lui-même le dit à plusieurs reprises, même s’il continue à voir Pfiffelman, à lui parler, à lui offrir des verres et des cigarettes dont l’autre ne peut même pas profiter. Chacun sait dans ce roman, l’auteur, les personnages et les lecteurs, que le fantôme n’est qu’une forme d’expression des obsessions d’un personnage, une hallucination, mais j’ai trouvé intéressant de jouer sur cette ambiguïté : être convaincu que ça n’existe pas, et pourtant en faire un personnage principal. Bien entendu, sans tomber dans le mystique ou le surnaturel. Pfiffelman se contente d’être là, comme une sorte de conscience, un Jiminy Cricket dans le dos de Donnelli, et tout le monde comprend très vite que quand il parle, c’est une part de Donnelli qui parle.

Au-delà de tes formidables protagonistes, il y a la ville de New York qui est un personnage à part entière…

C’est le roman d’une ville revisitée. Je suis allé une vingtaine de fois à New York dans ma vie, mais je me suis amusé à cadrer ce roman dans la ville telle que je l’ai découverte la première fois en 1966. À dix-sept ans, j’ai passé quatre mois dans le Bronx, et à l’époque c’était quelque chose, très exactement dans l’immeuble que je décris à Townsend avenue. On a fait les idiots dans les casses de Willets Bd, on a zoné dans Great Neck, Long Island, à Brighton Beach… En parlant de fantôme, c’est peut-être le New York fantôme de cette première découverte, même si l’action se déroule de nos jours. De ce premier voyage, j’ai gardé deux émotions fortes par rapport à New York : c’est une ville crépusculaire qui n’est jamais aussi fascinante qu’au bord de la nuit, et ce n’est pas une ville en hauteur, mais au contraire une ville en creux. Chaque rue est un canyon dans lequel s’enfoncent, jour après jour, ceux dont les pas pressés par le rêve américain creusent le sol.

Le coucher de soleil sur Manhattan est éblouissant, mais ton intrigue est très sombre, et elle en laisse pas mal sur le carreau…

Le manhattanhenge est un moment magique à New York. Une fois par an le soleil se couche très exactement dans l’alignement de la 42e rue qui s’embrase sur toute sa longueur pendant quelques minutes. L’instant le plus crépusculaire de cette ville, celui qui fait ressortir dans un même flot de lumière tous ses reflets et toutes ses ombres à la fois. C’est un combat perdu d’avance pour le soleil qui finit toujours par mourir derrière l’Hudson River, pour laisser place à la nuit, mais avec la certitude de revenir dans un an embraser la 42e. C’est un peu à l’image de mon intrigue. À la fin, c’est la nuit, l’obscurité qui l’emporte. Tout le monde disparaît ou se terre dans le noir. Même le dur à cuire. Mais le Manhattanhenge est là pour nous rappeler que le soleil ne meure pas vraiment, qu’il ne meure d’ailleurs jamais, et que c’est juste une illusion d’optique. Une illusion, comme le fantôme de Pfiffelman…

Tu as pensé ton écriture différemment pour t’adapter à ce milieu citadin, bien loin des précédents Braverman ?

Même si ce roman n’est pas une suite à la trilogie Hunter, Crow, Freeman, il s’inscrit dans le même plaisir que je prends à adapter mon écriture au décor de mon intrigue. Dans Manhattan Sunset, je suis résolument dans un style urbain qui prend en compte la réalité de New York. Une certaine efficacité brutale, géométrique, symétrique, et de façon inattendue des endroits perdus d’une beauté presque lyrique. Mon travail cette fois a consisté à essayer d’être efficace sans être trop brutal, et de garder quelques fulgurances d’écriture comme quand, au détour de rues perpendiculaires, on tombe en arrêt devant la poésie d’un square, d’une ombre sur la ville, ou d’un reflet sur un immeuble. C’est de loin la partie la plus intéressante du travail d’écrivain : essayer de donner une réalité, par le vocabulaire, le rythme, la ponctuation, la syntaxe, à chaque instant de vie de ses personnages en fonction de ses sentiments du moment et de l’endroit où il se trouve.

Photo : Françoise Manoukian



Catégories :Littérature

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5 réponses

  1. Dans la trilogie évoquée c’est justement ce qui m’avais subjuguée, cette force d’évocation des lieux, des atmosphères. Et pourtant chacun des tomes se déroule dans un cadre très différent. Je decouvrirai avec plaisir New York vu par Roy Braverman!

  2. New York est une ville absolument fascinante, dans laquelle je pourrais aisément vivre. Une redécouverte à chaque fois, et il en parle très bien ❤️

  3. C’est tentant, mais la raison me dicte de commencer par ses romans de ma PAL !

Rétroliens

  1. Manhattan Sunset - Roy Braverman - EmOtionS - Blog littéraire

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