Interview – 1 livre en 5 questions : Et toujours les forêts – Sandrine Collette

1 livre et 5 questions pour permettre à son auteur de présenter son œuvre

5 réponses pour vous donner envie de vous y plonger

SANDRINE COLLETTE

Et toujours les forêts

Sortie : 02 janvier 2020

Éditeur : JC Lattès

Lien vers ma chronique du roman

Tu prouves, une fois de plus avec ce superbe roman, que tes histoires sont inclassables. C’est d’ailleurs peut être le plus singulier d’entre eux…

C’est difficile de dire de son propre livre qu’il est singulier. C’est vrai qu’il a été une expérience saisissante à écrire, mais est-ce pour cela qu’il serait singulier ? Je me suis rendue compte après coup, après l’avoir écrit, qu’il était déjà presque en veille, dans son angoissante préoccupation, dans Les larmes noires sur la terre et surtout Juste après la vague qui plongent dans des mondes qui n’existent pas, pas encore, pas tout à fait, dans des mondes qui s’achèvent. Pour traduire cette angoisse, j’ai utilisé un style (qui est venu spontanément) court, haché, taillé à la serpe, aussi nu que le paysage qu’il décrit. Peut-être est-ce cette nudité, ou ce dénuement, qui lui donnent un ton à part.

Ce monde apocalyptique, que tu décris avec tant de réalisme, pourrait bien être le nôtre demain matin…

Je ne sais pas. Il y a des signes partout, et tout le monde essaie de ne pas les voir tellement, je suppose, cela est effrayant. Je pense que même les gens qui ne croient pas à l’état inquiétant du monde ont peur – ne pas croire est une défense. Mais cela arrivera-t-il ? Et qu’est-ce qui arrivera ? A certaines échelles individuelles, le monde apocalyptique est déjà là. Ne plus avoir accès aux fonctions de base – nourriture, eau, logement, vêtements… – est déjà le lot de beaucoup de gens, y compris en Occident. Mais ce que je montre dans mon livre, c’est la situation qui pourrait exister lorsque la Nature se met de la partie, à cause ou non de l’activité humaine. Je n’ai pas d’idéologie, je ne suis pas écolo, je n’ai pas un message à présenter : simplement, je regarde ce qui se passe autour de nous et j’imagine, je porte la réalité un pas devant. Et au fond, ce n’est pas un roman post-apocalyptique, c’est un roman sur l’instinct de vie et la renaissance.

Comme souvent dans tes livres, la nature y tient la place centrale, c’est elle qui dicte les règles…

C’est toujours tentant, d’un point de vue littéraire, de donner une volonté à la nature. C’est le sentiment que nous pourrions avoir si une fin du monde se produisait : que nous l’avons bien cherché et que la nature, que nous malmenons depuis des décennies et sans doute davantage, se venge. Mais il n’y a pas d’intention dans la nature, elle ne fait que réagir à des événements, à des grands cycles, à des accidents. Alors pourra-t-on dire que la nature, un jour, aura détruit l’homme mais qu’elle n’aura pas fait exprès ? Au fond, cela ne change rien : je crois qu’elle est la seule force contre laquelle nous ne pouvons rien, la seule qui nous menace d’un anéantissement total, comme elle a fait disparaître les dinosaures il y a 64 ou 65 millions d’années. Cela me rend très humble quand je la regarde à travers un ruisseau ou un coup de vent ou un orage.

Mais tes personnages sont dessinés avec grand soin, des femmes et des hommes au plus près de leur animalité…

Oui, il y a en fait un paradoxe dans l’homme poussé dans cette situation extrême. Il me semble que son animalité est à la fois ce qui reste, comme une base, quand tout le reste a disparu, c’est-à-dire ce qu’il partage avec d’autres êtres vivants qui ne sont pas des hommes, en un mot : son animalité n’est pas son essence, ce n’est pas ce qui permet de le distinguer des autres espèces. Et cela le ramène à des réflexes et des instincts, comme tous les animaux, donc à quelque chose de brut, de primaire, de brutal et de mauvais. Mais en même temps, cette animalité est ce qui va lui permettre de survivre dans des conditions invivables, de trouver des ressources insoupçonnées, de lutter jusqu’au bout. C’est donc très ambivalent : l’animalité est à la fois une régression et une force. Tous mes personnages la portent d’une façon qui est la leur.

Malgré la noirceur de l’histoire, ton style est toujours aussi sensible, dans la suggestion, une certaine poésie (noire) et même de la pudeur…

Je ne veux pas tout étaler. Je ne veux pas montrer des milliers, des millions de cadavres parce que ça aurait été la fin du monde, et raconter comment ils ont été écrasés par des immeubles écroulés et des ponts effondrés et qu’il y ait du sang partout, le grand-guignolesque ne m’intéresse pas. J’aborde le sujet par un côté intimiste, par un regard qui pourrait être le nôtre, sidéré. Je l’aborde aussi du point de vue d’un minuscule espoir. Et sans doute est-ce cela qui donne un peu de poésie même aux histoires les plus sombres.

Le sincère sourire derrière toute cette noirceur (Photo : Sophie Mary – aux Quais du Polar 2019)



Catégories :Interviews littéraires

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12 réponses

  1. Merci à tous les deux pour ce bel échange. 👏❤️

  2. Toujours passionnantes ces interview , merci !

  3. Un bel éclairage sur le roman!

  4. Si je ne l’avais pas déjà acheté après avoir ta chronique et celle de Geneviève, j’irais maintenant !

  5. Quelle femme…
    Je la respecte beaucoup. Ses romans sont de ceux qu’on aimerait avoir écrits….

  6. Je suis dedans, pour le moment, j’aime ce que je lis… Je verrai ce qu’il arrive après l’apocalypse… J’en suis là, je viens de chausser mes bottines de marche…

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