Le Tout, tout le temps, partout. Dave Eggers a poussé les curseurs plus loin pour décrire une société où tout tourne autour du numérique, dans un roman exceptionnel.
Il n’est pas compliqué d’imaginer une entreprise de nouvelles technologies, Le Tout, tentaculaire, qui développe des applications qui entrent dans le quotidien de tout un chacun. Sauf que l’auteur a poussé très loin ses réflexions et ses idées pour emmener le lecteur sur des terrains glissants où les libertés individuelles sont peu à peu enterrées.
Cette firme omniprésente, omnisciente, met le monde sous contrôle avec l’assentiment de tous. Tous pour un, mais pas un pour tous.
Richesse du propos
Si vous pensez qu’Eggers n’a fait que caricaturer la situation actuelle, vous n’y êtes pas. Son anticipation est crédible, cohérente, à en coller des frissons.
C’est bien simple, je n’ai jamais lu un livre pareil, jamais vu une telle densité de réflexions au service d’une fiction qui pourrait fortement être notre future réalité.
Là où certains livres font se battre deux pauvres idées en duel, dans celui-ci c’est deux idées par page ! Et souvent de génie. L’écrivain a pensé ses sujets et son univers dans les moindres détails. S’en est impressionnant, saisissant, enthousiasmant. Sans aucun doute l’un des livres les plus riches que j’ai pu lire depuis de longues années.
Cette densité n’est en rien prise de tête, même si le roman n’est pas dans l’action, le propos est toujours accessible, toujours porté par les personnages. Jusqu’à une accélération finale qui est tellement bien vue.
Homo numerus
Le roman est une sorte d’extension d’un précédent, Le Cercle, paru en 2016, mais les deux se lisent individuellement sans aucun problème (la preuve, je ne l’ai pas lu, mais je rattraperai l’affaire).
Au premier chef, il y a Delaney, qui s’insurge contre cette mainmise. Une jeune femme très éveillée, particulièrement créative et qui pense pouvoir semer la révolte de l’intérieur. Elle décide de proposer les pires idées d’applications, espérant un rejet collectif. Mais elles séduisent…
L’auteur raconte l’avènement complet d’une nouvelle espèce, l’homo numerus. Dans cette grande société où plus rien ne doit dépasser, où les particularités sont gommées, l’ère est au techno-conformisme.
Ce qu’on en fait
Entre dépendance et sujétion, la tyrannie des grandes entreprises et l’effacement des États sont décrits de manière cohérente et sans surjouer.
Sans manichéisme non plus, Eggers arrivant parfois à nous faire douter, tant certaines applications pourraient réellement améliorer le monde, sauver la planète. Le souci est ce qu’on en fait, dans quelles mains on les place et dans quels excès on les pousse. Il y a toujours de bonnes raisons initiales à aller plus loin dans le flicage.
L’acuité de l’auteur dans l’analyse des comportements est d’une finesse et d’une cohérence qui m’auront laissé sans voix. 500 pages qui développent avec lucidité (et avec une sacrée imagination) l’évolution des attitudes. Entre la paralysie de la prise de décision (trop de choix tue le choix, c’est un stress), l’angoisse de l’impact de sa consommation (culpabilisation). Et des gens qui en fait ne veulent pas être libres, mais souhaitent inconsciemment qu’on pense et décide à leur place.
IA parTout
C’est là où les dérives de l’IA à tous les étages font beaucoup réfléchir dans cette histoire. Les IA sont vues comme plus fiables que les humains, donc à écouter jusqu’à en être infantilisé, jusqu’à l’assujettissement.
Dit comme ça, le livre a l’air plombant, il l’est, mais pas seulement. La plume n’est pas dénuée d’ironie et de malice, rendant la lecture vraiment agréable. Un vrai bonheur, enrichissant, poussant à la réflexion comme rarement, débordant d’inventivité (vraisemblable).
Le Tout est un récit de renoncement collectif et individuel. L’abandon de libertés au profit d’une société qui se simplifie la vie, au point de masquer toute caractéristique, à museler tout souffle personnel. Dave Eggers propose un roman unique et d’une profondeur inouïe. Sans l’ombre d’un doute, l’un des romans les plus riches et captivants que j’ai pu lire depuis des lustres. J’en ressors impressionné, changé aussi (et quelque peu effrayé par certains de mes propres agissements).
Yvan Fauth
Sortie : 09 janvier 2025
Éditeur : Gallimard
Genre : anticipation, dystopie
Traduction : Juliette Bourdin (magnifique travail à souligner !)
Prix : 26 €
4ème de couverture
Le Tout est la firme la plus puissante et prospère au monde. Entreprise tentaculaire née de la fusion du Cercle, détenteur mondial des réseaux sociaux, avec un géant du commerce en ligne, elle a pour objectif de prendre le contrôle de nos cerveaux à coups de nouvelles technologies aliénantes. La jeune Delaney Wells grandit dans ce monde anxiogène et se promet dès son enfance de renverser un jour le maléfique Tout. Delaney parvient à s’y faire embaucher et se retrouve ainsi au coeur de son réacteur. Elle se met alors à concevoir pour le Tout les applications les plus infâmes possible, espérant que la population se révolte enfin. Mais le monde est-il encore assez lucide pour voir la vérité en face ? Après le best-seller Le Cercle, Dave Eggers revient en fanfare avec un palpitant roman d’anticipation qui nous emporte dans une malicieuse épopée de l’absurde. Le Tout a la force de nous ouvrir les yeux sur l’emprise inquiétante des nouvelles technologies et les dérives probables de l’intelligence artificielle, non sans une savoureuse espièglerie.
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Catégories :Littérature

2 idées par page, c’est plus que tentant 😉
J’y vais les yeux fermés
Livre sur ma table de nuit !
Faut y aller les yeux grands ouverts, au contraire 😁
D’ailleurs les idées sont tellement incroyables et bien trouvées qu’on ne peut que faire des yeux ronds, réellement
Au moment où j’ai écrit cette phrase et appuyé sur envoyer, je savais que tu allais répondre exactement ça 😂
Ahah tu le connais 😉
Une lecture qui t’a bien assis visiblement. Merci à toi pour la chronique 🙏 😘
Il me semble un peu, franchement effrayant mais intéressant et sans aucun doute utile ! Je le note, merci Yvan !
Tu m’intrigues pas mal… La tyrannie des grandes entreprises et l’effacement des États était au cœur du roman « Contre l’espèce » d’Estelle Tharreau, et force est de constater que rien, dans l’actualité, ne nous prouve que ce n’est pas dans ce sens-là qu’on avance irrémédiablement… je note, donc !
Intéressant tout ça, je le note, Rhaaaaaa
Ce livre est juste exceptionnel !