L’oiseau moqueur – Walter Tevis

Walter Tevis est injustement méconnu en France. Pourtant, des millions de francophones connaissent ses histoires sans le savoir. Je ne m’attarde que rarement sur le parcours d’un écrivain, mais celui-ci vaut le détour.

Son premier roman, L’Arnaqueur (1959), est porté à l’écran par Robert Rossen, avec Paul Newman. La Couleur de l’argent (1984), sa suite, est adaptée par Martin Scorsese. La série tirée de Le Jeu de la Dame par Netflix a rencontré récemment un succès phénoménal.

Sept romans seulement (il est mort en 1984 à seulement 56 ans), dans des domaines variés, du roman noir à la SF. Comme L’Homme tombé du ciel, porté au cinéma avec David Bowie. Et puis, ce formidable L’oiseau moqueur, republié en 2021 par Gallmeister (via Totem, sa collection poche), sorti initialement en 1980 sous le titre L’Oiseau d’Amérique.

« Pas de questions, détends-toi »

Le monde dans un siècle et quelques, les humains se sont reposés sur les machines au point de tomber dans une sorte d’oisiveté et en perdre tout ce qui constituait réellement leur humanité. Abreuvés de tranquillisants, sans occupations véritables. Jusqu’à avoir oublié la capacité de lire et même ce qu’est un livre (tous deux devenus interdits, par des machines humanoïdes qui ont pris le contrôle de la planète). « Pas de questions, détends-toi », la devise qu’on leur fait ingurgiter dès le plus jeune âge. Enfin, à ceux restants, puisque la natalité est à son plus bas.

Spofforth est un protagoniste étonnant. Le robot ultime, a qui on a « injecté » le cerveau de son concepteur, y nettoyant au préalable ce qui devait être parasite. On peut dire qu’il a donc ce qui se rapproche d’une âme. Et ça le rend dépressif depuis des décennies…

Mélancolie et espoir

Voilà tout ce que j’aime dans la science-fiction ! Celle qui est profondément humaniste, celle qui parle avant tout des relations et des sentiments, celle qui pousse les curseurs pour imaginer ce qui pourrait advenir si on continue dans une voie déshumanisée. N’oublions pas que ce livre a été écrit en 1980 !

Alors, même si l’histoire a un peu vieilli concernant certains concepts (liés aux nouvelles technologies), le reste est formidablement inventif, et nous parle à tous, qu’on pense aimer ce genre littéraire ou non. Le passé nous instruit, imaginer le futur nous éclaire. Et l’auteur a une capacité étonnante à se figurer l’homme et ses pensées.

Même si l’avenir dessiné est sombre, on n’est tout de même pas dans un récit post-apocalyptique. Oui, des guerres ont poussé l’Homme à passer la main aux machines et à arrêter de trop penser, de trop ressentir. Mais c’est aussi un récit d’espoir, à travers un homme qui apprend à lire seul et une femme qui refuse le système (et d’avaler la pilule, au sens propre comme au figuré). Avec le robot Spofforth qui gouverne tout, ce sont des boules d’émotions et de sentiments réinventés, profondément touchants.

Je ne suis pas le seul à avoir pensé, par certains côtés, au roman de Daniel Keyes, Des Fleurs pour Algernon, par son coté apprentissage.

Visionnaire

Suivre Paul est autant un voyage intimiste que ludique, parce que l’écrivain ne perd jamais de vue l’aspect divertissant, combiné aux « messages » jamais pontifiants.

Ce futur parle de nous, maintenant. De cette perte de concentration envers l’essentiel. Pour se décharger sur le futile.

Et quelle belle idée que de mettre le pouvoir des livres au centre de la possible rédemption ! Ces livres morts qui ressuscitent et qui racontent. Qui amènent à réfléchir.

Ce roman se veut un cri d’alerte sur le lent déclin de nos sociétés (le principe de la grenouille plongée dans l’eau froide qu’on réchauffe lentement…). Une matière à réflexion doublée d’une belle intrigue divertissante.

L’auteur nous raconte ce que peut donner l’individualisme poussé à l’extrême, où la vie intime a perdu sens. Un regard qui décrit vers quoi on tend.

L’oiseau moqueur est un roman visionnaire, aussi mélancolique que touchant. Un beau roman à lire par tous, sorte de conte parfois désenchanté mais aussi plein d’espoir. Une aventure humaine forte, menée par un conteur hors pair. Walter Tevis, près de quarante ans après sa mort, mérite vraiment qu’on le redécouvre.

Yvan Fauth

Date de sortie : 06 janvier 2021

Éditeur : Gallmeister (Collection Totem – poche)

Genre : Dystopie / Science-fiction

4° de couverture

« Pas de questions, détends-toi. » C’est le nouveau mot d’ordre des humains, obsédés par leur confort et leur tranquillité d’esprit, déchargés de tout travail par les robots. Livres, films et sentiments sont interdits depuis des générations. Hommes et femmes se laissent vivre en ingurgitant les tranquillisants fournis par le gouvernement. Jusqu’au jour où un homme solitaire, Paul, apprend à lire grâce à un vieil enregistrement. Désorienté, il contacte le plus sophistiqué des robots jamais conçus : Spofforth, qui dirige le monde depuis l’université de New York. Spofforth se servira-t-il de cette découverte pour aider l’humanité ou la perdre définitivement ?



Catégories :Littérature

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5 réponses

  1. Je l’ai lu, il y a longtemps, je viens de le retrouver dans sa première édition « L’oiseau d’Amérique ». Un incontournable ! Merci pour ton billet. J’ai envie de le relire !

  2. Cela me donne envie de le découvrir.Merci.

  3. Je l’avais fluoré aussi car il titillait ma curiosité 😉

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