Buveurs de vent – Franck Bouysse

L’ombre de Franck Bouysse s’étend davantage à chaque roman, dans le paysage littéraire français. Son précédent livre, Né d’aucune femme, n’était rien de moins qu’un chef d’œuvre, je n’ai pas peur d’utiliser ce superlatif. Avec son arrivée dans la grande maison Albin Michel, il fallait récidiver sans se trahir. Objectif atteint.

Ode à la littérature

Buveurs de vent, rien que le titre est une merveille de poésie, qui attise l’imaginaire. Il est parfaitement bien choisi.

Bouysse c’est d’abord une écriture, travaillée, mots pesés, prose fouillée, si loin des stéréotypes. Il façonne chaque phrase, mais il n’est pas du genre à se regarder écrire, à la différence de certains. Une langue bien à lui, unique.

Car elle ne prend réellement tout son sens qu’à travers des personnages forts et une vraie histoire.

Et quelle histoire ! Romanesque au possible, une magnifique aventure portée par des protagonistes qui, tous, marquent les esprits et touchent au cœur, chacun à leur manière.

Buveurs de vent est une ode à la littérature, celle de l’évasion, des grands espaces. Celle des hommes aussi, et de leur liberté entravée et malmenée. L’écrivain ne s’en cache pas et cite nombre de références ou les distille avec subtilité, Stevenson, London, Verne et tant d’autres. Oui, l’amour des livres s’épanche dans ces pages.

Image forte

Après un prologue, le récit débute par un image forte. Quatre jeunes suspendus par une corde à un viaduc, dans l’attente d’un train qui passe, pour en sentir les vibrations. Métaphoriquement, tout est là. Une fratrie soudée qui veut vivre, vibrer dans un monde figé, dans cette vallée enclavée sous le joug d’un seul homme, cruel et omnipotent.

Cette image s’imprime sur nos rétines, rendue tellement réelle par les mots si puissants de l’auteur.

C’est comme s’il avait passé un cap, il a inventé un vrai monde, étriqué certes par sa géographie, mais foisonnant par les émotions ressenties et les personnages qu’il a créé. Jusqu’à un final digne du reste de l’histoire.

Le récit se déroule dans un passé proche, non daté, mais pas pollué par les nouvelles technologies. Franck Bouysse raconte avant tout la nature, plus forte que tout, mais il va plus loin cette fois-ci. Comme s’il s’était davantage ouvert au monde.

D’ailleurs, cette vallée du Gour Noir prend parfois d’autres airs, une autre substance, on se croirait presque dans un western à certains moments.

Liberté

Les protagonistes sont des gens simples, c’est paradoxalement leur force. Une fratrie composée d’individualités bien marquées, dans une famille de taiseux, entre une mère bigote et un père qui communique par les coups.

Trois frères et une sœurs, soudés comme les doigts d’une main amputée par un environnement qui a tout pour les étouffer. Mais, ils savent chercher la beauté du monde, même s’il faut creuser à mains nues pour la trouver, jusqu’à en saigner.

La liberté, leur quête, chacun à sa manière. Une liberté dont il faut payer le prix, pour être soi-même.

Et c’est la jeune femme de la fratrie qui doit se battre plus que n’importe qui. Encore une fois un personnage féminin marquant chez l’écrivain, libre et courageuse.

Fidèle à lui-même

Franck Bouysse arrive à se renouveler tout en restant totalement fidèle à ses principes et ses valeurs. On y retrouve nombre de ses thématiques chères, voire obsessionnelles. Outre le lien avec la nature, ce qui frappe à nouveau c’est cette manière de raconter la transmission qui saute une génération. Parce la fratrie n’est que le centre, il y a aussi en périphérie ce grand-père particulièrement touchant. Oui, le livre est multiple, davantage que les précédents.

L’auteur écrit toujours du Noir, c’est dans son ADN. Le roman noir pour raconter, décrire, ressentir. Une intrigue sombre, dure. Mais, jamais il n’a autant laissé passer des traits de lumière et d’amour (sous toutes ses formes). Sa fratrie, des enfants adultes en devenir, est lumineuse.

Noir et lumineux

Et, de manière assez inédite pour lui, il développe un aspect sociétal, preuve que cette histoire est décidément plus ouverte sur le monde que les précédentes.

Il était sans doute attendu au tournant après le grand succès de Né d’aucune femme. Franck Bouysse reste fidèle à lui-même, à sa sensibilité, à son amour pour les mots et pour ses personnages. Buveurs de vent est un roman follement romanesque, inoubliable, noir et lumineux. Meurtrissant et touchant. Vivant, et raconté comme seul Bouysse sait le faire.

Oui, il récidive. Voilà une fois encore un livre mémorable, foisonnant, de ceux qui vous touche au plus profond de votre âme et y reste gravé.

Lien vers mon interview de Franck Bouysse au sujet de « Buveurs de vent »


Yvan Fauth

Date de sortie : 20 août 2020

Éditeur : Albin Michel

Genre : Roman noir

4° de couverture

Ils sont quatre, nés au Gour Noir, cette vallée coupée du monde, perdue au milieu des montagnes. Ils sont quatre, frères et sœur, soudés par un indéfectible lien. Marc d’abord, qui ne cesse de lire en cachette. Mathieu, qui entend penser les arbres.
Mabel, à la beauté sauvage. Et Luc, l’enfant tragique, qui sait parler aux grenouilles, aux cerfs et aux oiseaux, et caresse le rêve d’être un jour l’un des leurs. Tous travaillent, comme leur père, leur grand-père avant eux et la ville entière, pour le propriétaire de la centrale, des carrières et du barrage, Joyce le tyran, l’animal à sang froid…



Catégories :Littérature

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15 réponses

  1. Un de mes prochains… Belle chronique !

  2. Magnifique chronique ❤️
    Toutes les émotions reviennent d’un seul coup…

  3. J’avais lu Né d’aucune femme. Celui-ci semble beaucoup plaire aussi. Et tu donnes envie de le lire

  4. je me suis enfin décidée à lire un des ses romans « Grossir le ciel » et je suis agréablement surprise donc je note son dernier opus…
    Je lirai quand même « Né d’aucune femme » avant 🙂

  5. Un livre qui a tout pour me plaire.

  6. Il est déjà entré dans ma PAL, ce sera pour octobre, après le Mois Américain 😉

  7. Toujours pas lu cet auteur, mais il faut avouer que ta chronique est superbe !

  8. Super chronique
    Tout ce que j’ai ressenti, exactement…
    Vivement mercredi à la LGL

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