Interview – 1 livre en 5 questions : Le gamin des ordures – Julie Ewa

1 livre et 5 questions à son auteur, pour lui permettre de présenter son œuvre

5 réponses pour vous donner envie de vous y plonger

JULIE EWA

Titre : Le gamin des ordures

Sortie : 30 janvier 2019

Éditeur : Albin Michel

Lien vers ma chronique du roman

Après le sort des petites filles en Chine, tu reviens nous parler des Roms. Tu aimes décidément parler de causes dans le cadre de tes romans noirs…

Tu as raison, c’est même ce qui motive mon écriture. J’ai besoin, à travers mes romans, d’aborder des thèmes forts, de dénoncer des injustices, de montrer ce qui ne tourne pas rond dans ce monde, mais aussi de présenter des personnages courageux et engagés qui se mobilisent pour que les choses bougent. Dans « Le gamin des ordures », c’est Lina, une jeune femme ordinaire qui, aidée d’un humanitaire, essaie de « secourir » une famille rom qui erre sur le trottoir, en bas de chez elle. Elle ne supporte pas de voir un petit garçon de neuf ans et sa grande sœur passer leurs nuits dans la rue et se nourrir dans les poubelles. J’ai moi-même été confrontée à des familles en errance, des bébés qui dormaient dehors… Ce roman est peut-être une façon de combattre ce sentiment d’impuissance qui m’a longtemps habitée.

Ton roman est à nouveau assez inclassable…

Je ne dirai pas qu’il est inclassable. À mes yeux, il s’agit d’un polar, plus précisément d’un roman noir, qui aborde des problématiques sociales et politiques. Et même s’il y a un message engagé derrière les lignes, j’essaie avant tout de faire plaisir au lecteur, de lui procurer beaucoup d’émotions : des moments d’angoisse, d’espoir, de rire, de soulagement. Je veux qu’il se sente proche de mes personnages : qu’il vibre avec eux, qu’il enquête avec eux. Car oui, il y a une enquête : après avoir atterri dans un bidonville parisien, le petit Darius et son père se volatilisent dans une cité, ce qui va pousser un flic un peu particulier – un rom qui a lui aussi connu la rue – d’investiguer sur cette inquiétante disparition. Enfin, toujours dans l’esprit « polar », j’écris des chapitres très courts aux fins qui nous laissent sur notre faim (tu as vu comme je suis douée en jeux de mots…) afin de maintenir un suspens de page en page.

Tu nous racontes comment tu as procédé pour ton travail de recherches ?

L’idée m’est venue un après-midi à Strasbourg, lorsque j’ai rencontré une rom qui me demandait de l’argent pour acheter un réchaud. J’ai pris le temps de discuter avec elle : elle m’a expliqué que sa situation était difficile, car elle avait du mal à nourrir ses enfants. À ce moment-là, j’avais beaucoup de préjugés et j’avais du mal à la croire (j’ai pensé qu’elle faisait peut-être partie d’un réseau mafieux plein aux as), mais la curiosité m’a poussée à faire des recherches sur les roms. J’ai d’abord regardé des reportages à la télévision, puis j’ai parcouru des centaines d’articles de presse. J’ai été si bouleversée par les douleurs endurées par ce peuple que j’ai décidé d’écrire à ce sujet : un peu comme une thérapie. J’ai lu des livres, assisté à des conférences, et un jour, j’ai compris que je devais aller sur le terrain. Je me suis rapprochée d’associations, j’ai rencontré des familles roms en errance dans la rue. J’ai tenté de leur venir en aide, plusieurs mois, mais j’ai échoué, complètement dépassée par la situation. En 2017, j’ai fait un voyage en Hongrie et en Roumanie, où j’ai visité un village rom. A vrai dire, j’essaie d’être au plus proche de la réalité, car je ne veux pas la travestir. C’est vraiment difficile de ne pas caricaturer, surtout avec un sujet aussi complexe et instrumentalisé, mais même s’il s’agit de fiction, je souhaite raconter des histoires qui pourraient arriver, car elles s’appuient sur des faits réels.

Tu as pris grand soin à humaniser tes personnages. Des personnes qui habituellement ne sont que des ombres, qu’elles soient Roms ou travailleurs humanitaires…

Je crois qu’il est essentiel de « réinjecter » de l’humanité dans un monde qui est rongé par l’individualisme et l’indifférence qui en découle. S’agissant des travailleurs sociaux, beaucoup accomplissent un travail formidable, « dans l’ombre », qui est un sacré baume pour notre société. Je suis impressionnée par la force et le dévouement de milliers d’éducateurs, d’assistants sociaux, d’humanitaires (etc.) qui s’investissent corps et âme pour aider les plus vulnérables ou pour réparer un peu les inégalités que produit notre système. S’agissant des roms, ou de n’importe quelle population victime de rejet, je trouve important de briser les clichés pour revenir à notre humanité commune. Un enfant qui dort dehors, c’est d’abord un enfant, peu importe sa nationalité, son origine ethnique ou son milieu social. Beaucoup de gens rejettent ou soupçonnent les roms par ignorance et par peur de l’altérité (d’ailleurs, de nombreux roms ont les mêmes peurs à notre égard, nous qu’ils qualifient de gadgé). En permettant au lecteur d’adopter le point de vue de cet « autre » qui lui fait peur, j’essaie de l’amener à l’idée que quelles soient nos différences (et nos préjugés mutuels) nous sommes tous des humains qui espérons être heureux, et qui souffrons de ne pas y arriver.

C’est quoi pour toi le sens d’un bon roman noir (comme le tien) ? Divertir tout en ouvrant les yeux des lecteurs ?

Tu as bien résumé ma façon de voir les choses. Pour moi, un bon roman noir fait passer un agréable moment au lecteur, tout en bousculant ses perceptions. D’ailleurs, j’ai été très heureuse des retours que m’ont faits mes premiers lecteurs. Une personne m’a dit : « ton livre m’a fait changer de regard. Maintenant, quand je vois une famille rom sur le trottoir, je pense à Darius et à sa famille ! Je ne peux plus rester insensible, j’en ai les larmes aux yeux. »



Catégories :Interviews littéraires

Tags:, , , , ,

6 réponses

  1. Bel entretien avec une auteure qui vient de mon Sundgau natal.

  2. Chouette interview. La question sur son travail de recherche pour écrire ce livre est très intéressante. Merci Yvan 🙂

  3. Très bel interview de Julie Ewa. Les recherches effectuées vont sûrement donner une vérité à l’histoire de ces roms. Hâte de lire ce roman. Merci Yvan ! 😉

Rétroliens

  1. Le gamin des ordures – Julie Ewa – EmOtionS – Blog littéraire

Laisser un commentaire

%d blogueurs aiment cette page :