Interview – 1 livre en 5 questions : San Perdido – David Zukerman

1 livre et 5 questions à son auteur, pour lui permettre de présenter son œuvre

5 réponses pour vous donner envie de vous y plonger

DAVID ZUKERMAN

Titre : San Perdido

Sortie : 02 janvier 2019

Éditeur : Calmann-Lévy

Lien vers ma chronique du roman

Pour un premier roman, qu’est-ce-qui vous a poussé au choix de cet endroit et de cette époque ?

L’idée est née il y a de nombreuses années. J’avais écrit une pièce de théâtre dans laquelle les personnages circulaient dans une ville, elle aussi scindée en deux espaces distincts : une partie haute qui accueillait les riches et une partie basse où vivait une population humble et besogneuse dans des conditions difficiles. Une frange de cette population manifestait son mécontentement en taguant les murs. Quelques années plus tard, j’ai effectué un voyage en Afrique centrale et j’ai découvert un monde âpre, une société composée d’ethnies, de langues, de dialectes divers, une violence endémique et une prédominance coloniale encore marquée par la présence de grandes entreprises étrangères exploitant les ressources du pays. Là aussi, des quartiers entiers étaient réservés aux nantis : certains coopérants, des chefs d’industrie, des attachés d’ambassade, des membres de la classe politique dirigeante, vivaient dans des villas avec du personnel tandis qu’une partie de la population s’évertuait à survivre par tous les moyens, dans des bâtisses en parpaing pour les plus chanceux ou des bidonvilles sans eau pour les plus démunis. Çà et là se dressaient encore des immeubles inachevés, faute de moyens, et qu’envahissait la végétation.

Parallèlement à ça, je m’étais aussi intéressé à la construction du canal du Panama. Un chantier gigantesque commencé par les Français, mené par Ferdinand de Lesseps, et qui s’était soldé par un fiasco. Des pertes humaines par milliers dues en grande partie aux conditions de travail épuisantes, aux glissements de terrain, au paludisme et à la fièvre jaune, ainsi qu’un scandale financier retentissant qui avait valu à de Lesseps procès et humiliation. Les Américains avaient repris l’idée du canal et mené le chantier à terme en n’oubliant pas d’en conserver les droits d’exploitation jusqu’en 1999. J’avais là tout ce qu’il me fallait pour raconter une histoire que je voulais métissée et centrée sur l’injustice. J’ai mélangé ces différentes expériences et, au lieu du continent africain, j’ai tout rassemblé dans une ville imaginaire, simplement parce que, dans cet espace restreint, je pouvais maîtriser et peindre avec plus de précision un reflet du monde.

Yerbo Kwinton est un personnage incroyable, du genre qu’on n’oublie pas. Comment l’idée vous est-elle venue d’un tel héros de l’ombre ?

Dès le départ, Yerbo s’est imposé. Il m’était impossible de développer cette histoire avec un autre homme que lui. Il devait être noir et porter l’espérance. C’est un sentiment assez trouble d’ailleurs : j’ai une sympathie naturelle pour ceux qui me sont étrangers. J’aime l’idée de perdre mes repères, d’être confronté à d’autres modes de vie, d’être déstabilisé. Il me semble que cela me remet à ma place et me ramène à l’essentiel : l’empathie avec les humains. Pour moi, les ethnies ne sont que les variations d’un tronc commun, les branches d’un même arbre qui ont poussé autrement.

Mais le roman n’est pas focalisé sur ce seul personnage, il est choral…

Oui. Yerbo est un vecteur. Il ne fait que regarder le monde dans lequel il vit et adapte son comportement pour y creuser sa trace. Il suit sa propre éthique, mais n’oublie jamais les autres. Les hommes, les femmes et les enfants qui peuplent ce roman sont eux aussi dans une problématique de survie. Ils ont une force, une énergie, une ténacité que j’admire, qui est à l’image de ce que j’ai découvert avec plus de violence en Afrique, mais que j’observe chaque jour en France. Je voulais que ces personnages aient toute la place, qu’ils ne soient pas juste une toile de fond, mais des êtres dont on entend la parole et dont on mesure les actes. Les femmes du livre sont essentielles. Elles sont fortes, déterminées, parfois agressives, sans jamais oublier d’être ouvertes au monde. Elles doivent déployer plus d’intelligence et de ténacité pour survivre dans une société régie par les hommes. Elles sont exceptionnelles, comme souvent.

C’est un vrai roman d’aventure, mais aussi un roman noir qui met en lumière la situation des opprimés et des minorités en Amérique Centrale, à cette époque…

Je ne vois pas vraiment de différence avec la France. Elle est pluriethnique et on peut y jouir d’une vie bien plus agréable que dans d’autres points du globe, mais nous y commettons les mêmes exactions : la violence et la prostitution s’y exercent continuellement, le racisme y est présent, la montée des partis extrêmes s’y fait sentir, le libéralisme poussé à son maximum nie complètement l’être humain, démolit l’écosystème et, pour la première fois depuis les « Trente Glorieuses », les classes intermédiaires sont elles aussi précarisées. 13 % de la population française vit encore sous le seuil de pauvreté sous l’œil impassible des élites.

Votre roman est très réaliste, mais y pointe pourtant une touche de fantastique. Une sacrée alchimie, parfaitement réussie ! C’était une volonté de départ ?

Oui, je tenais au réalisme magique, c’était un élément essentiel pour le déroulement de l’histoire. Je refusais qu’il n’y ait aucun espoir. Je voulais que l’on puisse tourner les pages en admettant que tout fût possible. C’est le privilège des contes.

Crédit photo : Pascale_Lourmand



Catégories :Interviews littéraires

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4 réponses

  1. J’ai été voir et lire ce livre et le résumé m’a vraiment emballée. Je ne connais pas l’auteur ni son écriture. Merci pour ta présentation 🙂
    Un type de roman qui m’attire beaucoup.

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  2. Ce n’est pas comme si ta chronique n’avait pas suffit à me convaincre… 😉

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Rétroliens

  1. San Perdido – David Zukerman – EmOtionS – Blog littéraire
  2. David Zukerman, San Perdido – Lettres exprès

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