Des larmes sous la pluie – Rosa Montero
En bref
Titre original : Des larmes sous la pluie
Auteur : Rosa Montero
Éditeur : Métailié
Date de sortie : janvier 2013
Genre : polar d’anticipation / SF
Voici ma chronique du roman en cinq émotions
Inspiration
« J’ai vu tant de choses que vous, humains, ne pourriez pas croire. Tous ces moments se perdront dans l’oubli… comme… les larmes… dans la pluie. Il est temps de mourir ».
Bruna Husky est une réplicante, comme dans le récit Les androïdes rêvent-ils de moutons électriques ? de Philip K. Dick et dans le film Blade Runner de Ridley Scott où le réplicant Roy Batty (rôle sublimé par Rutger Hauer) prononce un monologue devant Rick Deckard (incarné par Harrison Ford), dont j’ai repris ici un extrait.
Le titre du roman, Des larmes sous la pluie, aurait pu (voire dû ?) reprendre la phrase exacte de cette tirade, l’une des plus légendaires du cinéma. Il est, en tout cas, un hommage à l’œuvre de Scott, qui sert de lancement au roman de Rosa Montero.
Voyez ce lien comme un clin d’œil appuyé, mais n’imaginez pas que l’ambiance du livre soit calquée sur ce chef-d’œuvre du cinéma, l’autrice espagnole développe son propre univers, et sa propre ambition.
Curiosité
2109, un futur qui n’a pas calmé l’individualisme et la propension de l’humain à ruiner son environnement. Autant dire que les réplicants, cette sorte de clone humain, sont autant méprisés demain que les « autres » aujourd’hui. Le racisme ambiant s’est déporté sur eux, ces « sous-hommes », ou vers les extraterrestres qu’on qualifie de « bestioles ». Les partis extrêmes attisent les braises de ce rejet et les tensions entre les communautés.
Montero arrive rapidement à imprimer sa patte sur des thématiques pourtant usées, et à créer un monde crédible, dans lequel on a envie de s’immerger. C’est un talent précieux, rare, parce qu’il ne suffit pas d’avoir des idées sur un futur pour savoir construire une vraie intrigue, de bons personnages et une ambiance qui tient la route tout en faisant preuve de créativité.
Des larmes sous la pluie coche toutes ces cases. Écrit en 2011, traduit en français en 2013, certains concepts semblent un peu datés, l’écrivaine n’a pas totalement anticipé la révolution de l’IA par exemple, mais son univers fonctionne, j’y suis entré facilement, je me suis vite pris au jeu, je me suis complètement impliqué dans le récit. Il faut dire qu’il est aussi riche qu’accessible, ne tombant jamais dans une trop grande technicité.
Le roman est un polar futuriste, une enquête menée par une détective privée réplicante, qui sait jouer sur les anciens codes tout en les faisant exploser en vol. Une réussite qui réinvente le principe de l’enquête par la grâce d’une atmosphère travaillée, d’un rythme prenant et d’intelligentes réflexions.
Fascination
C’est là où ce roman est particulièrement fascinant et envoûtant. Ce futur est pensé avec soin et immersif, les personnages sont formidablement bien caractérisés. Et le mélange de genres marche à fond.
C’est suffisamment rarissime pour le mettre en avant, cette histoire a une réelle ambition en matière de SF, mais pourra aussi plaire aux amateurs de polars. Ce livre m’a d’ailleurs été vivement conseillé par une lectrice assidue de romans noirs, c’en est une preuve supplémentaire.
Voilà qui en rajoute au charme de ce récit, vraiment prenant, qui sait se singulariser au-delà de ses références, et qui met en scène de sacrés personnages, très atypiques, avec une vraie intrigue. De quoi ouvrir parfois de grands yeux, avec quelques rebondissements bien sentis.
Et puis, il y a le style de l’autrice, une plume soignée, précise, et non dénuée d’un humour décalé qui fait mouche.
Mémoire
Le personnage principal, Bruna, ne trouve pas sa place dans ce monde, marginale du fait de son caractère autant par ses gènes et la manière dont elle a été conçue.
Elle cherche un sens de sa vie, alors que son obsolescence est programmée et qu’il ne lui reste qu’un peu plus de quatre ans à vivre. De quoi rajouter au malaise ambiant.
Son enquête va la confronter à la « réalité » de ses propres souvenirs, puisqu’ils ont été fabriqués de toutes pièces lors de son clonage. De quoi douter de soi-même et des autres, surtout lorsqu’on rencontre le mémoriste qui a créé votre mémoire.
Ce concept de manipulation mémorielle de ces techno-humains qui n’ont pas de passé est passionnant. Il permet à l’autrice de donner corps à son personnage à travers ses doutes, de renforcer l’empathie ressentie pour elle face à sa soi-disant déviance.
Ce n’est donc pas un hasard si Bruna reste imprimée à l’esprit, et que l’écrivaine décide de donner suite à ses aventures de détective réplicante. À la date de mars 2026, quatre romans sont publiés en France autour de ce personnage, étalés sur une décennie et demie d’écriture.
Rémanence
Il y a les romans passe-partout qui ne servent qu’à remplir du temps et distraire. Ils ont tout à fait leur utilité. Et puis, il y a ceux qui savent remplir ce premier objectif tout en laissant une trace en mémoire (ça tombe bien, vu le sujet). Des larmes sous la pluie fait clairement partie de la seconde catégorie.
Rosa Montero a si bien réfléchi son environnement, et donné tant d’amour à son personnage décalé, qu’on sait que ses réflexions et les émotions resteront présentes dans le temps. C’est indispensable pour qu’on se passionne pour un « héros » récurrent, pour qu’on pousse la porte des livres suivants et s’emplir encore davantage de cet univers foisonnant et attachant, malgré sa noirceur.
Aucun doute, je lirai prochainement le deuxième roman de la série.
Note personnelle
Certaines lectures s’effacent, d’autres s’impriment. Les romans qui arrivent à construire la terre (et l’espace) de demain, tout en sachant garder ce qui fait l’ADN de l’humain, sont précieux.
Des larmes sous la pluie captive par son ambiance et sa paranoïa ambiante. Il questionne la mort, les valeurs qui font l’humain, l’amitié et l’amour, les trahisons aussi. Et de morale en politique. Tant d’idées développées avec esprit et adresse qui ont fait de cette lecture un de ces moments prenants que j’affectionne tant.
J’aimerais que davantage de lecteurs de tous horizons prennent le risque de tenter cette aventure singulière, on en ressort réellement aussi enrichi que diverti.
Résumé éditeur
États Unis de la Terre 2119, les réplicants meurent dans des crises de folie meurtrière tandis qu’une main anonyme corrige les Archives Centrales de la Terre pour réécrire l’histoire de l’humanité et la rendre manipulable. Bruna Husky, une réplicante guerrière, seule et inadaptée, décide de comprendre ce qui se passe et mène une enquête à la fois sur les meurtres et sur elle-même, sur le mémoriste qui a créé les souvenirs qu’elle porte en elle et qui la rapprochent des humains. Aux prises avec le compte à rebours de sa mort programmée, elle n’a d’alliés que marginaux ou aliens, les seuls encore capables de raison et de tendresse dans ce tourbillon répressif de vertige paranoïaque.
Rosa Montero choisit un avenir lointain pour nous parler de ce qui fait notre humanité, notre mémoire et notre identité, la certitude de notre mort et de celle de ceux que nous aimons. Ses personnages sont des survivants qui s’accrochent à la morale politique, à l’éthique individuelle, à l’amitié et à l’amour.
Elle construit pour nous un futur cohérent, une intrigue vertigineuse et prenante pour nous parler de notre mort et de l’usage que nous faisons du temps qui nous est imparti. Elle écrit avec passion et humour, les outils essentiels pour comprendre le monde.
Pour aller plus loin
La page de l’auteur sur le site de Métailié
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Catégories :1 lecture, 5 émotions, Littérature

Je suis fan de cette auteure. Depuis le décès de son mari ses livres sont un peu différents. Sa peine a été immense. Merci de nous la présenter. Bonne journée
Je dois vraiment la découvrir davantage, surtout qu’elle écrit des choses différentes. Je ne savais pas pour son mari
Je ne connais absolument pas cette autrice. Merci à toi pour le partage et sa mise en lumière 🙏😘
On me l’a fait découvrir, je tente de le faire en retour, une chaîne vertueuse 🙂
Voilà une lecture qui pourrait me plaire. Je sens que les références au roman de Philippe K. Dick, et aussi les réflexions sur l’humain, tout ça m’intéresse.
alors tente le coup, si ça te parle ! 🙂
Merci pour cette découverte Yvan. Je n’ai pas encore lu cette auteure, dont j’ai un livre dans ma PAL.
content de te faire découvrir des auteurs et autrices 😉
Si on en ressort enrichi, alors, je plussoie, ça ne peut pas faire de mal 😉
C’est un excellent roman dont les suites par contre peine à convaincre, surtout le troisième volet. Mais celui-ci se suffit à lui-même et il ne faut pas se priver de découvrir son antihéroine, Bruna Husky.
10 ans après ma lecture, j’ai encore des images en tête…
Ah merci pour ce commentaire ! Tu confirmes ce que je ressens au sortir de cette lecture, elle marque. On verra les suivants, oui, ce n’est pas toujours simple d’être au niveau d’une première réussite.
Merci beaucoup Yvan, pour cette très belle chronique qui me rappelle que je m’étais noté ce livre que je voulais vite lire et que malheureusement, il dort dans ma PAL. Grâce à toi, je vais essayer de l’en sortir au plus vite. Encore merci à toi !! 🙂
je suis content aussi quand je fais remonter des livres englués au fond d’une PAL 😉
je ne souviens encore du débat que j’avais eu avec mes collègues du comité SFFF, qui ne voulaient absolument pas noté dans les mots clé de ce roman, polar, notamment polar d’anticipation. Mais bon l’essentiel c’est que ce titre est trouvé sa place sur nos étagères dans nos bibliothèques.
C’est pourtant un vrai polar. Comme un vrai roman de SF. Vive les mélanges !