1 livre et 5 questions pour permettre à son auteur de présenter son œuvre
5 réponses pour vous donner envie de vous y plonger
FRANCK THILLIEZ
Titre : À retardement
Sortie : 02 mai 2025
Editeur : Fleuve
Lien vers ma chronique du roman
Tu nous reviens avec une intrigue autour des maladies mentales, un thème que tu as travaillé (comme d’habitude) avec soin…
En effet, la psychiatrie est un sujet qui m’intéresse depuis de nombreuses années, et pour cause : quand on écrit du polar, on décortique le mécanisme qui a poussé un individu à passer à l’acte, et la maladie mentale fait partie des déclencheurs. Cette fois, je voulais vraiment creuser le sujet à fond, lui consacrer le thème central du roman. Cette méthode de travail est un peu une des caractéristiques des Sharko : dépouiller un sujet (comme la mort dans « La Faille ») que j’expose ensuite à travers une intrigue policière, par différents axes (la science, l’art, la société…).
Cette fois, c’est au cœur d’une UMD, une unité pour malades difficiles, que nous allons nous retrouver. C’est un établissement très fermé qui prend en charge les patients en crise, dangereux pour eux et pour autrui, qui ne peuvent être traités nulle part ailleurs. Certains ont commis des crimes, souvent terrifiants. J’ai eu l’occasion de passer quelques jours dans l’une de ces UMD (il y en a 11 en France), au Rouvray, à côté de Rouen. Ce fut une expérience incroyable qui m’a beaucoup apporté pour l’écriture de mon roman.
» C’était important pour moi de dédiaboliser la maladie mentale. «
Il faut se rappeler que tes premières histoires mettaient Sharko au centre de ce sujet…
En effet ! Dans les premiers romans, Sharko avait des hallucinations visuelles et auditives, il voyait des personnages qui n’existaient pas, dont Eugénie, petite fille qui s’invitait quand bon lui semble dans sa tête. J’avais relativement simplifié la réalité de ce qu’est vraiment la schizophrénie. Pour Sharko, je n’avais gardé « que » les hallucinations, omettant volontairement tout le reste (repli, désociabilisation, incapacité de se projeter, etc), afin d’en faire un personnage tout de même capable d’enquêter.
Dans la réalité, et plus particulièrement telle que je l’expose dans « À retardement », la schizophrénie est une maladie beaucoup plus handicapante et lourde de conséquences. Un traitement approprié peut aider le malade à aller mieux, à mener une vie quasi normale, mais la maladie, malgré tout, reste là, au fond de lui, et ne part jamais… Au moindre arrêt du traitement, elle se manifeste.
Ce qui m’a particulièrement touché, c’est ta manière d’aborder ces malades, sans excès, sans voyeurisme, avec beaucoup de respect…
C’était important pour moi de dédiaboliser la maladie mentale. « Schizophrénie » est un mot qui fait peur. Quand on n’y connaît rien et qu’on apprend qu’une personne est schizophrène, on va prendre ses jambes à son cou, de peur de se faire trucider. Or, seulement 1% des malades sont réellement dangereux pour autrui.
Quand j’ai pénétré dans l’UMD, j’avais des clichés plein la tête : un lieu de violence et de hurlements. J’avais même peur d’y mettre les pieds, c’est pour dire ! Ce qui m’a marqué, dès les premières minutes, c’est le calme et le silence. Il y a des couleurs, des espaces de vie, une petite cafétéria où les patients peuvent acheter des friandises ou boire un café (évidemment, sous conditions).
J’imaginais, ensuite, des patients enfermés dans leur chambre nuit et jour. En fait, les malades ne restent dans leur chambre (fermée à clé effectivement) que pour dormir. Le reste du temps, ils ont des activités, on s’occupe d’eux, on les écoute. J’en ai côtoyé certains avec qui j’ai eu des échanges très intéressants, me permettant de mieux comprendre la maladie mentale. J’ai ressenti beaucoup d’émotions, de tristesse parfois, à les voir et les écouter parler (certains enfoncés malheureusement dans leur délire). Ce sont des gens qui ont pour ennemi leur propre cerveau défaillant, et c’est abominable.
» Comment s’entremêlent justice et psychiatrie ? Sont-ils bons amis ? «
La confrontation des mondes est assez explosive, les flics n’aimant pas toujours les psys…
Et l’inverse ! C’était très mystérieux pour moi, cette frontière entre l’enquête policière et le soin psychiatrique. Cela soulève immédiatement ce sujet fondamental autour de l’irresponsabilité pénale. Quand un crime est commis, l’auteur était-il, au moment des faits, pleinement conscient de ses actes ?
L’article 122-1 du Code pénal dit même, plus précisément : « N’est pas pénalement responsable, la personne qui était atteinte, au moment des faits, d’un trouble psychique ou neuropsychique ayant aboli son discernement ou le contrôle de ses actes. » C’est autour de ce verbe, « aboli », que le sort d’un individu se joue. D’un côté, la prison (responsabilité) et de l’autre, la psychiatrie (irresponsabilité). Quand on s’intéresse au sujet, on se rend compte que cette frontière est extrêmement mince et difficile à cerner. C’est pour cette raison que, souvent, les experts-psychiatres, qui tentent de définir la responsabilité des auteurs de crimes, ne sont pas tout à fait d’accord.
Cela a levé chez moi un tas de questions. Par exemple, Sharko peut-il « forcer » un psychiatre à le laisser interroger l’un de ses patients, ou le placer en garde à vue ? Un homme peut-il transiter de la prison à l’UMD, ou l’inverse ? Comment s’entremêlent justice et psychiatrie ? Sont-ils bons amis ?
Une fois de plus, l’art prend une place importante, d’une autre manière…
L’art est évidemment une dimension importante pour un écrivain qui s’intéresse, de fait, à la création ! Aussi, j’essaie toujours d’y consacrer une partie dans certains de mes romans. Ici, je m’intéresse à « l’art brut », qu’on appelle aussi « l’art des fous ». Au Rouvray, immense centre psychiatrique composé de nombreux bâtiments, au sein duquel se trouve l’UMD, siège un musée d’art brut, « Art et déchirure », que j’ai eu l’occasion de visiter. Pour tout vous dire, ce musée est situé dans un ancien pavillon psychiatrique pour femmes (autant dire qu’il est dans son jus), et lors de ma visite, le directeur m’a enfermé dans le musée, seul, pendant quelques heures !! (avec évidemment mon accord, ha ha !) Dans un silence absolu où seuls mes pas résonnaient, j’ai donc eu largement le temps de m’imprégner des incroyables créations réalisées par les patients, dont la plupart témoignent de manière flagrante de leur chaos intérieur.
Pour la petite anecdote, Antonin Artaud, célèbre touche-à-tout, mais surtout poète incroyable, a été interné au Rouvray de 1936 à 1937.
Crédit photo de l’auteur : JOEL SAGET / AFP
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Catégories :Littérature

Rien que cet échange est passionnant ! 🥰 merci à tous les deux !
C’est toujours passionnant avec Thilliez 🙂
Passionnant comme d’habitude 😉
Il ira loin ce petit 😂
il a du potentiel 😉
Encore un auteur qui promet. 😂
Merci à vous deux pour ce bel échange 🙏 😘
Ça vient de moi ? Il ne me semble pas avoir lu ta chronique sur « à retardement »? Je cherche et je ne trouve pas. Parce que justement, elle est à retardement ? 😂
Voilà 😉
Pas avant la sortie du livre, elle vient le 2 mai !
J’en étais sûre. Demain donc. 🤗
Très intéressant.
Il explique simplement la maladie
Oui, avec beaucoup de respect
Je lirai son livre . Un de mes proches est atteint de cette maladie particulièrement difficile à comprendre. Maladie envenimée avec la prise de drogue. Un moment il faut se protéger. Merci pour l’interview.
ce livre n’est pas qu’un thriller, il permet de comprendre mieux la maladie
Je lis tout à retardement ! 😆
Je vous lirez avec grand plaisir après avoir lu ce dernier titre de Franck… 😀
Ah toujours intéressant ces entretiens, ça nous ouvre un peu sur l’univers perso des auteurs et sur leur travail. Vraiment merci à toi Yvan 🙂