Interview Martin Lichtenberg – La Roche

1 livre et 5 questions pour permettre à son auteur de présenter son œuvre

5 réponses pour vous donner envie de vous y plonger

Sortie : 18 janvier 2024

Editeur : Héloïse d’Ormesson

Lien vers ma chronique du roman

Pour un premier roman, vous vous êtes lancé dans une aventure littéraire étonnante. Comment est venue cette envie, et l’idée de cet endroit qu’est « La Roche »…

Je crois qu’à l’origine, j’avais envie de créer un monde imaginaire dans l’optique de faire rêver, de nous mener, le lecteur, la lectrice et moi-même, vers un ailleurs, nous sortir de notre petit quotidien pour prendre une bouffée d’air un peu plus exotique.

Plus concrètement, l’idée de la Roche est intimement liée au personnage de Sol. En fait, c’est un ami, musicien très talentueux, qui m’a inspiré. Je l’imaginais dans une gare, jouant sur un piano, accompagnant de sa musique le train qui filait vers l’horizon et rêvant d’embarquer un jour à bord pour rejoindre un monde à la fois mystérieux et fantasmé. C’est cette image, qui me semblait à la fois poétique et captivante, qui a incarné le berceau de La Roche.

D’autres idées sont ensuite venues graviter, assez naturellement. D’abord les départs en train gérés par un organisme coercitif (la Garde), puis la création d’un univers délétère (la Roche) en opposition à l’ailleurs fantasmé (la Capitale), l’aliénation au travail, le manque de ressources imposé par la Garde pour mieux asseoir son pouvoir, les différentes castes de la société (Rocheux, Rocailleux…), et enfin les trois autres personnages principaux (Loo, Dael et la fouisseuse).

 » Je suis passionné par la langue française depuis l’enfance. Vraiment, vraiment passionné, pour ne pas dire amoureux. J’aime les mots, j’aime leurs sens, leurs sonorités, leurs rythmes « 

Ce qui frappe très vite à la lecture, c’est votre écriture. Travaillée, qui change selon les chapitres et les narrateurs, empreinte d’une vraie poésie moderne…

Je suis passionné par la langue française depuis l’enfance. Vraiment, vraiment passionné, pour ne pas dire amoureux. J’aime les mots, j’aime leurs sens, leurs sonorités, leurs rythmes… et j’aime par-dessus tout jouer de ces paramètres. Quand je construis une phrase, j’ai le sentiment d’avoir face à moi une multitude presque infinie d’éléments à ma disposition, avec lesquels je peux jongler, que je peux agencer comme bon me semble, pour obtenir tellement de compositions. La signification peut sembler la même mais il existe tant de nuances, tant de détails, parfois infimes, qui permettent d’altérer le sentiment ou la sensation générés. Pour moi, c’est à la fois fou et magnifique. C’est cet amour des mots qui doit transparaître dans mon écriture et que j’espère parvenir à transmettre.

J’aime également prendre certaines libertés avec la langue et ne pas rester parfaitement conventionnel. C’est probablement dans l’expression de Sol que ces libertés se font sentir le plus. Les mots sont choisis dans l’optique de créer une langue qui percute, qui marque l’esprit, avec une cadence à la fois musicale et vive, sans en oublier la poésie.

Mes premiers contacts réels avec l’écriture se sont faits au lycée, où j’ai découvert la poésie. J’ai alors écrit des dizaines et des dizaines de poèmes, en m’inspirant des grands auteurs, mais je n’avais pas trouvé ma voie propre. Je crois qu’avec La Roche, je suis arrivé à un équilibre satisfaisant entre la beauté des mots, leur poésie, leur musicalité, leur force et leur potentielle violence.

C’est avant tout une aventure humaine, avec des personnages que vous avez développés avec soin…

C’est effectivement un des points que j’ai le plus travaillés dans cette histoire. J’ai souhaité créer des personnages forts et attachants. Déjà pour contrebalancer l’hostilité de cet univers qu’est la Roche, parce qu’ils y incarnent l’art, la poésie, l’amour et l’espoir, et également (pour ne pas dire tout bêtement) pour captiver et permettre une identification plus aisée.

Finalement, dans cet univers, il y a des foules, des silhouettes, des bruits de pas, des mouvements, mais il y a très peu d’identités et encore moins de visages. Une dizaine peut-être. Pour ces rares qui ont le privilège d’exister, j’ai voulu des caractères forts, qu’il s’agisse des protagonistes ou des personnages plus secondaires.

Je dirais aussi que le récit même de la Roche m’a insufflé cette démarche, les rapports entre les protagonistes étant déterminants pour l’intrigue. Si on fait attention, les liens qui se tissent entre eux font l’action et conduisent à la fois aux événements et aux rebondissements.

 » Je pense que l’art est d’une importance capitale, et pour l’individu, et pour la société. C’est peut-être le domaine où se joue la plus grande liberté humaine… « 

L’importance de l’art est présente en filigrane tout au long de cette histoire…

Je prêche un peu pour ma paroisse ! Bien que la musique, qui est au centre de La Roche, ne soit pas vraiment mon domaine de prédilection…

Plus sérieusement, je pense que l’art est d’une importance capitale, et pour l’individu, et pour la société. C’est peut-être le domaine où se joue la plus grande liberté humaine, où l’esprit a le moins de limites et où sa force, sa complexité et sa beauté s’expriment le mieux.

Quand on imagine une société totalitaire, le rétrécissement, voire l’éradication, des libertés d’expression paraît naturelle. Peut-être parce que c’est une zone trop incontrôlable, sur laquelle l’entité au pouvoir a le moins de capacités d’emprise.

Quelque part, c’est ce qu’explique le commandeur de la Garde à Sol, à la fin du roman. Quoi de plus simple que de contenir une population dont on a supprimé le libre arbitre et les moyens d’expression, qu’on a éteinte et aliénée au travail, et dont on concentre tout ce qui lui reste d’humain en un point (ici, le rêve de Capitale) que l’on contrôle également.

La petite originalité de La Roche, c’est la matérialisation de cet esprit créateur à travers le fluide. Et le message final du chef de la Garde me paraît intéressant à ce niveau : les Rocheux, malgré leur aliénation et leur fatigue, sont gorgés de ce fluide, leurs capacités de création sont bien là, sommeillent dans leur esprit, faute pour eux d’avoir appris à les exploiter.

C’est peut-être à ce niveau que la critique, ou plutôt la peur, du monde contemporain se joue le plus dans La Roche. Critique d’une société qui abrutit la population et la détourne fatalement de l’art. Peur du chemin que cette société emprunte et de ce qu’elle est susceptible de devenir.

 » Je n’ai jamais considéré La Roche comme étant un roman de science-fiction au sens strict « 

Le parcours de ce livre est atypique puisque cette histoire de SF est publiée par une maison d’édition habituée à proposer de la littérature plus généraliste. Comment s’est déroulée cette rencontre ?

La réalité, c’est qu’au moment où j’ai reçu le mail d’Héloïse d’Ormesson m’annonçant son intérêt pour mon roman, je ne me suis absolument pas soucié de savoir si sa maison d’édition correspondait au texte de La Roche. J’étais ravi, tout simplement.

Quand nous nous sommes rencontrés, Héloïse d’Ormesson et moi-même, elle m’a rapidement prévenu qu’elle n’avait pas pour habitude de publier de la science-fiction et que, par conséquent, elle n’était peut-être pas la maison la plus adaptée à mon roman. Là encore, la joie d’avoir trouvé un éditeur pour La Roche a largement primé sur tout autre sentiment.

Il faut voir que c’est mon premier roman, que je n’avais, comme toute personne qui écrit, pas la moindre certitude d’être publié.

Par ailleurs, je n’ai jamais considéré La Roche comme étant un roman de science-fiction au sens strict. Ce que je veux dire par là, c’est qu’il y a bel et bien un aspect science-fictionnel, mais que ce n’est pas l’unique noyau du roman. J’y vois également un conte poétique et une aventure (comme évoqué plus haut) humaine.

Quand j’ai rencontré Héloïse d’Ormesson, nous avons également discuté du genre de La Roche. Nous étions tous deux d’accord pour dire que ce roman était à la lisière entre science-fiction et littérature blanche. Il a d’ailleurs été finalement décidé qu’il ne serait pas publié dans une collection SF.

Au-delà de ces questions de genre, l’aventure qu’est La Roche incarne pour moi un bonheur véritable et les éditions Héloïse d’Ormesson y sont pour beaucoup, que ce soit pour le sérieux du travail fourni, pour la qualité des relations que nous entretenons ou pour la volonté commune d’accompagner ce roman aussi loin qu’il pourra aller.

C’est un parcours atypique, certes, mais plus que satisfaisant, et j’espère de tout cœur que nous n’en sommes qu’au crépuscule.

Crédit photo : ©Philippe Matsas / Leextra / Editions Héloïse d’Ormesson


En savoir plus sur EmOtionS, blog littéraire

Subscribe to get the latest posts sent to your email.



Catégories :Interviews littéraires

Tags:, , , ,

9 réponses

  1. Merci à vous deux pour ce bel échange 🙏 😘

  2. Lilou – Passionnée d’égyptologie, amoureuse du Québec, adore les arts et la culture, lectrice compulsive, chroniqueuse...

    Très intéressant ! Merci pour ce bel échange… ça donne envie de lire « La roche » !

  3. Passionnant , encore une fois la réticence de publier un récit imaginaire hors-étiquette , cette peur de ne pas vendre un roman pour ce qu’il est , SF donc pas assez littéraire , c’est désolant….Lichtenberg vendra mieux

  4. Aude Bouquine – « Lire c’est pouvoir se glisser sous différentes peaux et vivre plusieurs vies. » Ici, je lis, je rêve, je parle de mes émotions de lectures, avec des mots. Le plus objectivement possible. Honnêtement, avec respect. Poussez la porte. Soyez les bienvenus dans mon univers littéraire.

    Cet homme me plaît bien, j’adhère à ce qu’il dit et sa passion est contagieuse ♥️

  5. Collectif Polar : chronique de nuit – Simple bibliothécaire férue de toutes les littératures policières et de l'imaginaire.

    Merci Messieurs pour ce bel et sincère entretiens.
    J’avais déjà noté ce premier roman, maintenant je vais prendre la direction de la librairie….

Rétroliens

  1. La Roche – Ma collection de livres
  2. 2024 : une année du blog EmOtionS en lettres et en chiffres - EmOtionS, blog littéraire

Laisser un commentaireAnnuler la réponse.

En savoir plus sur EmOtionS, blog littéraire

Abonnez-vous pour poursuivre la lecture et avoir accès à l’ensemble des archives.

Poursuivre la lecture

%%footer%%