Interview littéraire : Les louves du polar

Le mouvement n’a que quelques mois d’existence, et pourtant il fait beaucoup parler de lui. Elles font beaucoup parler d’elles !

Des autrices du polar francophone ont décidé de lancer le collectif des Louves du polar afin de défendre leurs voix. Car, à l’image du reste de la société, elles ne sont pas toujours jugées l’égale des hommes.

Une sororité sur de bonnes bases, non vindicative, et qui se veut constructive. A l’image des nombreuses actions déjà lancées en peu de temps (dont celle qui s’est déroulée du 14 au 20 novembre dans 52 librairies francophones).

Je donne avec plaisir la parole à plusieurs d’entre elles pour nous présenter ce collectif : Cécile Cabanac, Marlène Charine, Céline Denjean, Chrystel Duchamp, Céline de Roany, Agathe Portail.

Parce que le « mauvais genre » n’a pas de genre !

Comment est né ce collectif des Louves du polar ?

Céline Denjean :

Le collectif est né du constat que le polar féminin francophone manquait de visibilité dans le paysage littéraire français. Dans l’inconscient collectif ce genre est l’affaire des hommes, or il s’agit là d’une spécificité bien française. Nous sommes de plus en plus nombreuses à écrire des thrillers, romans noirs et polars salués par la critique et primés à des festivals.

Nous avons du talent et des univers foisonnants, pourquoi le public n’en entend-il pas parler davantage ? Cette question nous a encouragé à devenir les moteurs du changement. L’objectif des Louves du polar est de mettre en valeur la grande variété de nos écrits et toutes leurs nuances qui vont du cosy crime en passant par le polar psychologique ou l’hyper trash.

Le collectif a rencontré rapidement un fort écho auprès des autrices polar, des nouveaux membres ne cessent de vous rejoindre. Etes-vous surprises de cet engouement ?

Céline de Roany :

Non, pas vraiment. Les femmes sont généralement confrontées, dans la vie quotidienne, à des stéréotypes qui datent du siècle dernier et les auteures de polar, en tant que femmes, sont sensibilisées au manque de visibilité, voire parfois de l’invisibilisation. Nous répondons à une problématique existante, qui touchent sinon toutes, du moins l’immense majorité des auteures de polar.

Si nous ne sommes pas surprises de cet engouement, nous sommes heureuses de le constater. C’est une grande richesse pour nous également, car nous représentons tout l’éventail du noir, de pouvoir fédérer les énergies autour d’une idée positive et constructive.

Les femmes sont clairement de plus en plus présentes numériquement dans le polar. Pourtant, à l’image du reste de la société, elles ne semblent pas toujours être reconnues comme les égales des hommes...

Cécile Cabanac :

En effet, nous constatons par exemple que les autrices de polar étrangères bénéficient d’une belle visibilité en librairie ou dans la presse. Comme si les anglo-saxonnes, les nordiques ou nord coréennes avaient une plus grande légitimité que nous à écrire de la littérature noire. C’est très étrange et même un peu irrationnel.

Aujourd’hui, les femmes sont présentes sur tous les fronts, dans tous les corps de métier et elles ont évidemment des choses à dire sur la société. Il est logique que les autrices investissent le genre et qu’elles proposent des points de vue différents. Tout ceci contribue à enrichir le polar français sans question de genre.

Votre approche se veut positive, non vindicative, sans chercher à opposer les auteurs et autrices…

Agathe Portail :

Il est vrai que l’air du temps pousse à la confrontation et à la compétition entre les sexes, mais ce n’est pas notre démarche. Il existe une belle entente entre les auteurs et les autrices du polar, et ce n’est pas ça qui est en cause. Les auteurs de polar le comprennent tout à fait et certains se font l’écho de notre collectif : nous cherchons tout simplement à ce que la production de polar par les femmes francophones soit identifiée par les lecteurs, nous ne voulons ni détrôner, ni remplacer. Il n’est pas question d’opposer les polars écrits par des hommes à ceux écrits par des femmes, il y a de la place pour tous.

D’ailleurs nous sommes attentives à ce que les tables rondes auxquelles nous participerons à l’avenir soient mixtes. Les hommes ont tout à fait leur place dans notre démarche : certains auteurs n’hésitent pas à lire des autrices et à le faire savoir, des libraires hommes se sont emparés de l’idée des Vitrines des femmes du polar avec enthousiasme, des blogueurs prennent conscience de la sous-exposition des autrices et cherchent à y remédier.

Nous pensons qu’il est possible de faire bouger les choses ensemble, de manière à ce que les femmes autrices aient toute la place qu’elles méritent aux côtés de leurs homologues masculins : dans les médias, dans les vitrines, sur les tables de nuit des lecteurs, etc. Un jour, nous l’espérons, l’opération Vitrine des Louves ne sera plus nécessaire, parce que toutes les vitrines de polar mixeront naturellement auteurs et autrices.

Pensez-vous que les écrivaines de polar ont une sensibilité différente des écrivains, ou le sexe n’a rien à voir avec l’approche narrative ?

Céline de Roany :

La sensibilité de l’écrivain n’est pas genrée. Elle est à la fois universelle et individuelle. Ce qui peut changer en revanche, c’est la vision du monde. Les femmes ne sont pas confrontées aux mêmes problématiques que les hommes dans leur vie quotidienne.

Il y a un tronc commun que nous partageons, mais aussi des thématiques plus genrées. Les femmes osent davantage aborder des thématiques nouvelles dans le polar, comme les violences faites aux femmes ou la maternité. Il y a probablement une « touche féminine » qui enrichit le polar.

Vous animez régulièrement les réseaux sociaux, en proposant diverses interventions (dates des sorties, chroniques vidéo, dates des présences en salon…). C’est important de se montrer au quotidien ?

Chrystel Duchamp : 

Communiquer est essentiel, c’est pourquoi, très vite, nous avons mis l’accent sur les réseaux sociaux. Nous sommes présentes sur Facebook, Instagram et Youtube, plateformes qui nous permettent d’être en lien direct avec les lecteurs et les libraires. Il est important de montrer notre dynamisme, de miser sur notre capital-sympathie, et, plus concrètement, de communiquer sur notre actualité : parutions, prix littéraires, etc.

Nous tenons à signaler que Les louves du polar ne restreignent pas leur communication à leurs membres. Nous souhaitons mettre en valeur TOUT le polar féminin francophone sans distinction d’appartenance au collectif. Nos idées-lecture donnent un coup de projecteur aux écrits des « non-louves » et nous avons initié une nouvelle série « Sœurs de crime » dans laquelle nous présentons une autrice inspirante. Nous avons commencé avec Maud Tabachnik. D’autres plumes féminines incontournables suivront.

Qui s’occupe à ce jour du graphisme ? De l’animation sur les réseaux sociaux ? Où communiquez-vous ?

Chrystel Duchamp :

J’ai créé le logo et la charte graphique des Louves. Un travail d’envergure mais capital puisque cette communication très professionnelle a attiré l’attention des lecteurs, libraires et organisateurs de salons. Nos maisons d’édition respectives sont admiratives de cette identité visuelle très forte. J’ai aussi travaillé sur tous les supports de communication de l’opération « Semaine des Louves » (affiches, marque-pages, macarons). Il est évident que les libraires sont d’autant plus enclins à nous soutenir quand ils disposent de kits clé en main et qualitatifs.

D’une manière globale, nous communiquons essentiellement sur les réseaux sociaux, des outils formidables qui sont hélas chronophages. Fort heureusement, certaines membres du collectif nous apportent volontiers leur aide, à l’instar d’Ophélie Cohen qui s’occupe actuellement des stories sur Instagram. Je garde un œil sur l’ensemble des supports pour assurer une identité globale.

Les fondatrices des Louves du polar : Cécile Cabanac – Agathe Portail – Chrystel Duchamp – Céline Denjean – Marlène Charine – Céline de Roany

Et les médias traditionnels dans tout ça ?

Cécile Cabanac :

Depuis notre création, nous avons eu l’occasion d’expliquer nos ambitions à certains médias de presse écrite ou de radio. Nous les remercions tous pour leur intérêt. Mais nous avons l’ambition de faire davantage. D’une manière générale, la littérature noire est sous représentée dans les chroniques littéraires des magazines ou à la télévision. C’est fort dommage parce que c’est une des plus lue.

Quand il s’agit de mettre en valeur des écrits d’autrice de polar féminin francophone, la tâche devient encore plus complexe. Les louves du polar veulent contribuer à modifier cette tendance. Nous sommes persuadées que notre dynamisme finira par attirer les grands médias et orienter les projecteurs sur nos personnalités et nos écrits.

Quelles sont les autres projets concrets du collectif ? L’ambition à moyen terme ?

Marlène Charine :

Rassembler autant d’imaginaires riches et d’enthousiasme implique forcément l’émergence de nombreuses idées de projets ! Certains se déroulent sur les réseaux sociaux, d’autres sont plus tangibles, à l’image de la « semaine des louves », pour lequel 52 libraires au travers de la France se sont engagés à monter des vitrines 100 % polar féminin francophone du 14 au 20 novembre 2022. 

Nous travaillons aussi à l’élaboration d’un recueil de nouvelles. L’objectif : réunir de grands noms du polar féminin et des écrivaines moins médiatisées autour d’un thème commun, forcément noir. Des maisons d’édition ont déjà manifesté leur intérêt.

L’idée de créer un Prix des Louves du polar nous titille également…Voilà pour le moyen terme. Pour la suite, notre envie à toutes est que ce collectif n’ait, à terme, plus lieu d’être. Cela peut sembler étrange, mais nous espérons qu’un beau jour, la littérature noire n’ait vraiment plus de genre, et que ces considérations deviennent futiles.

Un mot pour finir ?

Céline Denjean :

Un vent nouveau souffle sur le polar francophone et Les louves du polar y contribuent. Nous sommes toutes animées par le même désir de communiquer notre passion aux lecteurs et nous sommes ravies de tous les messages de soutien que nous recevons. Le mouvement est enclenché et il n’est pas prêt de s’éteindre !



Catégories :Interviews littéraires

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4 réponses

  1. Louve un jour, louve toujours. Merci pour ce beau partage encore une fois. 🐺😘

  2. Aude Bouquine – « Lire c’est pouvoir se glisser sous différentes peaux et vivre plusieurs vies. » Ici, je lis, je rêve, je parle de mes émotions de lectures, avec des mots. Le plus objectivement possible. Honnêtement, avec respect. Poussez la porte. Soyez les bienvenus dans mon univers littéraire.

    Un beau projet fait avec intelligence, sans creuser le fossé entre les sexes, c’est exactement comme ça qu’il fallait procéder. Je trouve que les auteures en ont sous le pied et j’ai lu toutes celles qui témoignent ici.

    • Yvan – Strasbourg – Les livres, je les dévore. Tout d’abord je les dévore des yeux en librairie, sur Babelio ou sur le net, Pour ensuite les dévorer page après page. Pour terminer par les re-dévorer des yeux en contemplant ma bibliothèque. Je suis un peu glouton. Qui suis-je : homme, 54 ans, Strasbourg, France

      Je suis d’accord 🙂

  3. Nath - Mes Lectures du Dimanche – Livres, ongles & Rock 'n Roll

    J’adore, parce qu’elles donnent de la voix mais avec bienveillance ! Il ne s’agit pas de rivalités mais bien de partage, et ça j’adore !

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