Interview – 1 livre en 5 questions : Lucia – Bernard Minier

1 livre et 5 questions à son auteur, pour lui permettre de présenter son œuvre

5 réponses pour vous donner envie de vous y plonger

BERNARD MINIER

Titre : Lucia

Editeur : XO

Sortie : 31 mars 2022

Lien vers ma chronique du roman

C’était écrit de te voir traverser un jour de l’autre côté de tes Pyrénées chéries…

Dans la mesure où mon histoire personnelle avec les Pyrénées m’a souvent fait passer de l’autre côté, où dès que j’ai eu mon permis de conduire j’ai traversé le massif pour me rendre en Espagne et où ma mère (arrivée en France à l’âge de huit ans) est née dans le Haut-Aragon, c’est-à-dire dans les contreforts espagnols des Pyrénées, j’imagine qu’en effet c’était écrit…

L’ambiance de ce roman est bien différente de ton précédent, « La chasse », moins ancrée dans l’actualité…

C’est que l’époque est assez pesante comme ça… En 2021, quand j’ai imaginé cette histoire – sans même soupçonner évidemment la tragédie qui allait se dérouler aux portes de l’Europe –, j’ai pensé que mon roman sortirait sans doute peu de temps avant les élections. Choisir un sujet qui serait déjà évoqué ad nauseam sur tous les plateaux télé ne me paraissait pas une bonne idée.

Donc oui, on a quelque chose de moins plombant, moins roman noir, plus thriller, mais très noir quand même, je n’ai pas mis d’eau dans mon vin : il a toujours la couleur du sang et mes assassins, qu’ils en soient remerciés, ne sont pas à l’évidence des lecteurs de feelgood books.

Je trouve que ton écriture est encore plus visuelle dans ce roman-là, avec cette histoire-là…

Il y a sans doute plusieurs raisons à cela. D’abord, on a un tueur qui s’inspire de tableaux de la Renaissance et du baroque. Donc, déjà, les scènes de crimes sont forcément très visuelles. Il faut savoir que la peinture de cette époque était souvent extrêmement violente : le Judith et Holopherne d’Artemisia Gentileschi (la fille du Caravage), où on voit le sang artériel jaillir du cou tranché d’Holopherne, le Apollon et Marsyas de José de Ribera, où on voit un Apollon impassible écorcher vif le pauvre silène Marsyas qui hurle de douleur, c’est du gore, du pur film d’horreur avant l’heure.

Et puis l’action (avant de se transporter dans les Pyrénées espagnoles en hiver, tiens donc) se déroule dans un premier temps à Salamanque, qui est une ville incroyable, un décor de cinéma, un musée à ciel ouvert, une machine à voyager dans le temps, avec ses ruelles pavées, ses façades antiques, ses cathédrales, ses campaniles, ses clochers, ses petites places identiques à ce qu’elles étaient il y a des siècles (et à un kilomètre à peine on a les bâtiments ultramodernes de la faculté de droit et de la faculté des sciences, où un groupe d’étudiants en criminologie – il existe : je l’ai rencontré – a repéré l’existence d’un tueur monstrueux passé sous les radars pendant des décennies).

Et, il y a une autre scène de crime à Ségovie, ville spectaculaire perchée sur un piton rocheux, cernée de remparts, avec un aqueduc vieux de 2000 ans au milieu de la ville, au-dessus des maisons fort anciennes elles aussi : là encore un décor de cinéma.

Et puis, il y a l’angoisse, et cette peur qui n’a peut-être jamais été aussi présente…

Oui… Qu’est-ce qui fait que les gens aiment de plus en plus ce genre, aiment tellement se faire peur ? Quelle relation complexe, ambivalente, paradoxale, passionnelle, entretiennent-ils avec mes romans et avec le thriller en général ? Il y a la peur de l’étudiante qui, en sortant de boîte de nuit, a la sensation d’être suivie – et, crois-moi, ce n’est pas difficile à imaginer quand tu te balades dans les petites rues médiévales de Salamanque la nuit –, la peur du procès à venir pour Lucia, la peur de la vieillesse, avec sa vieille mère qui commence à perdre les pédales, la peur de ce tueur qui traque les femmes seules dans leurs voitures la nuit sur l’autoroute et la peur de cet autre tueur qui s’en prend uniquement à de jeunes couples heureux – comme si le bonheur était l’ennemi –, la peur, bien sûr, de ce qu’on ne voit pas, car ce qu’on ne voit pas est bien plus effrayant que ce qu’on voit – il n’y a qu’à visionner Les Dents de la mer, le Silence des Agneaux et Alien pour s’en convaincre –, il y a toutes sortes de peurs mais, évidemment, cela ne suffit pas.

Quand tu lis Stephen King ou Jo Nesbo, tu vois se dessiner en filigrane une certaine vision de l’Amérique ou de la Norvège. Certains thrillers se contentent de nos jours de raconter des histoires divertissantes, effrayantes, racoleuses, astucieuses et spectaculairement sanglantes en cachant sous les scènes bien gores l’absence totale de sous-texte. Les meilleurs vont au-delà : il y a toujours non pas une morale mais une vision, un point de vue, un questionnement sur le monde, et des personnages qui existent, qui ne sont pas de simples faire-valoir de l’intrigue. Sinon à quoi bon ?

Tu as mis un tel soin à dessiner Lucia qu’on se dit qu’elle ne peut pas en rester là…

Oui, j’ai aimé la faire vivre, Lucia. Elle ne triche pas, elle est vraie, elle n’arrondit pas les angles, elle est un peu badass, comme on dit aujourd’hui. Et je crois que c’est pour ça que les lectrices et les lecteurs vont l’aimer. Et puis, elle a une vie à côté de cette traque : elle a son fils, dont la garde a été confiée à son ex-mari, sa mère qui vieillit, on l’a dit, mais aussi sa sœur, qui voudrait mettre leur mère en maison de retraite. Elle est souvent dans le conflit, dans l’affrontement. Et enfin, il y a cette ombre qui pèse sur sa vie, ce frère disparu qu’elle a tatoué dans son dos et, paradoxalement, ce frère absent est peut-être l’un des personnages les plus importants de l’histoire… Oui, je crois qu’elle va revenir. Ce serait dommage d’en rester là, non ?


Photo Sophie Mary durant les Quais du polar 2022



Catégories :Interviews littéraires

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15 réponses

  1. Un univers différent mais pas dénué d’intérêt. Hâte de le ou la découvrir.

  2. Argggghhh. Vais me chercher les sels. Le Chef himself ❤️, la nana pas fan du tout. Bernard / Martin et maintenant / Lucia. Moi je suis. J’irai où il ira.
    Merci à vous deux pour ce bel échange 🙏😘

  3. Il me donne envie de voyager 🧳 ! Ses livres sont très visuels, je suis sûre que celui-là va combler mon besoin d’évasion.

  4. Hâte de le lire, comme tous les autres.

  5. Merci Yvan pour cette mise en lumière, cet auteur français qui a sa place parmi les plus grands. J’ai adoré Lucia effectivement Badass mais aussi fracassée.😉 Merci pour ces interviews qui nous plongent un peu plus dans l’univers de l’auteur. Et puis merci également pour ta sincérité et ta bienveillance. Merci d’être un blogueur intelligent 😘

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