Interview – 1 livre en 5 questions : Les intrépides – Hervé Commère 

1 livre et 5 questions à son auteur, pour lui permettre de présenter son œuvre

5 réponses pour vous donner envie de vous y plonger

HERVE COMMERE

Titre : Les intrépides

Sortie : 17 mars 2022

Editeur : Fleuve

Lien vers ma chronique du roman

Avec ce roman, tu franchis donc la frontière virtuelle entre littérature noire et blanche…

Je ne sais plus si c’était à la parution de mon premier ou de mon deuxième roman mais j’avais dit dans une interview que je ne me considérais pas spécialement comme un auteur de polar. J’aimais les polars, mais je n’écrirais pas que ça. Et puis le temps a passé et il se trouve que j’ai imaginé toutes les histoires par le prisme de la criminalité, majoritairement le vol je crois. Ça s’est enchainé comme ça. Dans Les ronds dans l’eau, un vieil homme disait « je n’ai pas de passion particulière pour le banditisme mais il faut bien reconnaitre que c’est dans ce milieu que les trajectoires humaines sont les plus spectaculaires ». Ce vieil homme, c’était moi. L’envie d’écrire autre chose que du polar était là depuis le départ et a pris de l’ampleur années après années. J’ignore pourquoi la bascule s’est faite après l’écriture de Regarde, je ne crois pas qu’il y ait de raison particulière.

L’écriture des Intrépides a coïncidé avec le confinement, et c’est un heureux hasard. Tout a été nouveau durant cette période, et tout était noir à l’horizon. D’ailleurs, il n’y avait pas d’horizon. Tout ça n’avait pas de fin. Chaque jour, j’ai trouvé ma liberté de mouvement dans cette histoire, je retrouvais mes Intrépides et j’étais comme un poisson dans l’eau. Je parle là de la première mouture. Ensuite, il a fallu faire de ces centaines de pages un vrai roman, et le travail a vraiment commencé. Ça m’a pris des mois, et ça a été dur, j’ai tout réécrit trois fois je crois, c’est de loin le roman qui m’a demandé le plus de travail. Mais il est là, il est sorti, Les Intrépides existe !

Mais on ne se refait pas, on reconnait bien le Commère et sa fibre sociale et humaniste…

Tu sais, je suis un vieux copain de Frédéric Paulin, que j’ai rencontré pour la première fois en 2009. C’était sur le salon du livre de Rennes et nous avions eu cette discussion concernant les genres et les frontières entre eux. Au sein même de la littérature dite noire, est-ce que tu fais du polar, du thriller, psychologique ou scientifique, procédural, du hard-boiled, du whodunit, tu fais quoi ? Cette problématique me passait au-dessus. C’était aussi le cas de Fred, qui m’avait dédicacé son roman (c’était La dignité des psychopathes) en écrivant en substance : « littérature noire ou blanche, on comprendra que tout cela ne parle que d’une chose : l’homme ». Treize ans plus tard, peut-être qu’il écrirait « l’humain » plutôt que « l’homme », mais à part ça, la phrase n’a pas pris une ride !

Alors la fibre sociale et humaniste dont tu parles, je crois bien qu’elle sera toujours là, quelles que soient les histoires que je raconterai. C’est totalement inconscient. Mais puisqu’à chaque roman on m’en parle, c’est sans doute qu’elle est présente, en effet !

Du coup, les émotions passent davantage par les personnages que par l’histoire, une différence de balance…

Cette histoire est visuellement moins spectaculaire que les précédentes. Il faut dire qu’avec Sauf et Regarde, j’avais frappé assez fort de ce côté-là. Quoique Les Intrépides réserve aussi quelques pages qui t’emmènent loin de ce qu’on connait dans nos quotidiens, tu en conviendras ! Mais l’ensemble expose en effet une problématique qui n’a rien d’incroyable : un immeuble est sur le point d’être vendu, et ses locataires, mis dehors. Mais tout dépend des gens à qui les choses arrivent.

Un exemple me vient en tête, vécu en direct il y a environ vingt ans : je travaillais dans un hôtel sur la côte d’azur, j’étais barman. Tous les soirs, on servait l’apéritif sur la terrasse, le long de la piscine (le cadre m’a d’ailleurs servi lors de l’écriture des Ronds dans l’eau). Comme cela se fait souvent dans ces endroits, des musiciens étaient chargés de l’animation en échange de la gratuité de leur séjour. Une semaine, on a accueilli un couple, l’homme s’occupant de lancer des bandes musicales, sur lesquelles la femme chantait. C’était très moyen mais la chanteuse manifestait une telle confiance en elle que c’en était drôle. Elle jouait les divas tout en massacrant la variété française. Un soir, tandis qu’elle interprétait une chanson de Céline Dion, elle a vu dans le public une petite fille bouger les lèvres en même temps qu’elle. Quand le morceau a pris fin, elle a progressé parmi les tables pour aller la voir, attendrie par cette petite fan.

– Tu aimes Céline Dion ?

Voix de la petite fille à laquelle elle tend le micro :

– Oui.

– Tu voudrais chanter ?

– Heu… oui.

– Allez, viens avec moi.

Voilà la star emmenant par la main la fillette au pied du micro, qu’elle met à sa hauteur en lui disant comment se placer devant. L’homme a lancé la bande et quand la gamine a chanté ses premiers mots, la terrasse entière a tendu le cou vers elle : la petite était une inconnue chez nous mais avait déjà enregistré trois albums en Belgique, elle avait participé à plusieurs émission de télé là-bas et chantait comme une professionnelle, sans aucune hésitation, sans stress non plus, avec une puissance et une justesse incroyable, déclenchant une ovation lorsqu’elle s’est arrêtée. La femme n’a pas repris le micro ensuite.

Je te raconte ça car la situation de base était banale, mais les protagonistes en ont fait quelque chose d’assez remarquable ! C’est ce que j’ai voulu faire avec Les Intrépides.

Cette histoire prône le pouvoir et la vertu du collectif…

C’est ça : les gens, les gens, les gens ! Je te l’ai dit, j’ai écrit ce roman durant le confinement. On était chacun chez soi. Je mettais ma petite fille sur le rebord de la fenêtre le soir (au rez-de-chaussée !) et j’applaudissais avec elle. Avant de refermer, plusieurs voisins d’en face et nous, on se faisait signe. J’imaginais qu’une fois la liberté retrouvée, on se rencontrerait pour de vrai, on s’inviterait. Je pense qu’ils se disaient la même chose. Il ne s’est hélas rien passé ensuite, la vie a repris comme s’il ne nous était rien arrivé. Mais il n’empêche que cette impression d’élan collectif m’a accompagné dans l’écriture des Intrépides. C’est même le cœur du roman.

Et puis il y a l’importance des situations, les concours de circonstance, tout ça m’est très cher et ça l’est déjà dans mes précédents romans. Je te livre une autre anecdote : dans mon premier bar, j’avais un client qui s’appelait Fabrice – je me souviens de son nom, je ne sais pas pourquoi. C’était en 2000. Un jour, ce Fabrice me parle de Chapeau melon et bottes de cuir et me dit que dans un épisode, John Steed roule dans une voiture incroyable, il se demande ce que c’est. C’est une image qu’il lui reste de l’enfance. Il se trouve que je possède un livre sur cette série et, je ne sais plus pourquoi, mais ce livre, qui devrait se trouver dans mon appartement, se trouve aujourd’hui sous le comptoir. Je le sors, le feuillette et constate qu’un chapitre est consacré aux automobiles. En moins d’une minute, j’ai la réponse à la question que le mec se pose depuis dix ans. Il me regarde, éberlué.

Ce même Fabrice me dit un autre soir qu’il écoutait Sweet Smoke quand il était au lycée, une cassette égarée depuis. Il se demande si ça existe en CD (oui, souviens-toi : à cette époque, on écoutait des disques et Internet n’existait quasiment pas). Il se trouve qu’une demie heure plus tard, un copain arrive, qui est vendeur de disques à la Fnac. Je lui pose la question, il me répond, et je me poste face à Fabrice un peu après :

– La semaine prochaine, à la Fnac, ils reçoivent cent coffrets Sweet Smoke, l’album accompagné d’un live, le tout pour 99 francs.

Inutile de te dire que Fabrice m’a dévisagé sans en revenir. Par la suite, le gars m’a considéré comme quelqu’un qu’il fallait écouter, dans un mélange de méfiance et d’admiration.

De telles choses arrivent tous les jours, les bonnes personnes aux bons endroits, les forces qui convergent. Ça fait des bonnes histoires.

T’es-tu laissé porter par les personnages, leurs failles et leur fantaisie pour raconter cette histoire ?

Je ne crois pas. Le point de départ était que chacun des habitants d’un immeuble sur le point d’être vendu possédait une très bonne raison de ne pas vouloir en partir (j’ai d’ailleurs récemment découvert en feuilletant mes carnets que cette idée était née avant celle qui m’a conduit à l’écriture de Ce qu’il nous faut c’est un mort !). Partant de là, j’ai cherché quelles étaient ces raisons. Pourquoi ne pas vouloir quitter son logement ? Après tout, tout le monde déménage tout le temps et ça n’occasionne pas souvent des drames. J’ai cherché… Si j’avais écrit un polar, j’aurais sans doute imaginé qu’un cadavre était emmuré quelque part, ou bien des diamants sous le carrelage (ah ben non, je l’ai déjà écrit, ça), j’aurais imaginé une histoire faisant peser une menace sur les locataires, la peur se serait immiscée dans leurs vies, etc.

Là, j’ai imaginé que ces femmes et ces hommes n’avaient simplement pas envie qu’on décide à leur place, pas envie non plus qu’on les précipite dans le vide, qu’ils avaient peur de ne plus être maitres de leurs vies, et qu’ils allaient se battre ensemble pour modifier le cours des choses. En écrivant ces phrases, je me rends compte que ça pourrait s’appliquer à Ce qu’il nous faut c’est un mort et aussi à Imagine le reste, je crois. C’est donc ça, la fibre humaniste dont tu parlais plus haut !

Tu lis en moi comme dans un livre, ma parole. Merci Yvan, merci d’être un lecteur attentif et attentionné. Merci aussi de m’avoir convié au recueil de nouvelles Respirer le noir, c’était un honneur. Tu vois, je n’ai pas complètement tourné le dos au noir…



Catégories :Interviews littéraires

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10 réponses

  1. Comme toujours, questions pertinentes et interview très intéressante. J’ai beaucoup aimé l’anecdote sur la petite fille qui chante Céline Dion ! 😁

  2. Quelle intelligence dans le propos !! Hervé est un fin observateur de la société et ce qu’il dit de ses espoirs post confinement est si juste. Comme lui, je crois à l’action collective, qu’ensemble on est plus fort, malheureusement notre société se focalise sur moi je, moi je, moi je ! Interview très intéressante pour un auteur qui a le souci le l’autre, et l’œil avisé. Bravo !

    • il m’a beaucoup touché par ses réponses, son engagement, son enthousiasme, sa volonté de partage. J’arriverais presque encore à croire en l’humanité quand je le lis ! 😉

  3. J’aime énormément ce qu’écrit Hervé depuis le premier roman que j’avais chroniqué (J’attraperai ta mort). C’est un écrivain attachant et surprenant. Il m’avait accordé quelques instants pour délivrer ses ZAD et « donné » deux nouvelles.https://broblogblack.wordpress.com/2021/04/10/les-zad-de-herve-commere/https://broblogblack.wordpress.com/2021/04/19/vous-voulez-des-nouvelles-dherve-commere/
    Merci pour cet article qui me donne envie de plonger dans Les Intrépides.

  4. Quel bel échange une fois de plus, merci à vous deux. 🙏😘

  5. Merci à broblogblack que je ne connaissais pas…
    Les 2 nouvelles sont excellentes… Du commère pur jus et pur plaisir
    Merci Yvan je n’oublie pas que j’ai lu le premier commère grâce à toi

Rétroliens

  1. Les intrépides - Hervé Commère - EmOtionS - Blog littéraire

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