Interview – 1 livre en 5 questions : Nous sommes les chasseurs – Jérémy Fel

1 livre et 5 questions à son auteur, pour lui permettre de présenter son œuvre

5 réponses pour vous donner envie de vous y plonger

Jérémy Fel

Titre : Nous sommes les chasseurs

Editeur : Rivages

Sortie : 06 octobre 2021

Lien vers ma chronique du roman

Comment as-tu travaillé une telle aventure littéraire, qui pourrait s’apparenter à un recueil de nouvelles mais où les chapitres sont pourtant liés entre eux ?

Au départ, je ne savais pas du tout quelle forme définitive pourrait prendre ce roman. Il s’est construit au fur et à mesure ; a, pour ainsi dire, « muté ». En général, quand je commence à écrire, je ne veux pas savoir trop en avance où je vais. J’avance à tâtons dans mon propre univers, on va dire. J’aime être constamment surpris au cours de l’écriture, laisser place à l’imprévu. L’important pour moi, c’est d’abord de trouver les personnages, l’atmosphère générale, puis l’histoire se construit peu à peu et se sont mes personnages qui me guident sur un ou plusieurs chemins. J’avais envie d’écrire plusieurs courts romans, sur des sujets différents, sans savoir par lequel commencer, puis m’est venue l’idée de revenir à la forme un peu particulière de mon premier livre, Les loups à leur porte, et décomposer plusieurs histoires qui s’imbriqueraient entre elles de multiples façons. J’aime cette forme éclatée, qui a quelque chose de ludique, les lecteurs s’amusant au fil de la lecture à trouver les liens entre les chapitres. Je tente en général de faire en sorte que le lecteur reste actif pendant la lecture, toujours à l’affût, en état d’éveil… C’est parfois à lui de reconstituer les choses, de remplir les trous…

J’avais donc plusieurs histoires, assez indépendantes, puis j’ai trouvé des ponts entre elles, puis d’autres personnages sont apparus, des lieux, des scènes, qui ont donné naissance à d’autres chapitres, et ainsi de suite. Et le roman a au bout du compte (enfin du moins je l’espère) trouvé sa cohérence et sa forme définitive.

C’est un livre de genre, mais qui au fil de la lecture arrive à gommer les frontières des genres…

Quand on me demande dans quel genre je pourrais ranger ce roman, je réponds souvent que c’est un roman « transgenres », qui en cela joue avec plusieurs genres sans s’enfermer dans un genre en particulier. On pourrait appeler aussi ça de la « transfiction », ces romans situés à mi-chemin entre la littérature de genre et la littérature blanche. Un ami m’a dit récemment que ce n’était pas un roman de genre, mais un roman « des genres », c’est assez vrai. En général, et en particulier dans ce livre, j’aime brouiller les frontières. Entre fiction, rêve, et réalité, entre genres, donc.

Un des buts est de créer un monde dont les limites sont floues, où on tâtonne, où on croit reconnaître des choses puis on est surpris par d’autres, et où on comprend vite que tout peut arriver. Ce roman est un cri d’amour à la fiction. La fiction permet tout, ouvre tous les champs des possibles. Le plus dur était de partir dans beaucoup de directions, mais de rester quand même cohérent, de ne pas trop m’éparpiller, de garder un certain cap. Et surtout de capter d’un bout à l’autre l’attention du lecteur.

Tu jongles avec la réalité et la fiction, en proposant souvent une réalité alternative…

Ce roman pourrait être vu comme une tentative de rejeter une réalité peut-être trop douloureuse pour moi, de la dénaturer, de la recomposer. Après tout, un roman ne dépeint pas la réalité mais une réalité vue à travers le regard de son auteur. J’ai voulu jouer à fond là-dessus, voir jusqu’où mon imaginaire pouvait m’emporter, comme dans le chapitre où je reprends un fait divers irrésolu resté célèbre en Allemagne et tente de lui donner une issue cohérente par le seul biais de l’imaginaire.

Quand on entre dans ce roman on entre dans un autre monde, qui peut ressembler par certains aspects à celui que nous connaissons, mais qui par d’autres s’en éloigne. Les esprits trop cartésiens pourront vite se perdre ; il faut, je pense, se laisser aller, oublier ses repères et ses certitudes, mettre sa raison au placard. C’est quelque chose que j’aime ressentir en ouvrant un roman, donc c’est normal que je cherche à produire ça à mon tour chez les lecteurs des miens.

Le récit se développe autour d’une violence endémique, et notre rapport à elle. Et autour de la manipulation également…

Pour la violence oui, c’est présent depuis mon premier roman, je décris la violence comme un virus qui peu à peu contamine chaque personnage. Mais c’est le cas car chaque personnage la porte en lui. Ce qui m’intéresse, c’est de confronter le lecteur à cette violence, à cette part de violence qu’il a en lui. Chacun de mes personnages peut commettre des actes monstrueux, mais ne peut pas pour autant être qualifié de « monstre », ce qui serait trop facile, comme il est trop facile de nier l’humanité de ceux qui franchissent les limites du bien et du mal. Nous ne sommes jamais si éloignés de ceux qui commettent des actes odieux que nous le voudrions, ils restent nos frères humains. Chaque lecteur doit comprendre que dans les mêmes conditions il aurait pu faire la même chose. Et c’est ce moment qui m’intéresse, celui où le lecteur parvient à se demander : oui mais après tout, qu’aurais-je fait, moi, à sa place ?

En ce qui concerne la manipulation, l’écrivain est, cela va de soi, un grand manipulateur avec son lecteur. Le personnage de Gabriel, dans ce roman, peut faire penser à la figure de l’écrivain démiurge. Il est présent partout, mène la danse, manipule ceux qu’il croise à leur insu, détruit les personnalités de certains pour en créer des nouvelles, a le pouvoir de recomposer des familles disparues, comme d’ailleurs je tente de le faire avec la mienne, mais de façon plus lumineuse, heureusement…

On sent ton envie de faire ressentir des émotions fortes au lecteur…

Oui, pour moi c’est primordial. L’important n’est finalement pas que les lecteurs aiment ou n’aiment pas mes livres, mais qu’ils ressentent, en les lisant, des émotions fortes. Je vois la lecture de mes romans comme une expérience physique, sensorielle, quelque chose qui bouscule, qui bouleverse, qui interroge. L’effet tomberait à plat si on lisait mes livres de façon tiède, plate, récréative. Quand des lecteurs rejettent certaines scènes de violence que j’ai écrites, c’est aussi un signe qu’elles fonctionnent, car cette violence-là doit rester insoutenable. Mais en même temps je comprends aussi qu’un lecteur n’aie pas envie d’entamer un tel voyage, d’être secoué, déstabilisé. Une fois, dans un salon, une lectrice m’a dit qu’elle n’avait pas aimé mon premier roman car il l’avait forcé à ressentir des choses qu’elle ne voulait pas ressentir, c’est un des plus beaux compliments qui soient !

Crédits photo : Philippe Matsas



Catégories :Interviews littéraires

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